Yonne Lautre

Jean-François Draperi : « Coopérer. De la coopération à la coopérative », entretien avec la rédaction de Yonne Lautre.

COOPERER
De la coopération à la coopérative
Interview par Yonne Lautre
Jean-François Draperi
20 février 2018

La Coopérative Germinal organise Jeudi 1er mars à 18h30, salle Vaulabelle une conférence de Jean-François DRAPERI

Yonne Lautre : Comment et pourquoi avez-vous été amené à vous centrer sur la question du mouvement coopératif ?
Je veux bien répondre sans savoir l’intérêt que peut avoir ce que je vais avancer !
Sans doute une succession de faits et idées, peut-être un terreau particulier pendant l’enfance ou des expériences adolescentes…. Plus consciemment et conceptuellement : pendant mes études, j’ai eu l’occasion de bénéficier d’une formation au marxisme. Ensuite, j’ai découvert les coopératives en suivant les cours d’Henri Desroche. Il m’a fallu plusieurs années et un compagnonnage en Afrique avec lui pour intégrer la posture coopérative et l’articuler à la conception marxiste. Dans ma thèse de doctorat j’ai essayé de voir les limites de l’interprétation marxiste en étudiant les luttes des vignerons champenois contre le négoce entre la fin du 19ème siècle et l’entre-deux guerres. J’ai observé le rôle essentiel des coopératives vinicoles dans le maintien d’une viticulture familiale en Champagne. Dès lors j’ai pensé que la lutte des classes en tant que telle était insuffisante, qu’elle devait être relayée par l’édification d’une économie alternative et que la coopérative était le cœur de cette économie. J’ai pu tester cette thèse à plusieurs reprises, y compris à Auxerre où après avoir fondé la mission locale vers 1985-86, j’ai créé avec des jeunes en difficultés d’insertion l’association Hors Circuit qui fut une coopérative de travail et d’éducation pour les jeunes se trouvant hors circuit scolaire et professionnel.

En quoi y a-t-il un « mouvement » coopératif ?
En deux sens : d’abord parce que les coopérateurs ont conçu un projet de changement social et économique alternatif au capitalisme dès la seconde moitié du 19ème. Ensuite parce que les coopératives ont constitué un véritable mouvement fédératif : l’Alliance coopérative internationale en 1895. Cette association n’a cessé de se développer, elle revendique de constituer le plus grand mouvement social au monde, représentant environ 800 millions de membres. Elle siège à l’Onu depuis la fondation des Nations Unies et ses membres sont à l’origine de l’Organisation internationale du travail (OIT/BIT). Elle a créé un conseil scientifique qui réalise des rencontres et des études visant à éclairer la stratégie coopérative sur chaque continent et à l’échelle mondiale. (Pour la petite histoire, je suis le représentant pour la France de ce conseil, ai organisé et publié des actes de rencontre et participe à la « révision » des principes coopératifs que l’ACI réalise en ce moment).

Vous écrivez que le mouvement coopératif n’est non pas anti-capitaliste mais a-capitaliste. C’est-à-dire ?
Cela signifie que le mouvement coopératif affirme se passer du pouvoir du capital. Il ne se situe pas relativement au capitalisme. Il se situe hors de la société de capitaux et lui substitue la coopérative, entreprise gérée et administrée par un groupement de personnes. Le capitalisme donne le pouvoir aux détenteurs du capital. Le coopérativisme donne le pouvoir aux producteurs ou aux usagers, et ‘salarie’ le capital.

Au fond on peut dire que c’est une faiblesse que d’être anticapitaliste ! Si vous êtes anticapitaliste, qu’est-ce que vous devenez quand le capitalisme a disparu ? Vous disparaissez avec lui. La coopérative est toujours là. Mais sans doute l’anticapitalisme désigne plus un courant de pensée qu’une économie alternative. Pourquoi pas à condition de ne pas oublier que le capitalisme est fondamentalement une économie. On peut ainsi être coopératif par anticapitalisme, par opposition à une économie dévastatrice et injuste. Mais, évidemment, on peut également être coopérateur sans être anticapitaliste. Il y a ainsi dans le mouvement coopératif des courants anarchistes, socialistes, chrétiens (catholiques et protestants) mais aussi musulmans, juifs, hindous, etc., laïques, marxistes, écologistes, radicaux, de droite (à l’exception de l’extrême droite). Tous les coopérateurs n’ont pas la même conception de la coopérative. Pratiquement indépendamment de ces courants il existe par ailleurs plusieurs types de coopératives. En France il y a 16 fédérations différentes qui distinguent les coopératives selon leur activité principale : coop de production (ou de travail), de consommation, d’habitat, agricoles, d’artisans, de marins etc. Historiquement, deux courants principaux se sont opposés, la coopération de production et la coopération de consommation. Mais la coopération d’entreprises, dont les coopératives agricoles, ont également une identité très forte tout à fait distincte des deux premiers. La multiplicité de ces courants ‘politiques’ d’une part, et ‘fonctionnels’ d’autres part, constitue une difficulté que doit surmonter le mouvement coopératif, chaque courant, qu’il soit politique ou fonctionnel, ayant tendance à considérer sa conception comme la seule valable. Et de fait, le mouvement est parfois paralysé par les enjeux relatifs aux différentes conceptions. Ceci explique sans doute qu’il n’y a pas de représentation politique unifiée du mouvement coopératif. Une fois dans l’histoire une unité a été constituée entre les deux principaux mouvements politiques, c’est-à-dire le courant chrétien (plutôt bourgeois) et le courant socialiste (plutôt ouvrier) : en 1912, lorsque Jean Jaurès et Charles Gide signèrent une charte dont les termes sont remarquables d’actualité, même s’il y manque, bien sûr, la clause environnementale, inexistante à l’époque.

Vous invitez à réfléchir sur comment coopérer dans une coopérative.
En quoi l’implication citoyenne dans l’économie vous paraît-elle déterminante ?

Elle seule permet d’exercer son pouvoir politique dans l’économie. L’Etat est aujourd’hui incapable de contrer le capitalisme qui a l’essentiel du pouvoir : les ressources naturelles, l’argent, le travail sont dominés par des très grandes sociétés de capitaux. Une autre forme de démocratie politique peut s’exercer par la prise de pouvoir des travailleurs et des consommateurs sur les entreprises. De même, si les français qui ont un compte bancaire et un peu d’épargne décidaient de la destination de leur épargne dans des placements éthiques, eh bien cela suffirait pour changer l’économie générale.

L’éducation populaire a-t-elle encore un sens aujourd’hui ?
Bien sûr. N’est-ce pas ce que vous faites ?

Dans l’Yonne, avec notamment Germinal, la coopérative qui vous invite ce 1er mars à Auxerre, nous agissons pour mettre en place une Monnaie Locale Complémentaire et citoyenne. Des personnes sont dubitatives : à quoi sert-il d’agir localement sur des problèmes relevant de la macro-économie (spéculation, inégalités, dérèglement climatique, oligarchie contre démocratie...) ; n’accompagnons-nous pas le capitalisme au lieu de le combattre ?
Il est vrai que les monnaies locales, sauf quelques exceptions (pays Basque ou antérieurement le WIR suisse), n’ont pas connu le succès escompté. Mais elles ont le mérite d’exister.

En fait il faudrait aller plus loin. Pensez-vous faire une monnaie fondante ? Envisagez-vous de constituer une caisse d’épargne ?

Mais il est vrai aussi que nous accompagnons toujours le capitalisme : la question n’est pas de savoir si nous sommes une alternative ou une réparation du capitalisme. L’important est d’être les deux sans être une régulation du capitalisme. On peut réparer sans réguler, c’est-à-dire en profitant de l’exercice de réparation pour être émancipateur. Comme le font l’essentiel des travailleurs sociaux, éducateurs spécialisés, animateurs…

Si je me distingue des entrepreneurs sociaux c’est parce que je pense qu’ils régulent et développent le capitalisme plutôt qu’ils réduisent sa place. L’une des conditions majeures de la coopération réside dans le fonctionnement démocratique. C’est l’entrepreneuriat collectif qui suscite le débat démocratique et citoyen et, conséquemment, permet de réparer sans réguler et ainsi de fonder une alternative. La finalité sociale ou environnementale d’une activité, d’une entreprise, n’est pas une caractéristique de la coopération ou de l’ESS : c’est son mode d’action qui importe et c’est un mode d’action qui ne dissocie pas l’économie du social. L’économie sociale n’est pas l’économie du social : elle est sociale au sens où elle se fonde sur la société et où elle renforce la société.

Pour en savoir plus :
L’entrepreneuriat social, un mouvement de pensée inscrit dans le capitalisme, J.-F. Draperi
et
L’entrepreneuriat social : du marché public au public marché, par J.-F. Draperi

Autres textes : http://recma.org/search/site/Draperi


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