Yonne Lautre

« Déplétion pétrolière : anticipation sur fond de guerre des nerfs » par Eric Jousse

samedi 14 janvier 2006 par Jousse Éric

Le 06 janvier dernier, Le Monde titrait : M. Chirac s’affiche à gauche pour sa fin de présidence.

Dans le cadre de cet article, on pouvait trouver dans un encart la brève suivante :

« Énergie. Projet de loi avant la fin de l’été sur le stockage des déchets radioactifs. Création en 2006 d’une autorité indépendante de contrôle de la sécurité nucléaire, de la radioprotection et de l’information. Fin 2007, les véhicules publics devront utiliser un tiers de biocarburants. La RATP et la SNCF ne devront « plus utiliser une goutte de pétrole d’ici vingt ans ». »

Contrairement à ce que l’on peut lire par ailleurs, il faut croire que le gouvernement a commencé à prendre en compte la déplétion pétrolière à venir. Pour autant, il ne semble pas vouloir communiquer précisément et directement sur ce thème : par là, il ne s’agit pas d’éviter la panique car il est peut être trop tôt pour cela.

En effet, selon l’hypothèse que l’on retient qui fixe la date de la déplétion pétrolière dans un an ou dans quinze ans et les objectifs que l’on se fixe pour y palier on peut pour l’anticiper compter soit sur la dissimulation et le moment venu le contrôle sécuritaire voire militaire soit parier sur la maturité du peuple, la pédagogie et la mobilisation autour d’un projet de société ambitieux.

Il semble en l’occurrence qu’on ne veuille pas prendre le risque de mettre les citoyens en éveil et encore moins en alerte (ce ne serait pas bon pour la consommation) sur un sujet encore tout à fait méconnu et éviter de prêter ainsi le flanc aux critiques des oppositions. Il anticipe donc l’événement en se référant à une fin des réserves dans 40 ou 50 ans ce qui est bien suffisant pour montrer qu’il sait prendre les devants. TVB [1] !

La question est de savoir maintenant si cette anticipation peut être conforme à nos attentes ?

On est bien tenté de répondre par la négative dans la mesure où :

  • il se trompe (à dessein ?) d’événement. Certe la fin du pétrole est un problème mais la fin du pétrole bon marché (le baril à 200, 300 ou 400 dollars) qu’on l’appelle "peak
    oil"
     »
    ou « « déplétion pétrolière »

est une échéance à haut risque.

En conséquence, il ne s’appuie pas, selon toute évidence, sur l’hypothèse la plus critique qui prévoit un début de déplétion en 2007 [2] (« La RATP et la SNCF ne devront plus utiliser une goutte de pétrole d’ici vingt ans ») alors qu’elle est l’hypothèse que nous devrions suivre quoiqu’il en soit en espérant qu’elle adviendra plus tard. Mais on comprend bien que le gouvernement ne peut pas faire autrement. En effet, s’il évoquait la déplétion, a fortiori si l’hypothèse de la chute de la production est prévue pour l’an prochain, de son point de vue, il ouvrirait une boîte contenant tous les maux de l’humanité ainsi que l’Espérance : la jarre de Pandore !

  • il anticipe bien tardivement mais avec l’intention de faire la part belle au nucléaire. M. Chirac a ouvert son premier septennat en redémarrant les essais nucléaires dans le pacifique non sans soulever les plus grandes contestations y compris internationales, il terminera son second mandat en assurant un avenir aux nucléocrates et à leur industrie mais aussi à son camp politique en obtenant ainsi leur soutien aux élections de 2007. Il est temps que les futurs candidats à la présidence prennent conscience qu’un pays moderne ne peut plus avoir à sa tête un élu doté d’un droit de vie ou de mort sur les citoyens-électeurs. Avant 1983, le Président de la République pouvait encore gracier des condamnés à mort. La peine de mort ayant été abolie depuis, il reste encore à lui enlever le bouton nucléaire. Sortir du nucléaire, civil et militaire (on sait qu’ils sont intimement liés) devra faire parti de son programme car il est difficilement imaginable, depuis la chute du mur de Berlin et la dissolution de l’URSS, qu’il en soit autrement en ce début de 21ème siècle car plus rien ne le justifie, pas même le terrorisme, bien au contraire.
  • il met en place des dispositifs de contrôle de la société qui est tout le contraire de la pédagogie que l’on appelle de nos voeux laissant entrevoir des actions répressives voire martiales : législation sur ordonnance légale jusqu’en 2008, nouvelle loi sur l’état d’urgence (les français s’y sont maintenant habitués), prolifération des technologies sécuritaires (caméra sur la voie publique, cartes à puce, RFID, etc) …

On sape ainsi toute notion de contrôle par les citoyens des choix orientant la politique énergétique du pays, contrôle qui les conduirait logiquement à plus d’économie et à plus d’autonomie en la matière donc à un recours accru voire exclusif aux énergies renouvelables produites par des moyens décentralisés ou de proximité. En ne les informant pas, en ne les préparant pas, en ne les formant pas le gouvernement montre qu’il veut non seulement garder le contrôle du marché de l’énergie mais en outre il ne lâche rien voire il obère toute avancée sur un terrain qui serait peu ou prou celui d’une démocratie consciente, responsable et participative. Il est vrai que la mondialisation néolibérale est voulue et menée par une aristocratie de ploutocrates transnationaux de plus en plus conservateurs voire réactionnaires qui n’ont rien à gagner à promouvoir plus qu’une démocratie formelle.

Il est intéressant de voir comment le sujet est traité dans les médias. Par exemple :

  • Lundi 02 janvier, ouverture de l’édition de minuit de France 3 avec sujet
    GAZPROM) + interview d’un expert de l’IRIS : http://soir3.france3.fr/
  • Jeudi 05 janvier 20h (après 19 min et 20 sec) : Objectif zéro pétrole à la SNCF et à la RATP dans 20 ans.
    Pujadas enchaîne en plateau sur la double annonce du « lancement d’un réacteur de 4ème génération » … « pour que la France garde son avance technologique » (cf. Chirac) et « la vente pour la première fois d’un réacteur de 3ème génération à la France et à la Finlande » !

Information avez-vous dit ? Désinformation plus sûrement car ces annonces sont jetées pêle-mèle et déversée à la va-vite dans nos oreilles comme un tout cohérent ce qui est, pour commencer, une méthode tout à fait critiquable. En outre, la fin de préservation de l’avance technologique de la France en matière de nucléaire est contestable dans ses attendus même puisqu’elle a toujours été concurrencée par d’autres pays dont la suprématie est d’ores et déjà un peu plus qu’incertaine. En outre, on admet cette fin comme absolument souhaitable et sans alternative or aucun débat publique n’est organisé autour de cette question absolument majeure laissant l’impression que l’affaire est entendue alors qu’il montrerait, s’il avait lieu, que rien n’est moins douteux.

Quoiqu’il en soit, ce qui faisait l’objet d’un traitement différencié durant le journal de 20 heures - « zéro pétrole à la SNCF » c’est à dire « la SNCF en tout électrique » d’une part et le nucléaire comme avenir énergétique non négociable de la France d’autre part - ne faisait plus qu’un seul et unique sujet en images à minuit ! [3]. Durant cette édition de la nuit en effet, on glissait savamment du « zéro pétrole à la SNCF dans 20 ans » à la fin du pétrole dans 50 ans pour finir sur « la nouvelle cuve » (s’agit-il de la fameuse cuve de l’EPR ? Quand doit elle être installée ?) qui allait « équiper le site nucléaire de Flamanville » renforcé par une prise de vue aérienne de la centrale avec mer calme et paysage inondé de soleil… à défaut de dire que cette centrale est inondable ou inondée ce qui en l’occurrence serait une information !

Ce traitement ferme toute perspective de faire rouler un jour des trains avec un autre carburant que le fuel et annonce comme seule alternative l’électricité… d’origine nucléaire bien évidemment. CQFD !

En annonçant l’électrification à 100% du réseau ferré qui soit dit en passant sera financé par l’impôt, on souhaite assurer ainsi un débouché au nucléaire désormais partiellement privatisé ! Cette étrange mesure relève d’une décision tout à fait contestable et permettra de soutenir le projet de renouvellement des centrales actuelles bientôt en fin de vie sans même évoquer le très préoccupant sujet du retraitement des déchets [4] ni même la déplétion mondiale de l’uranium et encore moins l’épuisement des réserves mondiales prévues dans 30 ans. Précisons que cette déplétion est déjà advenue en France. D’ailleurs elle est depuis longtemps dépassée puisque nous ne détenons plus du tout de ce minerai dans notre sous-sol. Si l’on veut bien se rendre à l’évidence, dès lors que l’on n’a pas de pétrole et que l’on n’a plus d’uranium, de grands problèmes ne peuvent qu’apparaître quand la pénurie menace et que l’on est aussi dépendant. En outre, il y a fort à parier que l’on n’arrange rien à faire comme si on en maîtrisait l’approvisionnement. L’analyse faite de la très grande rareté et chèreté imminente des ressources, on se surprend par une très grande inquiétude. En effet, toutes les conditions de possibilités de multiples tensions qui font se multiplier les titres alarmants (Pétrole apocalypse, la guerre énergétique, etc) sont désormais réunies et on voit mal comment nous pourrions les éviter en persistant à suivre des stratégies telles que celle adoptée par le gouvernement.

Pour gagner l’indépendance et la souveraineté énergétique, celle que la France a toujours invoquée et celle que l’on veut maintenant pour nous et nos enfants devra encore être gagnée mais sans prendre le moindre risque de conflits. Il faudra pour y parvenir bien plus que de simples idées et des mesures comme celle qui, en l’occurrence, s’avère absolument contradictoires à ce projet, notre projet, de sauvegarde de la planète, de paix et de fraternité.

[1Tout Va Bien !

[2On évite ici de parler de pic pétrolier car selon les hypothèses on peut envisager un palier avant une chute drastique de la production, idée que la notion de pic ne préserve pas.

C’est une distinction qui, le moment venu, peut faire d’énormes différences.

[3On ne peut malheureusement pas revoir l’édition de minuit sur internet

[4Un million de tonnes de déchets nucléaires en tout genre sont entreposées de par le monde (source CRIIRAD)


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