Yonne Lautre

Thierry Brugvin : Une relocalisation éco-solidaire et écologique s’oppose au protectionnisme nationaliste égoïste

Chroniques.
vendredi 22 mai 2020 par Brugvin Thierry

Les Chroniques de Yonne Lautre

Thierry Brugvin, Docteur en sociologie, Dernier ouvrage paru : Thierry Brugvin, « Qui dirige le Monde ? La finance, l’idéologie, la psychologie... ? », Ed. Libre et solidaire, 2019.

En 2018, Donald Trump, le président des Etats-Unis instauré une série de mesures protectionnistes contre plusieurs pays, telles la Chine, ou l’Europe. Cela a redistribué les cartes et les stratégies du commerce mondial. Quelle que soit l’efficacité de ses taxes visant à limiter les importations aux USA, le but consiste pour ces derniers, à accroitre les emplois en faveur des travailleurs nationaux aux Etats-Unis et à limiter la concurrence des pays à bas salaires envers les entreprises de cette nation. Les partis d’extrême droite, tel le Rassemblement pour la France de Marine Le Pen cherchent pour la plupart à suivre cette orientation politique dans leur propre nation.

Du côté de la gauche radicale, tels les partis politiques France insoumise et les écosocialistes, le projet politique consiste cette fois dans une relocalisation éco-solidaire et écologiste, aussi dénommé « protectionnisme solidaire ». Quant à Arnaud Montebourg, lorsqu’il était candidat pour les primaires du parti socialiste en vue des présidentielles de 2012, il a défendu une « démondialisation ». Il proposait d’instaurer « une taxe carbone extérieure aux frontières de l’UE, afin que les produits importés reflètent leur « juste coût carbone, sanitaire et social » [1].

Quels sont les points communs et les différences entre ces différentes approches de la gauche centristes, radicale ou extrême ? La caractéristique principale de la gauche étant la volonté d’une égalisation économique, par le redistribution des richesses, à l’inverse de la droite libérale qui privilégie l’inverse, c’est dire les inégalités au nom de la liberté économique. Les différentes orientations politiques qui prônent la relocalisation sociale (de gauche) ou la relocalisation de droite (la droite de l’ordre, de la tradition, l’extrême droite autoritaire) s’inscrivent toutes contre la mondialisation néolibérale des échanges et du commerce. En revanche, elles restent largement antagonistes entre elles, lorsqu’elles déclinent leurs propositions. Leurs divergences portent sur les questions écologique, sociale, économique, démocratique, nationaliste... Par conséquent, il ne faudrait pas penser qu’il s’agit d’une union idéologique autour d’une politique de relocalisation qui serait indifférenciée et unifiée.

Un développement autonome suppose une relocalisation globale ou sélective (c’est à dire partielle), de même que le droit à un certain protectionnisme. L’autonomie économique s’avère d’ailleurs la condition préalable à l’ouverture économique, sinon l’économie nationale risque d’être dominée par les entreprises transnationales étrangères. L’autonomie suppose aussi de développer l’agriculture vivrière jusqu’à atteindre l’autosuffisance. L’agriculture vivrière signifie que l’agriculture doit permettre aux populations de se nourrir par elle-même. A l’inverse, la mondialisation libérale fait la promotion d’une production locale tournée vers l’exportation par exemple de céréales, tels le thé, le café, qui ne relèvent pas d’une consommation locale essentielle... Certaines ONG, tels les membres de MINGA, (une fédération d’acteurs du commerce équitable) cherchent à intégrer les principes de la relocalisation éco-solidaire. MINGA essaie par conséquent que les produits des coopératives des pays à bas salaires vendus aux consommateurs des pays industrialisés - par l’intermédiaire de MINGA - ne concernent qu’une part minoritaire de leur production. Afin que les coopératives des pays à bas salaires puisse conserver suffisamment d’indépendance.

La mondialisation néolibérale s’oppose à la relocalisation. La relocalisation économique s’inscrit dans une lutte contre la délocalisation et la perte d’autonomie du développement économique local. Elle consiste à produire localement afin de développer son autonomie économique, politique, culturelle et à diminuer son empreinte écologique et son empreinte carbone notamment. Serge Latouche définit la relocalisation comme le fait de « produire localement pour l’essentiel les produits servant à la satisfaction des besoins de la population à partir d’entreprises locales financées par l’épargne collectée localement. » Pour les objecteurs de croissance, les 8 « R » de Latouche, forment le cercle vertueux de la construction d’une société écologique soutenable : Réévaluer, reconceptualiser, restructurer, redistribuer, relocaliser, réduire, réutiliser, recycler, qui l’amène aux préconisations suivantes : 1) Revenir à l’empreinte écologique d’une seule Terre pour la France, 2) Internaliser les coûts des transports, 3) Relocaliser la production, 4) Restaurer l’agriculture paysanne, 5) Utiliser les gains de productivité pour faire de la RTT, 6) Produire des biens relationnels, 7) Réduire les gaspillages d’un facteur quatre, 8) Pénaliser les dépenses de publicité, 9) Décréter un moratoire sur les innovations technologiques [2]. La réévaluation et la reconceptualisation constituent logiquement les premières actions du processus de l’écologie solidaire. Puis vient, la relocalisation qui se révèle un des principes nécessaire à une production écologiste et au renforcement de la liberté démocratique.

La mondialisation néolibérale cherche au contraire à renforcer les transports internationaux. Elle s’appuie sur la théorie de l’échange comparatif formulée par David Ricardo qui prône la division internationale du travail, afin que chaque pays se spécialise, afin de devenir plus efficace, ce qui sera permet une meilleure productivité, qualité et des prix plus bas pour l’ensemble des nations. Pour y parvenir, le libéralisme économique s’oppose donc au politique autarcique et prône en particulier le libre-échange censé profiter à tous [3]. Ce dernier représente un des fondements du néolibéralisme actuel, de « la concurrence libre et non faussée » défendue par l’organisation mondiale du commerce (OMC). Cette dernière a pour mandat prioritaire, « la levée des obstacles au commerce » et se fait donc l’apôtre d’un accroissement des échanges commerciaux, des transports de marchandises, des délocalisations... L’OMC, le FMI et la Banque Mondiale sont les principaux vecteurs du développement juridique et idéologique du libéralisme économique mondial. Ils cherchent donc à réduire au maximum, voire à faire disparaître, les normes sociales et environnementales qui sont objectivement des obstacles au libre commerce. Dans le modèle de la mondialisation des échanges, fondée sur le capitaliste libéral, et plus largement le productivisme, le transport s’inscrit lui aussi, dans un projet de croissance mondiale infinie.

LES PRINCIPALES OPPOSITIONS

ENTRE LE LIBERALISME ECONOMIQUE ET LA RELOCALISATION ÉCO-SOLIDAIRE

Libéralisme économiqueRelocalisation éco-solidaire(ou développement local autonome et solidaire)
-*Théorie des avantages comparatifs et spécialisations (Ricardo)

  • Concurrence /compétition
  • Ouverture des frontières
  • Plus de privatisation et moins de régulation par les pouvoirs publics
  • Liberté, donc plus de différenciation et d’inégalités (économique, sociale, gouvernementale, culturelle, écologique...)
-*Théorie de l’inégalité des termes de l’échange (Marxiste)
  •  
  • Coopération
  • Protectionnisme
  • Plus de services publics et de régulation par les pouvoirs publics
  • Egalité, donc moins de liberté (économique, sociale, gouvernementale, culturelle, écologique...)
  • La théorie du libre-échange a des limites au niveau écologique et socio-économique. Marx, à la suite d’Henri Lacordaire considère que le libéralisme économique, c’est « la liberté du renard dans le poulailler », c’est à dire la loi du plus fort. Dans un tel système les plus faibles, s’ils n’ont pas disposés auparavant de suffisamment de temps pour se construire de manière autonome, ne parviennent souvent pas à être assez robustes, pour se lancer dans des échanges qui leurs sont profitables. En effet, avant de s’ouvrir à la concurrence internationale, les pays industrialisés, tel la France ou l’Angleterre ont produit majoritairement en autarcie, durant cette période leur économie était centrée sur le développement de leur marché intérieur. Or, si la concurrence peut parfois s’avérer stimulante, lorsque le rapport de force est inégal, elle se révèle généralement destructrice pour les plus fragiles, tels les pays les plus pauvres économiquement comme le Bengladesh, ou la Bolivie actuellement.

    Le marxiste Emmanuel Arrighi considère aussi que le capitalisme s’appuie aussi sur la domination du centre sur la périphérie, dans le cadre d’une inégalité des termes de l’échange [4]. C’est à dire que les pays industrialisés situé au centre (au Nord) produisent des biens à forte valeur ajoutée, telle que l’automobile ou des centrales nucléaires, des tracteurs, etc. tandis que les pays à bas salaires situé à la périphérie (au Sud) produisent des biens à faible valeur ajoutée, tels que les produits de l’agriculture ou des minerais (de fer, d’uranium)...

    Au plan écologique, le commerce mondialisé et libéralisé, qu’il soit ou non équitable nuit majoritairement à la planète accroît les distances de transports et donc les émissions de carbone et le réchauffement climatique. A ce sujet, Alain Liepietz s’interroge : « le développement local peut-il devenir une alternative au modèle de développement libéral dominant au plan mondial ? (...) Deux stratégies existent alors : la première c’est le développement du travail de la communauté pour la communauté ; dans la seconde, la communauté construit une ’’ base exportatrice ’’ vers les marchés extérieurs. Tout modèle de développement local est une combinaison des deux, les écologistes et les alternatifs en général, insistant sur le premier terme, plus que sur le second » [5].

    Afin, de mieux saisir les conséquences économiques d’une politique de relocalisation, il faut évaluer la part des importations par rapport au PIB du pays, telle la France ou du continent, tel l’Europe. D’autre part, il faut aussi chercher à évaluer l’impact des pays à bas salaires sur le chômage dans le pays ou le continent qui décide de relocaliser.

    Du point de vue social, il s’agit de relativiser l’impact des délocalisations vers les pays à bas salaire et du transport dans la production mondiale. Cependant, au plan écologique, ces délocalisations ont un impact sur les émissions de CO2 et sur l’empreinte écologique » et doivent donc tendre vers une diminution radicale. Parfois la menace de délocalisation est utilisée aussi par les dirigeants politiques qui savent que les délocalisations vers les pays à bas salaire ne représentent qu’un danger mineur, proportionnellement à la hausse de la productivité, ou aux importations européennes. On accuse souvent les pays à bas salaires d’être responsable de l’augmentation du chômage en dans les pays riches. Cependant les causes relèvent aussi de la hausse de la productivité dans les pays industrialisés.

    En France, dans le textile on comptait 650000 emplois en 1970, 300 000 en 1993. Environ la moitié des emplois ont été perdus en France, pendant que les importations triplaient et que l’exportation stagnait. De plus la productivité a doublé tous les 20 ans. Par conséquent, même si les importations avaient stoppé l’emploi aurait chuté de 32%, contre 50% actuellement. Donc sans aucune importation, on aurait observé néanmoins 50% de perte d’emploi jusqu’en 1998 [6].

    Pour la période 1995-2001, une étude de l’INSEE a « chiffré, l’ampleur des emplois perdus dans le secteur industriel à cause de délocalisations : en moyenne, 13.500, dont plus de la moitié vers des pays à hauts salaires. Ce chiffre est à comparer aux 6,8 millions d’emplois dans le secteur secondaire en France. Au niveau de la France, les 8 000 suppressions d’emplois survenues en 2001 suite à des fermetures d’unités de productions correspondent à 0,032% des 25 millions d’emplois français » [7].

    La baisse des importations diminuerait la dépendance nationale et l’empreinte carbone. En 2017, les importations de la France (24%), de l’Espagne ou du Royaume Uni représente environ un quart de leur PIB. Par conséquent, 3/4 de leur production est réalisée dans leur pays. Pour les Etats Unis c’est seulement 12% selon Eurostat (2017). Les Etats Unis sont donc plus autonomes économiquement. En 2017, au total, les Etats-Unis sont concernés par 16,9% des échanges commerciaux de l’UE et la Chine avec 15,3%. Cependant, la majorité (64%) des exportations restent dans l’Union européenne [8].

    Part du commerce extérieur dans le PIB de ces nations :

    Par conséquent, un arrêt intégral de l’importation en France représenterait un quart du PIB français. Dans le cadre d’une politique de stabilité de la consommation, donc de la production, cela aurait pour conséquence de pousser les entreprises françaises à compenser en produisant 25 % en plus. Cependant, une perspective écologiste pousserait plutôt à profiter de ce changement économique, pour ne pas compenser intégralement la baisse de la production, afin de la limiter en partie, car elle nuit à l’empreinte carbone et écologique.

    [1MONTEBOURG Arnaud, Votez pour la démondialisation, Flammarion, 92 p., 2011.

    [2LATOUCHE Serge, Le pari de la décroissance. 2006, Fayard, 302 p.

    [3RICARDO David, Principes de l’économie politique et de l’impôt, chapitre VII, 1817.

    [4Emmanuel Arrighi, L’échange inégal. Essai sur les antagonismes dans les rapports économiques internationaux (Maspero, 1969)

    [5LIEPIETZ Alain, « Du développement local au développement durable : Limites d’une pratique, perspectives de deux idéologies », Territoires n°431, octobre 2002.

    [6WOOD Alan, in Alternatives Economique, Paris, 1998.

    [7INSEE, Délocalisations et réductions d’effectifs dans l’industrie française, INSEE, 2003.

    [8BROCARD Sophie, « Commerce : qui échange avec l’Europe ? », Toute l’Europe, 13.04.2018.


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