Yonne Lautre

« La face cachée du co-développement » par Nicolas Sersiron et Damien Millet

mercredi 25 avril 2007 par Millet Damien, Sersiron Nicolas

LA FACE CACHÉE DU CO-DÉVELOPPEMENT

Par Nicolas Sersiron, vice-président du CADTM France
(http://www.cadtm.org) et Damien Millet, président du CADTM France,
auteur de L’Afrique sans dette, CADTM/Syllepse, 2005.

Chez les principaux candidats à l’élection présidentielle française,
l’expression fourre-tout du « co-développement » fait florès.

Pourtant,
le terme est particulièrement discutable : en quoi ce co-développement
diffère-t-il de l’aide au développement, qui appartient elle-même à la
pensée néocoloniale ?

Car comme l’a écrit l’historien burkinabè Joseph
Ki-Zerbo : « On ne développe pas, on se développe. » Les peuples
africains sont privés de leurs propres richesses au profit d’une
minorité qui s’enrichit démesurément, tant au Nord que sur le continent
noir, et toute forme de développement est impossible dans ces conditions.

La plus belle ambition internationale d’un candidat à l’élection
présidentielle française ne serait-elle pas de permettre aux populations
africaines d’enclencher le développement qu’elles auraient elles-mêmes
choisi, en faisant en sorte que, débarrassées du fardeau de la dette,
elles disposent enfin des leviers de décision ?

Dans ce cas, seulement
pourront émerger un réel espoir d’une vie meilleure dans leur pays et la
dignité qui leur est refusé depuis des siècles. Les solutions pour
permettre aux peuples du Sud de construire un avenir plus juste sont
connues.

L’annulation immédiate de toutes les dettes extérieures publiques, dont
une grande part est illégitime et odieuse, rendrait possible la fin de
la domination subie avec une si grande violence par les populations
africaines, notamment les plus démunies.

Asphyxiés par le remboursement
de la dette, qui représente très souvent plus du tiers du budget, et par
la captation des richesses par des dirigeants peu scrupuleux au service
des grandes puissances, les Etats africains sont donc privés des moyens
financiers de garantir les droits humains fondamentaux pour leurs
populations.

Un audit des créances de la France sur ces pays, réalisé par le
gouvernement français avec la participation des mouvements sociaux,
permettrait de savoir à qui ont profité les sommes prêtées. Celles ayant
servi à corrompre des dirigeants africains (et à rétro-corrompre
certains responsables politiques français), à réprimer des populations
en quête de justice et de démocratie, à enrichir des sociétés
transnationales ou à élaborer des projets pharaoniques pour le profit de
dirigeants mégalomaniaques et d’entreprises amies soutenues par la
France sont nulles et non avenues d’un point de vue juridique.

Les paradis fiscaux sont au cœur du dispositif, permettant une évasion
facile de capitaux ainsi soustraits à l’impôt, ici comme ailleurs.

Des
centaines de milliards de dollars, qu’ils aient été acquis illégalement
ou non, sont dissimulés dans ces trous noirs de la finance qui sont
moralement injustifiables.

Ces paradis fiscaux sont à nos portes
(Monaco, Andorre, Luxembourg, Suisse, City de Londres et tant d’autres)
et le gouvernement français peut très facilement, si la volonté
politique existe, porter le combat contre ce scandale qui dépossède la
majorité des humains.

La France, quatrième actionnaire de la Banque mondiale et du FMI,
pourrait utiliser son pouvoir au sein de ces institutions pour placer
ces questions au cœur du débat public et promouvoir un changement
radical de ces deux institutions-clés, au bénéfice des plus démunis.

Actuellement, les conditionnalités qu’elles imposent à ces pays
empêchent les Etats du Sud de mener une politique orientée vers
l’amélioration des conditions de vie de leurs populations.

Cette forme
de colonisation économique, qu’on a osé appeler « bonne gouvernance » et
dont les dirigeants du Sud sont complices, prend différentes formes qui
frappent de plein fouet les populations pauvres :

  • l’ouverture des frontières aux sociétés transnationales qui
    s’approprient une grande part des richesses naturelles africaines et
    rapatrient leurs bénéfices en ne laissant en Afrique qu’inégalités et
    désastres écologiques. Une taxe sur les bénéfices de ces sociétés et sur
    les transactions financières internationales pourrait s’attaquer aux
    inégalités les plus flagrantes du modèle économique dominant ;
  • le « tout à l’exportation », imposé par les créanciers, au détriment de
    l’agriculture vivrière, pour rembourser cette dette dont le montant n’a
    plus aucune réalité économique. Les nouveaux prêts servent le plus
    souvent à rembourser les anciens... Si l’on sait que la moitié de la
    population africaine vit avec moins de 2 dollars par jour, on sait moins
    que 70% de ces personnes vivent dans les campagnes et sont les premières
    touchées par la sous-alimentation.
  • la disparition imposée de toute barrières douanières de protection pour
    l’agriculture des pays du Sud alors que les productions européennes sont
    largement subventionnées et particulièrement polluantes. Elles arrivent
    sur les marchés africains à des prix inférieurs à ceux des productions
    locales, empêchant les petits paysans - du Sud mais aussi du Nord
    d’ailleurs - de vivre dignement de leur travail. La France pourrait
    promouvoir à l’échelle internationale un commerce plus équitable et une
    agriculture paysanne, visant avant tout à la souveraineté alimentaire de
    tous les pays.

L’annulation totale et inconditionnelle de la dette des pays du Sud, un
mécanisme de répartition équitable de la richesse, la suppression des
paradis fiscaux et une autre architecture financière internationale
seraient de nobles combats pour une France qui aujourd’hui prend toute
sa part dans le puissant mécanisme d’oppression en place.

Question
secondaire lors d’une campagne présidentielle, nous direz-vous ?

Rien de
plus faux !

Prétendre gouverner demain la France dans le respect des
valeurs de justice reconnues par le droit international sans vouloir
rompre avec la logique néolibérale actuelle ne peut être qu’une erreur
politique majeure.

paru dans le COURRIEL D’INFORMATION ATTAC (n°568)

http://www.cadtm.org


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