Yonne Lautre

« Je pense à toi, Desnos et à tous ceux de Compiègne, hier et maintenant » par Barbara Moreau

Lettre à Robert Desnos, poète, mort en camp de concentration le 8 juin 1945.
jeudi 20 mars 2008 par Moreau Barbara

Yonne.lautre, le 20 MARS 08

Chair DESNOS,

Non. Ce n’est pas une faute d’orthographe, tu le sais bien. C’est simplement que je regarde la dernière photo de toi, celle à laquelle je pense souvent et celle que Jim a illustrée en jetant tes mots de visionnaire sur ton visage et sur ton corps, toi, si maigre, en habit rayé noir et blanc.

Tu es mort le 8 juin 1945 au camp de Theresienstadt, en Tchécoslovaquie.. D’autres sont morts depuis. D’autres continuent de mourir plus ou moins dignement mais depuis que Francesca Solleville a chanté Robert le diable, le texte de ton ami Louis Aragon et qu’elle est venue jusqu’à moi pour te réveiller, je pense à toi, Desnos. Ce n’est pas seulement ma tête qui pense. C’est toute ma chair.

On pourrait dire qu’un poète qu’on tue a bien de la chance car de sa mort, une photo, un poème, une chanson, une lettre le feront saigner davantage encore.

Tu es mort dans les bras d’un infirmier qui t’avait reconnu . Comme quelqu’un demandait s’il y avait un certain Robert Desnos dans ce mouroir de Tchécoslovaquie, tu t’écrias : « Oui, oui. Robert Desnos, poète français, c’est moi ! ». J’imagine que tu redressas ton pauvre corps, que tes yeux s’agrandirent et que la terre s’ouvrit.

Je t’ouvre mes bras Desnos et la terre s’ouvrira comme un Sésame contre l’oubli et contre tout ce qui t’accabla. Tu pensais qu’on t’abandonnerait dans des cérémonies plus ou moins guindées, et que de temps en temps on viendrait te ranimer comme un vieux spectre poussiéreux. Mais non, tu vois... et je suis bien contente de t’avoir fait mentir : nous veillons.

Nous allumons une bougie pour souffler nos lettres et nos images vers toi, Desnos, comme si nos soupirs étaient en mesure de clouer ce train qui te fit partir de Compiègne où tu arrivas le 20 mars 1944, en transit pour les camps de la mort.

Ce n’est pas du chagrin qui coule de mon encre. C’est de l’émotion. Une émotion douloureuse et en même temps exaltante dans ma vie ensoleillée. Dans ces temps où ce qui te fit mourir n’est pas mort, dans ces temps où finalement, beaucoup seraient prêts à te faire repartir de Compiègne pour ne plus en revenir, il me semble que ton ombre redescend par ceux qui se souviennent et qu’elle nous soulève d’espérance.

C’était d’ailleurs ton maître mot : l’espérance. Ton épouse disait que tu aimais trop la vie pour te faire avoir par la dysenterie. Elle avait oublié le typhus. Tu aimais trop la vie pour ne pas t’engager afin de la défendre contre l’oppression nazie

De toi ou de moi, je ne sais plus qui est vivant. Je marche à tes côtés, ton fantôme m’accompagne ; son ombre géante et invisible me transporte et pourtant il me semble que c’est toi qui marches et que c’est moi qui t’accompagne.

Tes poèmes aux gens simples, tes mots d’amour, ton insolence, ta mort , tout me revient et je me demande si tu ne me fais pas pleurer pour que de mes larmes jaillisse un torrent de mots doux et révoltés à la fois, à la face de ces deux siècles, celui qui a tant saigné et celui qui n’a pas encore bien compris les leçons de l’autre.

J’ai tant rêvé de toi, Desnos. Je rêve tant de toi, Desnos. Pense à nous.

Barbara


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