Yonne Lautre

« Voir le jour » par André Larivière

lundi 12 octobre 2009 par Larivière André

VOIR LE JOUR .

Celui que l’on appelle le veau de lait tourne en rond des heures durant dans l’obscurité totale en grignotant des broutilles. Et déjà, il ne connaît pas sa chance car il peut encore bouger ; tandis que d’autres, en batteries, passent leur courte vie dans une seule et même position.

Le veau de lait attend fébrilement la main qui ouvrira la porte, lui donnant ainsi accès au pis de sa mère. Le pis, ce palpitant sac de chair chaude qui pisse le lait et qu’il tétera goulûment. Le veau de lait ne connaît rien d’autre de la vie.

Pis = vie, contact, chaleur, tendresse, nourriture. Et parfois, la mère ponctue l’allaitement d’un doux et intime meuglement feutré qui dit clairement : « Oui, mon fils ! » . Alors là, béatitude absolue.

Il y a pourtant l’étable qui, quoique sombre, est percée de quelques fenêtres d’où provient un fascinant flot d’énergie blanche.

Un événement d’une grande violence semble se produire en permanence à l’extérieur. On est probablement mieux protégé ici, près de la mère.

Il y a aussi d’autres mères qui remuent patiemment en attendant le fils ou la fille . Mais pas le temps d’explorer davantage ; les maîtres, d’une main douce et ferme, le ramènent au box noir où il se remet aux broutilles .

Pas méchants, les maîtres ; c’est simplement qu’ils se soumettent au dictat des consommateurs. Ceux-ci veulent une chair qui, quand elle tombe dans l’assiette, fasse s’exclamer : « Oh, combien succulente et tendre ! ». Voilà pourquoi le veau de lait a été déclaré persona non grata auprès de la grande lumière. Entendez-vous bien ? Interdit de lumière toute sa vie durant pour cause de couenne endurcie.

AINSI, IL SERA NÉ MAIS SANS JAMAIS AVOIR VU LE JOUR ; excepté quand, éblouï, on le mènera à l’abattoir. Dans le bref parcours, de l’enclos obscur aux mains du bourreau, il aura eu un accès furtif, au travers des claies de la bétaillère, à la diversité des formes, couleurs et odeurs. Ses sens outragés et estomaqués recevront de plein fouet le choc de la vie. Ses sens allaient tout juste se remettre du premier éblouïssement pour commencer à se régaler au grand festin des êtres ; mais déjà les portes de l’abattoir se referment . Ne reste plus que les plaintes-pleurs des congénères dans l’antichambre du carnage. Ne reste que l’angoisse. Merci la vie !

Gourmets à l’inconsciente cruauté ! Le veau de lait à la chair très tendre qui - l’aurons-nous assez répété ? - est né sans pourtant avoir vu le jour ; et ce, exclusivement pour le bon plaisir de vos papilles gustatives ; ce veau, humblement, vous salue.

André Larivière


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