Yonne Lautre

« Agriculture et paysannerie : jusqu’où ira la chute ? » par Philippe Collin

paysan dans l’Yonne
samedi 4 octobre 2003 par Collin Philippe

Agriculture et paysannerie : jusqu’où ira la chute ?

Depuis le mois de juillet la Politique Agricole Commune est de nouveau l’objet de discussions qui ne verront leur conclusion définitive que dans quelques années.

En effet, la volonté affirmée d’élargir l’Europe pose la question de cette politique qui actuellement consomme la moitié du budget européen. La façon dont les paysans des Peco et en particulier de la Pologne seront intégrés dans l’union européenne est conditionnée par les discussions et les orientations actuelles.

Les déclarations de Franz Fischler, commissaire Européen à l’Agriculture, ont pu faire illusion auprès des observateurs peu avertis. Le grand magicien a fait fort : il a proposé de faire une agriculture plus propre, plus respectueuse de l’environnement, capable de formaliser ses pratiques afin de garantir au consommateur un produit « tracé », le tout en assurant la place de l’agriculture sur les marchés mondiaux et en assurant un revenu aux paysans européens sans dépenser plus !

Qui pourrait critiquer de tels objectifs ? A y regarder de plus près, il faut inverser à peu près toutes les propositions qui sont présentées et essayer d’analyser ce qui est une certaine « spécificité agricole » dans le domaine économique.

 Crise de surproduction

Le genre humain est depuis son origine confronté à un problème vital, celui de s’alimenter tous les jours. Dans les pays occidentaux, le problème de la quantité de nourriture pour tous est à peu près réglé depuis le milieu du 19e. Dès cette époque là, les crises de surproduction commençaient à se faire jour. Les importations des colonies françaises pesaient sur les marchés pour les céréales comme pour la viticulture. Tous les problèmes alimentaires depuis cette date sont le fait de circonstances exceptionnelles, guerre en particulier.

Néanmoins, les questions de l’approvisionnement en nourriture sont restées très présentes dans la conscience collective jusqu’à un passé récent. La génération actuelle est la première à n’avoir pas eu de parents ayant subi des restrictions de quantité comme cela avait pu être le cas lors de la dernière guerre. Pourtant si les tickets de rationnement n’ont disparu qu’en 1949, les premiers signes de surproduction apparurent dès le milieu des années 50.

Les différentes augmentations de production ont été consommées pour partie dans une plus grande transformation des denrées : céréales en animaux, lait en fromages et pour l’autre partie par un développement parfois extravaguant des gaspillages, gaspillages rendus d’autant plus supportables économiquement que le prix des denrées ne cesse de chuter.

La construction de l’Europe des six en 1958 a permis d’offrir une solution pour les paysans français, l’Allemagne, amputée de ses territoires les plus fertiles devenant un client naturel. Pourtant dès les premières années du fonctionnement de l’Europe des six, la volonté de « restructurer » comme on ne disait pas encore à l’époque était présentée comme le corollaire de la Politique Agricole Commune.

Les lois françaises ont accompagné dès le début cette restructuration. Edgar Pisani à l’époque ministre de l’Agriculture de De Gaulle, fit voter les lois d’orientation de 1960 et 1962, comprenant entre autres choses, l’Indemnité Viagère de Départ, forte incitation pour les petits paysans de l’époque à quitter le métier.
Les différentes politiques agricoles depuis n’ont pas changé d’orientation : baisser les prix en incitant à la production, éliminer les moins « compétitifs ».

Ce n’est pas une particularité agricole, les métallurgistes et les travailleurs de l’automobile savent également ce que « modernisation » veut dire. La différence visible, c’est que la « modernisation » de l’industrie s’est accompagnée d’une amélioration souvent notable de la qualité des produits (que chacun essaie de se souvenir de quelle manière une voiture de 100000 Km démarrait, ou plutôt ne démarrait pas dans les années 1970 !). En revanche, la modernisation de l’agriculture a entraîné une dégradation de l’environnement.

De même, la qualité des produits, si d’un point de vue bactériologique s’est améliorée (en exceptant les épisodes de listérioses et de salmonelloses, produits de la concentration de la production et de la transformation), s’est du point de vue de leur composition, dégradée. Chacun sait par exemple que les apports d’engrais azotés dans les terres augmentent très fortement la capacité de rétention en eau des végétaux poussant sur les dites terres. De même les animaux dont l’âge à l’abattage s’est considérablement réduit voient leur teneur en éléments nutritifs baisser.

La prouesse de l’agriculture dite moderne est donc en partie de réussir à vendre le litre d’eau au prix du poulet ou de la carotte. Si l’on compare à l’industrie, à la régression sociale, se sont ajoutés des effets plus durables pour la société : pollution, remise en cause de la biodiversité, privatisation du vivant.

Tous les élargissements de l’Europe depuis cette date n’ont d’autre objectif que d’agrandir le marché des clients potentiels. La question des PECO aujourd’hui ne déroge pas à la règle, la spécialisation des pays et des régions correspond à la division internationale du travail en fonction du dogme des « avantages comparatifs » chers au cœur des économistes libéraux.

Demain, les paysans polonais débarqués de leurs fermes jugées archaïques par les économistes modernisateurs et les modernisateurs , pourront servir de main d’œuvre en Europe occidentale qui verra sa population active chuter dangereusement, la génération du baby boom arrivant en retraite.

 Modification de la place de l’agriculture

Dans le même temps, le pourcentage de richesse des ménages consacré à l’alimentation s’est effondré depuis 50 ans passant de 50-60% au lendemain de la guerre à moins de 16% aujourd’hui.

Et encore, ce chiffre doit être corrigé, la consommation de produits déjà élaborés sur lesquels de la plus-value a déjà été faite est de plus en plus importante. La part de l’agriculture dans le PIB des Etats européens, est entre 1% pour l’Allemagne et le Royaume Uni, 2 % pour le « grand pays agricole » qu’est la France, et de 6 à 8 % pour des pays comme le Portugal et la Grèce.

Par contre, la population active agricole est encore située dans les Peco entre 2 et 12 à 14 % de la population active totale.
La valorisation du travail agricole, soit la valeur des revenus en une année du travail des paysans, est environ de la moitié de la moyenne des autres activités économiques. Ce qui permet que les paysans ne soient pas tous en dessous du seuil de pauvreté, c’est la distribution croissante des aides publique alors que la croissante sans limite des volumes produits ne fait que faire chuter les prix.

Cette situation nouvelle entraîne deux effets : le premier est le sentiment que la nourriture est disponible en quantité quasi illimitée (la question de la qualité est même souvent évacuée puisque la jeune génération s’est accoutumées aux MC Do’ et autres mangeoires dans lesquelles le produit n’est plus rangé qu’au chapitre des accessoires, l’essentiel résident dans la pub et la décoration).

Le deuxième est que la compréhension des questions agricoles par l’ensemble de la société est impossible, les seules informations relatant ces sujets ne sont dues qu’aux accidents sanitaires et aux problèmes récurrents de surproduction et de subvention. Néanmoins, la question de l’agriculture ne se résume pas au montant des aides consacrées à ce secteur, quand bien même elles seraient sans commune mesure avec celles des autres secteurs économiques.

Par exemple, les aides publiques de l’Europe ont augmenté de 25 à 40 milliards d’écus puis d’euros entre 1988 et 2000, la France en consommant un quart. Pendant ce temps, le nombre de paysans en France est passé de 1 million d’exploitations à 663000, le revenu moyen par exploitation est passé d’un indice 100 à 130, signe que le revenu par hectare ne cesse de chuter malgré une hausse considérable des aides publiques !

Cette période s’est accompagnée d’une augmentation ininterrompue de la production et de ses baisses de prix corollaires. De surcroît, la répartition des aides, bien que très inégalitaire, ne parvient pas à modifier l’échelle des revenus selon les différentes productions (Orientations Technico-économique des Exploitations, OTEX en jargon agricolo-agricole).

En effet, lorsque l’on examine de plus près les revenus par OTEX, nous constatons que les meilleurs revenus sont obtenus d’abord chez les viticulteurs, ensuite chez les éleveurs de porcs et volailles industriels, qui ne demandent pas plus d’aides directes. Enfin les céréaliers gros consommateurs de subventions devancent les producteurs de viande bovine. Pour ces secteurs, le ratio aides publiques sur revenu est d’environ 200% ! Cela n’empêche pas les éleveurs de bovins d’avoir un revenu souvent inférieur au SMIC. Or le montant des subventions est une donnée fréquemment mise en avant pour qualifier l’agriculture.

La logique qui prévalait jusqu’aux années 70 était que l’agriculture était un point de passage obligé dont on devrait pouvoir se débarrasser. La littérature a été très prolixe sur les pilules qui, lorsque la modernisation serait terminée, permettraient de se nourrir en s’affranchissant des denrées agricoles ! Cela semble le moyen âge, mais ce temps n’est pas si loin.

Cette idéologie est née au 19e siècle lorsque la science a découvert les bases de l’agronomie. Je ne résiste pas au plaisir de citer Marcellin Berthelot, lors d’un banquet de la Chambre syndicale des Produits Chimiques la 5 avril 1884 (cité par René Riesel dans « aveux complets des véritables mobiles de crime commis au Cirad », aux éditions de l’Encyclopédie des Nuisances)

« Un jour viendra où chacun emportera pour se nourrir sa petite tablette azotée, sa petite motte de matière grasse, son petit morceau de fécule ou de sucre, son petit flacon d’épices aromatiques, accommodés à son goût personnel ; tout cela fabriqué économiquement et en quantités inépuisables par nos usines ; tout cela indépendant des saisons irrégulières, de la pluie, ou de la sécheresse, de la chaleur qui dessèche les plantes, ou de la gelée qui détruit l’espoir de la fructification ; tout cela enfin exempt de ces microbes pathogènes, origine de épidémies et ennemis de la vie humaine.

Ce jour là, la chimie aura accompli dans le monde une révolution radicale, dont personne ne peut calculer la portée ; il n’y aura plus ni champs couverts de moissons, ni vignobles, ni prairies remplies de bestiaux. L’homme gagnera en douceur et en moralité parce qu’il cessera de vivre par le carnage et la destruction des créatures vivantes.

Il n’y aura plus de distinction entre les régions fertiles et les régions stériles. Peut-être même que les déserts de sable deviendront le séjour de prédilection des civilisations humaines, parce qu’ils seront plus salubres que ces alluvions empestées et ces plaines marécageuses, engraissées de putréfaction, qui sont aujourd’hui les sièges de notre agriculture. »

Comme quoi le scientisme totalitaire n’est pas né avec les régimes politiques du même nom ! C’est cette idéologie qui resurgit au travers des biotechnologies. La tentation de se débarrasser des contraintes agronomiques et humaines est présente chez les économistes comme chez les scientifiques qui sont toujours très réceptifs au discours sur la « modernité ».

 La mondialisation des échanges

La montée en puissance des subventions directes à l’agriculture est la conséquence de la volonté sans cesse réaffirmée d’ouvrir les secteurs marchands sur le « marché mondial ». Cette évolution s’inscrit dans un mouvement ancien qui cherche à spécialiser les régions du globe en fonction de leurs « avantages comparatifs ».

La division internationale du travail entre les régions productrices et les régions consommatrices s’accélère. Des régions du monde comme l’Afrique du Nord, l’Algérie en particulier on vu leurs productions agricoles changer radicalement en peu de temps. Au début du XXe siècle, Celle-ci exportait du blé vers la France et les colons de l’époque retrouvaient largement leur compte dans ces échanges, pesant déjà sur les cours des céréales.

Aujourd’hui, non seulement les échanges se font dans l’autre sens, mais ces régions ont vu leurs rendements par hectare chuter de façon inquiétante, rendant l’alimentation de base à la source des conflits des années 90. Est-ce parce que les colons travaillaient mieux ? Pas du tout, il s’agit pour partie de la confiscation des terres les plus fertiles par l’agro-industrie qui a reconverti les meilleures terres en cultures d’exportation de produits primeurs ou exotiques que les européens consomment.

Cette spécialisation des régions explique la dépendance accrue des Etats qui n’ont eu d’autre possibilités, pour les pays pauvres en particulier, de satisfaire les exigences du FMI et donc de baser leurs économies sur les exportations de matières premières agricoles. L’établissement du prix mondial comme référence pour les denrées agricoles repose sur une idée qui n’a pas d’équivalent pour les services : imagine-t-on que le salaire mondial existe ? Dans ce cas, il y a de grandes chances que celui-ci serait établi au niveau du salaire du bengali ou du birman.

Nous serions donc obligés d’inventer un système de compensations, que certains appelleraient des subventions pour rétablir le pouvoir d’achat dans nos pays. En vérité, ce système n’a pas encore besoin d’exister car la mobilité des personnes demande encore le consentement de celles-ci ainsi que la volonté de les accueillir. Nous ne sommes pas coiffés par un malaisien qui serait en concurrence directe avec le coiffeur du coin.

Alors pourquoi ce qui paraît absurde pour les services ne le paraît pas pour les échanges de marchandises ? Uniquement parce que c’est encore inacceptable. La déportation des populations prêtes à travailler pour des salaires de misère n’est pas érigée en système. Les effets produits par la libéralisation des échanges sont pourtant semblables : Les paysans des campagnes africaines sont concurrencés par des produits européens vendus à vil prix grâce aux subventions versées aux paysans français ou anglais.

Que reste-t-il alors comme alternative aux paysans africains si ce n’est l’exil ? Si nous suivions la logique « libérale » , nous devrions non seulement organiser le voyage des habitants des PVD vers nos pays, mais en plus nous réjouir de la baisse des salaires qui s’en suivrait. En effet, si les salaires baissent, c’est bon pour le pouvoir d’achat puisque les services deviennent accessibles.

Etonnant, non, comme démonstration ? Satisfaisant si le seul but est la construction d’une société de castes, mais contradictoire avec l’égalitarisme républicain encore affiché aux frontons de nos mairies.

 De l’exode rural

Le recours sans cesse croissant aux aides n’est donc pas garant du maintien du revenu si la place de l’agriculture dans la société ne change pas. Or, la place de l’agriculture au sein de la société est vue de façon différente selon les époques. La condescendance dont bénéficie le monde paysan provient pour partie des citadins qui cherchent leurs racines et cultivent une nostalgie d’un monde qui n’existe plus mais qu’ils croient avoir laissé.

L’exode rural a commencé à préoccuper réellement lorsque les paysans sont restés les seuls actifs à la campagne. Toute la culture collective en est imprégnée (J Ferrat « que la montagne est belle »). Or aujourd’hui, les choses sont différentes. Les paysans ont cessé dans de nombreuses régions d’exister comme corps social dominant. Le monde rural s’identifie de moins en moins à l’agriculture qui est souvent vécue comme une contrainte plutôt que comme un atout des campagnes.

Sous la pression, pour partie des modernistes de gauche , l’acceptation que le désert humain est inéluctable dans certaines régions se fait doucement. Les dernières statistiques démographiques montrent qu’il y avait au moins trois types de zones rurales :

1. le périurbain qui voit ses effectifs croître en même temps que les populations quittent les centres-villes. La population qui s’y installe veut les services de la ville sans en avoir les inconvénients. L’agriculture pratiquée est une agriculture de « petites productions » avec maraîchage, vente directe...L’aspect entretien du paysage est facile à mettre en avant et la cohabitation avec les « rurbains » pour reprendre l’expression de B.Hervieux, souvent difficile en particulier pour les activités d’élevage. La spéculation foncière sur les terrains à bâtir et à aménager fait partie des avantages qu’en retirent certains.

2. Le rural plus lointain qui se stabilise péniblement. Les habitants sont souvent issus des classes modestes, les paysans sont encore minoritaires mais sont occupés par une agriculture grosse consommatrice de capitaux et produisant de gros volumes. La valeur ajoutée y est faible, et les ratios production sur consommation locale tellement élevés que les circuits courts peinent à exister et de toute façon ne peuvent apparaître comme une solution pour un grand nombre de paysans.

Les habitants y ayant des ressources plus limitées que la moyenne française, la consommation de produits de haute qualité y est difficile à développer. L’une des données de ces zones est que la surface en cause représente très importante, partant des Ardennes et allant vers l’Ouest Sud-ouest jusqu’aux Charentes sur une largeur de 200 km. Les moyens de communication assez développés favorisent à la fois l’apport venant des pôles urbains mais en même temps le départ de ses élites.

Les autoroutes se comportent autant en tuyau de drainage que d’irrigation pour prendre une image agricole. Les cadres hommes vivent mal leur transfert dans ces régions. Les cadres femmes encore plus. Cela s’illustre en ce moment par exemple dans la difficulté à trouver des membres du corps médical dans le milieu rural.

3. le rural en déclin est caractérisé par le cumul de tous les indicateurs négatifs (pyramide des âges, richesse moyenne, niveau éducatif, travail des conjointes difficile, éloignement des pôles urbains, potentiels de production faibles, attractivité du tourisme inexistante...). La population baisse de façon rapide, les jeunes les plus éduqués quittent ces campagnes, les cadres ne se posent même pas la question de venir y habiter, certains qu’ils sont de ne pas y trouver les activités éducatives et culturelles auxquelles ils sont habitués de même pour celles de leurs enfants.

L’urbanisation de la société ne semble pas être démentie à chaque recensement, aujourd’hui, 90 % de la population vivant sur 10 % du territoire. Des questions spécifiques liées à la densité de population sont posées : services de santé, d’éducation, de transports collectifs. Aujourd’hui, la réponse apportée est le plus souvent rentabilité, donc diminution des services en question, la situation actuelle évolue plus probablement en spirale qu’en ligne droite.

 Logique libérale.

L’essentiel des gains de productivité obtenus par les paysans est capté par les circuits de distribution. Aujourd’hui quatre centrales d’achat fixent le prix du lait aux différents négociants et coopératives laitières. Les achats de ces centrales peuvent représenter 80 à 100% de leurs ventes mais représentent un pourcentage infinitésimal de l’ensemble des achats réalisés par les dites centrales.

Leur pouvoir est quasi sans limite, la mise en rayon est financée par le fournisseur, le racket est organisé pour financer la pub des grandes surfaces...j’en passe et de meilleurs. Doit-on rappeler que 5 des 10 plus grandes fortunes de France sont détenues par des familles propriétaires de chaînes de grande distribution ?

L’un des exemples les plus frappants est le dernier scandale de la vache folle : les prix se sont effondrés à la production alors que la grande distribution augmentait ses prix au motif que la « qualité » et la « traçabilité » (nouvelle mode qui consiste à faire croire que le fait de pouvoir savoir d’ou vient le plomb le transformerait en or automatiquement) entraînait des charges supplémentaires. Alors, la faute à Carrefour et Auchan ? En partie, mais pas seulement.

Rien de tout cela ne serait possible sans le pouvoir que leur ont donné l’Etat et les collectivités locales. Le discours convenu sur la domination de la vie politique par les multinationales évince la responsabilité des politiques qui eux créent les conditions de la toute puissance des grandes firmes. La soi disant absence de pouvoir des gouvernements ne sert que de justification au laisser faire.

C’est aussi ce qui déplace les débats idéologiques vers des lieux impossibles à atteindre : l’OMC par exemple, les gouvernants expliquant en permanence que leurs décisions sont déjà prises par ailleurs : Bruxelles, Doha...
Rien ne serait possible également sans une complicité passive, voire active, des consommateurs qui oublient souvent que derrière chaque consommateur, il y avait souvent un travailleur.

La Cgt dans une de ses campagnes l’avait synthétisé : nos emplettes sont nos emplois. L’idéologie dispensée depuis trente ans, à savoir que toute baisse de prix est bonne pour l’économie, a fait des ravages dans tous le secteurs de la production, secteurs les plus touchés par la baisse des prix. Le constat est le même pour les secteurs industriels ou pour les secteurs agricoles. Les premiers touchés sont ceux qui produisent.

Ceci ne pose que peu de problèmes, les activités de production étant devenues à peu près insupportables aux yeux de la majorité de nos concitoyens. L’aspiration sans cesse croissante à la satisfaction de désirs personnels chasse tout ce qui peut lui nuire. Ainsi la cohabitation de l’agriculture avec les autres « utilisateurs » de l’espace rural est de plus en plus difficile.

Le chasseur, le promeneur, le contemplatif, le cueilleur de champignon a sa propre conception de la gestion des sols et des paysages. Le paysan aussi. La nouveauté, c’est que dans le passé, le paysan était éventuellement méprisé en tant qu’individu, car porteur d’une image d’archaïsme, de bouseux, mais indispensable à la production de nourriture, donc toléré par son activité.

Aujourd’hui, c’est le contraire, le paysan s’est peu à peu débarrassé de son image d’inculte et de misérable mais a de plus en plus de mal à faire admettre que l’activité agricole ne peut se faire sans incidences sur l’environnement, comme le souhaitait déjà Marcellin Berthelot. Or le paysan quittant sa condition de misérable, mais souvent libre, s’est très vite retrouvé intégré dans la machine économique, obligé de produire toujours plus pour payer toujours plus d’engrais, d’aliments du bétail et de rembourser toujours plus d’emprunts , ne lui laissant plus guère de place pour considérer son environnement naturel comme il devrait l’être, c’est à dire reproductible.

Les fournisseurs investissent des sommes considérables en recherche et développement pour faire produire plus en consommant force engrais et semences de plus en plus sophistiqués, la recherche publique ayant abandonné son rôle suite à des restrictions de crédit .

 Les « attentes de la société »

C’est une partie des contradictions des « attentes de la société ». Le besoin d’évoluer dans un univers propre, aseptisé, génère ce type de comportements. Le rejet des activités polluantes s’exprime de façon parfois irrationnelles et l’observateur mal informé ne s’attache qu’à certains aspects de la pollution de l’agriculture productiviste : les élevages industriels sont décriés de façon quasi unanime alors que les zones céréalières sont autant polluées par les engrais chimiques et les produits phytosanitaires.

Il est donc douteux de réussir à déterminer avec précision quelles seront les attentes de la société. Ce concept aussi fumeux que « l’opinion publique » permet de modifier les politiques publiques en faisant dire à la société ce que l’on veut bien lui faire dire. En effet, à priori, si l’on explique qu’il est possible d’obtenir des produits de meilleure qualité, en respectant l’environnement ainsi que le bien-être animal, le tout en conquérant les marchés mondiaux, c’est que le prix sera plus compétitif.

Cette confusion, sciemment entretenue, n’abouti qu’à l’élimination des paysans, car jamais l’amélioration des revenus et des conditions de travail n’est fixée comme objectifs à atteindre. La variable d’ajustement est le nombre de paysans.

Par ailleurs, ce concept repose sur l’acceptation que la société est un tout homogène qui serait en mesure de se mettre d’accord sur un objectif unique facile à établir. C’est oublier rapidement que les problèmes d’accès à l’alimentation ne sont pas de la même nature pour un Rmiste et un cadre supérieur, pourtant ils font bien tous les deux partie de la société. L’alimentation est un moyen d’identification sociale comme les autres biens de consommation.

La division de la société en classes sociale est évincée derrière le concept d’attentes de la société. Les consommateurs de Mc Do’ attendent-ils la même chose que ceux qui font leurs emplettes chez Fauchon ?

Ensuite la pression exercée sur les aspects environnementaux ne sont pas de même nature et ne sont pas perçus de la même manière selon que le citoyen est citadin ou campagnard. La pollution est aussi une idée qui varie selon l’époque et le lieu dans lequel on se situe. Par exemple l’accent est mis surtout sur les questions de nitrates.

Loin de moi la volonté de minimiser ce problème, mais cela a permis d’évacuer d’autres aspects moins criants que la qualité de l’eau, un des produits les plus contrôlés. L’utilisation massive des antibiotiques dans l’alimentation des animaux ainsi que celle des produits phytosanitaires ou la généralisation des insecticides depuis 30 ans. La santé des utilisateurs de ces produits, les premières victimes de l’agriculture conventionnelle, a très peu fait l’objet d étude épidémiologiques.

Une étude sérieuse quand à la nocivité du glyphosate, premier herbicide utilisé au monde et source de rentes pour la firme Monsanto, relate une corrélation entre l’utilisation de ce produit et des problèmes de fécondité mâle en particulier.

Ce sont les premiers signes avant coureurs que l’agriculture est de plus en plus dans une impasse, ses systèmes de production étant de plus en plus incompatibles avec le « développement durable ». Ce terme, malgré tout équivoque, induit l’idée que les conditions objectives seront identiques à la génération suivante. Or, il n’en est rien, le taux de nitrates dans les eaux a atteint des seuils de 50 à 100 mg par litre d’eau, donc les conséquences de l’activité agricole sont manifestes alors que l’agriculture industrielle n’a guère que 30 ans de vie.

Le terme développement durable contient sa propre contradiction, la notion de développement sous entendant une modification irréversible des systèmes de production, qui semble incompatible avec la durabilité. Les déclarations unanimes pour un développement durable (il existe même maintenant un Ministre du même nom) rendent incompréhensible ce concept.

C’est une façon d’habiller d’un verbe politiquement correct une version plus verte du système capitaliste. Aussi longtemps que la seule question posée n’est pas celle de la répartition de la richesse entre les travailleurs et les détenteurs de capitaux, les multinationales ont de beaux jours devant elles : cela devient un créneau du marché à part entière avec « les fonds de placement éthiques » comme incarnation suprême de l’exploitation de l’homme par l’homme, mais durablement.

 Des origines du syndicalisme agricole d’aujourd’hui

L’agriculture est soumise à des tensions contradictoires. Le déclin de la paysannerie semble inexorable. La France, pays resté beaucoup plus rural que la Grande Bretagne ou l’Allemagne pendant très longtemps, ne cherche pas à enrayer ce qui paraît une fatalité.

L’un des signes est la faiblesse de la volonté de s’installer paysan dans de nombreuses régions. Il n’y a aucun lien entre la richesse potentielle d’une région et le nombre d’installations de nouveaux paysans. Toutefois, l’affichage de la volonté de permettre les installations de nouveaux paysans ne cesse pas. Cela fait même partie des sujets les plus « consensuels ».

Mais cela renvoie à des conceptions du métier qui peuvent être radicalement différentes. D’ailleurs certains, y compris à la Confédération Paysanne, pensent que l’on ne devient pas paysan, mais que l’on « naît paysan » !

Dans l’iconographie, le paysan apparaît soit comme un agri manager soit comme un vestige d’une paysannerie couleur sépia. Rarement comme représentant d’un métier actuel ordinaire. La surprise des observateurs non avertis de l’équipement et de l’amélioration des conditions de travail, illustre le décalage entre ce « qu’attend la société » et la réalité.

« Comment, vous avez la climatisation et la radio dans un tracteur », là où l’on attend un vrai paysan avec ses chevaux, à la rigueur un tracteur sans cabine, et ses culottes de velours.

Comme si les cheminots étaient toujours à la pelle à charbon et les dactylos à la « Japy » ! Ce serait tellement plus simple si le paysan pouvait encore ressembler à une monde qui incarne « les racines ». En fait, la paysannerie a tellement souffert de sa qualification de « rétrograde et d’autarcique » qu’elle n’a eu de cesse que d’adopter les standards de la vie actuelle, et malheureusement d’en rajouter.

La volonté d’apparaître comme un as de la technique a souvent évacué toute réflexion chez de nombreux paysans sur la pertinence et la cohérence de leurs systèmes de production.

C’est le fond de commerce de la FNSEA, qui a réussi à sortir les paysans de leurs complexes d’infériorité en permettant à certains la promotion sociale au travers des multiples organismes gérés par les paysans, qu’ils soient économiques ou de services (Crédit Agricole, Assurances, secteur coopératif puissant, Chambres d’Agriculture...) .

Le discours de la Fnsea sur les Ogm en particulier est imprégné de cette foi dans la modernité qui a servi de moteur à la paysannerie jusqu’à aujourd’hui. Tant pis si la modernité n’était pas accessible à tous. La gestion de l’agriculture par le syndicat majoritaire s’est toujours accompagné de la mise en place des dispositifs permettant d’éliminer ceux qui devaient disparaître avec le moins de heurts sociaux possibles.

L’une des forces et aussi des faiblesses de la Confédération Paysanne est justement de partir du postulat que l’agriculture n’est pas un tout homogène. Il y a, peut-être autant qu’avant la « modernisation » de l’après guerre, une aristocratie agraire, plus forte de sa position politique que de sa véritable place économique, dominant un monde paysan déchiré entre deux fractions qui se côtoient peu : une classe moyenne modernisée, ayant adopté l’eau chaude et l’Internet et en proie permanente à l’idée de se retrouver dans la fraction agraire en déclin.

Celle-ci est très bien représentée dans le film de Raymond Depardon sur des paysans qui font une analyse politique très juste, mais qui ne passe jamais la porte de leur ferme.
La paysannerie en déclin se caractérise par une remise en cause de l’intégration par l’agro-industrie, l’insoumission aux conseils éclairés des relais de l’agriculture productiviste et des lobbies d’amont et d’aval.

Le problème est que cette remise en cause, si juste soit-elle n’a aucune chance d’être véhiculée par des hommes et des femmes qui sont justement ceux qui ont été massivement rejetés par la société, souvent avec un faible niveau éducatif.

L’irruption de la légitimité de la remise en cause du productivisme n’a pu se faire que parce qu’elle est aujourd’hui portée par les milieux les plus cultivés, urbains, dotés d’un pouvoir et d’un pouvoir d’achat que n’ont pas les paysans qui seront sacrifiés sur l’autel de la « multifonctionnalité ».

La multifonctionnalité , c’est ce constat, à la fois simple et dangereux, que le paysan produit à la fois des denrées consommables (plus ou moins), mais aussi aménage l’espace rural, conditionne largement l’environnement, et occupe une fonction sociale dans l’espace rural.

Il a donc fallu qu’une loi traduise ce qui semble une évidence . Le décalage entre une large partie de la population et le monde agricole en est la cause. La nature apparaît aux yeux d’urbains comme un sanctuaire, un espace de plus de consommation. C’est oublier rapidement que l’essentiel des zones rurales est entièrement façonnée par la main de l’homme, que toutes les zones « naturelles » ne sont que des produits humains.

L’agriculture a façonné les paysages, mais pas seule : les grands travaux d’équipements routiers, fluviaux, ferrés les ont largement autant modifiés. C’est vrai au moins sous nos latitudes. La forêt est l’état naturel sous nos climats. Toute autre occupation du territoire est donc une agression à la « Nature ».

Il n’est qu’à observer les immenses espaces pentus qui étaient cultivés en terrasses autrefois pour constater que l’homme n’a pu faire sa place qu’en conquérant et en domestiquant la nature. La régression des surfaces en cultures depuis la guerre de 1914 est un fait qui contredit bon nombre d’idée reçues, mais les régions difficiles ont toutes été abandonnées et remplacées par des surfaces en herbe ou par des forêts .

Pourtant, signe de manque de projet global, la volonté de figer l’espace tel qu’il est aujourd’hui est présente à peu prêt chez tous les citoyens. La seule volonté qui émerge, c’est celle « d’entretenir l’espace ».

 Jardiniers de la nature

L’un des problèmes des paysans aujourd’hui, c’est que la domination spatiale incontestable liée à leur activité ne s’accompagne plus de la domination sociale, politique et idéologique qui en était le corollaire. La loi a réaffirmé la place des paysans dans la gestion de l’espace.

Ce qui change tout. L’espace rural agricole, privé pour l’essentiel, ne doit plus être géré comme c’était le cas dans le passé par le paysan, mais la collectivité va maintenant lui dire comment il faut faire, car il a tout salopé. Cette modification de la place centrale du paysan dans la gestion de l’espace n’est pas si nouvelle que cela.

C’est juste une traduction de ce que déclarait Giscard d’Estaing en 1975 lors d’un discours consacré à l’agriculture et appelant les paysans à être les « jardiniers de la nature ».

Il tempérait son propos avec une vision plus positive, plus moderniste, permettant de s’attirer les faveurs des paysans, ceux qui n’eurent de cesse ensuite d’essayer de devenir les agri manager des années 1985-2000 en déclarant en même temps que l’agriculture serait le « pétrole vert de la France ».

Nous étions alors en pleine crise pétrolière, à construire des centrales nucléaires à tour de bras, à se demander s’il y aurait encore de l’essence l’année prochaine. Une période extrêmement favorable pour faire passer ce discours du productivisme, faisant oublier un peu les jardiniers.

 Nourrir le monde

Sauf que pour le pétrole vert, il n’y a pas de place pour beaucoup de monde et c’est surtout la place du jardiner qui est promise aux paysans, avec toute la connotation de déchéance sociale associée à ce, malgré tout, très beau métier.

Mais c’était incompatible avec l’idée que se faisaient, et se font encore bon nombre de paysans, à savoir que le monde a besoin d’eux pour se nourrir. Cette idée forte structure la paysannerie. La campagne idéologique mettant dans la tête des paysans leur incapacité quasi congénitale à produire a été très forte.

Dans toutes les écoles primaires, après guerre, les deux images, celle du petit paysan français, appuyé sur sa fourche, ne nourrissant que 6 personnes à la fin des années cinquante alors que le gros paysan américain, juché sur sa grosse machine, véhiculait la modernité en prétendant nourrir 40 personnes.

De cette source vient en partie la revendication de la « vocation exportatrice de la France ». Cette revendication en a fait oublier une qui me paraît plus fondamentale pour le paysan : se nourrir soi-même.

Aujourd’hui, l’idéologie de la mondialisation des échanges, de matières premières en particulier, redonne un lustre à cette volonté de conquête des marchés. Les arguments sont identiques depuis 20 ans : vous verrez, demain, les besoins d’alimentation seront tellement grands que les producteurs n’auront aucun mal à vendre à peu près n’importe quoi.

Dans la pratique, si les conditions conjoncturelles qui prévalaient au début des années 80 semblaient donner un crédit à ces affirmations (demande colossale de la part de l’Union Soviétique, à la fois zone de transit pour ses satellites de l’époque et en même temps incapable de récolter et stocker ses propres productions), personne n’a vu l’augmentation des échanges de céréales en particulier.

Ceux-ci plafonnent autour de 200 millions de tonnes depuis 1980 (sur une production totale mondiale d’environ 1800 millions de tonnes), à peu près tous les pays ayant augmenté leur production en même temps que leur consommation. Le Maghreb et l’Egypte font exception, peut-être faut-il y voir l’une des causes des révoltes algériennes des années 90.

Néanmoins, la soi-disant demande à venir continue de justifier toutes les techniques d’intensification de la production, les OGM en étant une des plus belles illustrations. Il a pourtant suffit que la Russie liquide à peu près tout son troupeau et que les accords de Marrakech sur l’OMC soient en application, pour que l’Ukraine devienne exportatrice de céréales en Europe de l’Ouest.

Révision déchirante de la part des céréaliers français qui croyaient il y a moins de trois ans qu’ils étaient les plus compétitifs du monde ! Les céréales importées d’Ukraine sont d’au moins aussi bonne qualité que les nôtres et sont 20 % moins chères, transport compris.

 Question foncière

La période de la seconde guerre mondiale a secoué la paysannerie probablement plus fortement que les autres catégories sociales. Le rôle de l’alimentation y a joué un rôle important, comme en toute guerre, mais c’est surtout les rapports sociaux qui étaient présents à cette époque qui ont laissé trace. Le marché noir érigé en système de distribution a jeté la suspicion sur le paysan.

Cette représentation a été forte du paysan-truand . Lors de la libération, la persistance des tickets de rationnement encore plusieurs années a accrédité la thèse que nous risquions la pénurie en permanence.

Cette situation particulière a entraîné la possibilité aux principaux bénéficiaires du marché noir, les gros propriétaires du Bassin Parisien, qui dirigeaient déjà l’agriculture, de se refaire une virginité à bon compte en adoptant profil bas.

Le serment de « l’Unité Paysanne », prononcé par Eugène Forget, l’un des premiers dirigeants de la FNSEA, doit se comprendre comme cela : tous unis pour nourrir le monde. Seule l’implication des plus gros propriétaires fonciers dans la collaboration permet de comprendre qu’ai pu être votée en 1945 la loi sur le statut du fermage, loi qui aujourd’hui serait considérée comme une spoliation intolérable du droit de propriété.

Pourtant, la question foncière est loin d’être résolue, mais les rapports de force entre les paysans et leurs propriétaires ont changé. Alors qu’avant guerre et au début de l’application du statut du fermage, un propriétaire pouvait avoir plusieurs fermiers, aujourd’hui, il n’est par rare qu’un fermier ait quinze ou vingt propriétaires. L’accès au foncier est une des questions centrales des problèmes agricoles.

La question de la propriété n’est pas la seule donnée actuellement, le mécanisme de concentration des exploitations se fait autant grâce aux capitaux autres (machines, bâtiments,cheptel...) facilitant les locations, que par l’accès à la propriété.

 Alors, la multifonctionnalité ?

Ainsi les grandes orientations ont été prises dans les années 75, époque pendant laquelle l’Europe est devenue la première importatrice de denrées alimentaires, alors que la France en particulier est devenue largement exportatrice dans presque tous les secteurs. Le secteur ultra déficitaire, s’il on excepte les produits tropicaux, est le secteur aliments du bétail.

Depuis les gouvernements successifs n’ont fait qu’accompagner le mouvement. La multifonctionnalité, affirmée sans cesse par tous les dirigeants politique et syndicaux, est en fait l’acceptation définitive de la coupure en deux entités de plus en plus distinctes du monde des paysans : ceux qui comptent sur le plan économique (120 000 exploitations sur 650 000 produisent 60% des volumes), et les autres : paysans en vente directe, développement le tourisme à la ferme, la transformation des produits... Si l’agriculture est multifonctionnelle, le paysan l’est de moins en moins.

La fonction sociale est d’autant plus facile à accomplir que les exploitations sont petites et en relation avec les autres catégories sociales. Tout cela est bien évidemment incompatible avec l’agro-industrie, dans laquelle le paysan n’est souvent qu’un tâcheron au service de ses fournisseurs et acheteurs.

 Et demain ?

L’élargissement programmé par les quinze de l’Union Européenne aux 10 PECO est décidé sans possibilité maintenant de revenir en arrière. L’agriculture a occupé et occupera encore longtemps les discussions nées de l’élargissement.

La Pologne est un réservoir de main d’œuvre énorme, à condition de débarrasser les polonais de leur propension à conserver un type d’agriculture jugé par tous les »modernes » comme archaïque. L’octroi des primes ordinairement distribuées en Europe de l’Ouest aux paysans des Peco a été confirmé lors de l’accord définitif.

En fait, les conditions d’octroi des aides consacreront la reproduction des systèmes agraires occidentaux avec la définition de fermes « viables » et des autres qui seront sacrifiées sur l’autel de la « modernisation ».
L’actualité de la Politique Agricole impose de redéfinir les objectifs que l’on doit se fixer :

1. Maîtrise des volumes produits.

L’une des premières réponses est la maîtrise des volumes de production afin de maintenir le prix de vente. C’est une solution qui a fait en partie ses preuves dans le secteur laitier puisque les quotas introduits en 1984 ont permis que le prix du lait soit à peu près le même qu’à cette époque, ce qui par rapport aux autres produits est très favorable. Cela n’empêche pas d’ailleurs de constater que la valeur de la publicité ou des emballages soit supérieure à la valeur du lait payé au paysan contenu dans un yaourt.

Ce système est en vigueur avec succès également dans le secteur sucrier depuis la fin de la guerre, le maintien de prix rémunérateurs pour la betterave est assuré par le consommateur qui ne trouve pas choquant, à mon avis, le prix auquel il paie son kilo de sucre.

Ces deux exemples suffisent à montrer que la rémunération du paysan par le consommateur ne s’accompagne pas nécessairement d’une politique qui spolierait les classes laborieuses de la possibilité de se nourrir facilement. Dans les deux exemples, les aides publiques à la production sont faibles ou inexistantes.

Néanmoins, les effets pervers de ce système ne manquent pas : spécialisation des exploitations rendant à terme très difficile la création de nouvelles fermes laitières, marché de droits à produire pour les quotas de sucre interdisant l’accès à la production aux paysans sans capital...

Là encore, la démographie est imparable et la génération du baby boom qui va arriver en retraite dans les deux trois prochaines années, aura du mal à trouver des successeurs pour assurer sa succession. Les quotas par travailleur vont donc très probablement augmenter, entraînant une baisse tendancielle du prix du lait et une course à la reprise des quotas de sucre qui sont gérés par les industriels.

L’autre remarque que l’on peut faire, c’est que les système de quotas existant ont pu se mettre en place car les variables d’ajustement étaient possibles dans les productions non soumises à des quotas de production.

Il est difficile de comprendre l’actuelle surproduction de viande bovine si l’on ne constate pas que de très nombreuses régions ont reconverti leur élevage laitier en élevage de troupeaux à viande. Cette reconversion s’est d’ailleurs faite avec force subsides des Etats qui offraient un espoir à de nombreux paysans, au moins en apparence.

L’autre secteur « gagnant » de la mise en place des quotas laitiers a été la production céréalière qui a vu ses surfaces augmenter significativement entre 1984 et 1990 (retournement des prairies).

Enfin, la généralisation de ce système de quotas semble difficile à envisager tant les aspects moins reluisants sont souvent escamotés : les départs à retraite entre 1984 et 1995 ont été très nombreux et la chute du nombre de paysans est une des périodes où est la plus forte dans l’histoire de l’exode rural (-2 à - 3% annuellement pendant 10 ans). Par ailleurs la mise en place des quotas a pleinement contribué à la mise en place de la politique de jachères en 1992, résultant à la fois de l’augmentation de la production de céréales et de l’effondrement de notre premier acheteur qui était l’Union Soviétique.

Qui ne vit pas la formidable bureaucratie engendrée par la Politique Agricole Commune actuelle peut difficilement croire que nous sommes rendus à une gestion administrative digne de la bureaucratie du Kremlin ! Il est donc peu envisageable, à moins de penser qu’un agent du KGB doive être derrière chaque paysan pour contrôler la production de chacun, que les quotas généralisés soient une solution viable.

Un autre facteur de la difficulté de contrôler l’ensemble des productions, est que le lait et les sucre sont des produits particuliers : le lait est périssable et se prête donc peu au stockage en l’état, rendant les transferts de producteur à producteur à peu près impossible, quand au sucre, sa transformation assurée par une industrie lourde qui permet d’avoir la mainmise sur sa production. Par ailleurs, un litre de lait est égal à un autre litre de lait, au taux de matière grasse près.

De même les betteraves à sucre se transformant partout en un sucre identique. Il est en tout autrement pour une vache jeune de 3OO Kg qui sera débitée en morceaux valorisés de manières très variées, dont l’âge influencera la qualité, et sa capacité à être stockée vivante perturbant une éventuelle gestion des volumes de viande mise en marché par des producteurs privés.

De même, les céréales sont très mobiles avec des instruments simples et là encore, le stockage et la débrouille individuelle rendent la gestion des stocks difficilement prévisible. D’autant qu’entre une céréale mangée sous forme de pain et une autre sous forme d’animal ayant consommé les dites céréales, comment faire pour s’y retrouver ?

Il est donc certain qu’une généralisation de la maîtrise de la production agricole ne peut se faire que sur des calculs d’équivalence et non sur des quantités réelles (détermination d’une production potentielle à partir des moyens de production réels, surface agricole utile principalement).

Par ailleurs, il existera toujours des zones très mal définies : cas des travailleurs pluriactifs (mais ou commence la pluriactivité ?), activités de transformation, de commerce, de produits nouveaux... C’est à la fois une faiblesse, mais aussi une chance pour permettre de respirer un peu, autrement, le métier de paysan perdrait une grande partie de son intérêt.

Ensuite, la question des excédents mérite d’être étudiée, car comme disait mon grand-père, pour avoir assez, il faut avoir de trop. La maîtrise de la production doit donc tenir compte d’un léger excédent permanent afin de ne pas créer de pénurie artificielle qui nous ramènerait 150 ans en arrière. Cet excédent doit être géré au niveau communautaire (donc demain à 25) et ne pas être déversé comme c’est le cas actuellement sur les marchés internationaux . Ce qui pose la question de sa remise en marché ou pas (destruction ?) C’est une question vielle comme l’agriculture.

2. Répartition des productions

La répartition des facteurs de production est le corollaire indispensable à une politique agricole qui se fixe pour objectif la juste rémunération de tous les paysans et non seulement d’une minorité comme aujourd’hui.

Cela ne peut se faire que de façon autoritaire et administrative, la règle actuellement est de laisser faire le « marché », donc de laisser le renard libre dans le poulailler libre.

Les premières lois d’orientation agricoles de 1960 et 1962 avaient été des causes de restructuration rapide de l’agriculture. En même temps, ne voulant pas rompre trop rapidement avec la société rurale encore largement existante à cette époque là, des mesures fut prises pour limiter la concentration des exploitations.

Ces mesures pas très coercitives ne pouvaient que pallier à une situation générale qui s’accommodait d’une disparition très rapide du nombre des paysans considéré à l’époque par tous comme trop important.

La situation est tout autre aujourd’hui et de toute manière, la diminution du nombre de paysans n’est pas un facteur permettant à ceux qui restent de voir leurs revenus augmenter, les gains de productivité sont confisqués immédiatement par l’amont et l’aval de l’agriculture. Reste en suspend la définition de ce qu’est un paysan.

A partir de quand décide-t-on qu’un individu doit être considéré comme tel ? Un lapin, une poule ?

Question aujourd’hui sans réponse de la part de ceux qui défendent l’idée qu’un revenu automatique doit être alloué pour ce que l’on est et non pour ce que l’on fait. Cette idée, défendue ardemment par une partie de la Conf rejoint l’idée du « revenu minimum d’existence » (théorie de plus en plus discrète ces derniers temps).

En fait cette politique si elle s’appliquait sans définition précise d’un seuil plancher abouti à façonner une société duale, d’un côté les « out » dépendants de systèmes sociaux proches de la charité, de l’autre, les « in » qui seraient l’incarnation de la vraie vie. Nous avons et pour longtemps encore une société dont une partie de la reconnaissance sociale passe par le travail, qu’il soit salarié ou paysan.

3. Prix différenciés

Toute cette politique serait inefficace sans l’établissement de prix différenciés ou d’aides différenciées. Si l’on veut donc permettre une agriculture diversifiée, pas trop intensive (le dernier rapport sur la qualité des eaux est accablant pour l’agriculture intensive), il faut mettre en place un système de prix différenciés selon les volumes produits par paysan. C’est assez simple de déterminer des tranches de productions avec des grilles de paiements.

Passeront à côté les « petites productions », mais ce sera toujours mieux qu’aujourd’hui où les prix sont différenciés à l’envers : plus on produit, plus cher est payé le produit. !

L’un des débats à avoir est de considérer ces prix différenciés : sont-ils la possibilité pour le paysans de voir sa rémunération venir de son travail et de la vente de ses produits, ou s’agit-il d’un système d’aides publiques généralisées ?

Lorsque l’on sait qu’aujourd’hui, en France, la chiffre d’affaires de l’agriculture est d’environ 45 milliards d’euros, les revenus totaux des paysans environ 25 milliards d’euros et que les aides publiques en représentent 12 milliards, nous pourront toujours réincorporer les aides dans les produits, la ligne budgétaire existera.

Cette situation est le fruit de la libéralisation des marchés internationaux, les prix des denrées étant alignés sur le cours mondial. Un peu comme si l’on disait que le salaire mondial est de 100 euros par mois et que les diverses mesures de protection des travailleurs étaient transformées en aides publiques venant compléter le salaire.

La nationalité française obligatoire pour les fonctionnaires fait partie de ces mesures que certains considèrent comme protectionnistes, si demain n’importe qui pouvait venir travailler en France, de n’importe quelle nationalité, la pression sur les salaires serait difficile à supporter.

N’en déplaise aux partisans du « village planétaire ».

Ceci dit, comme il est évident que ce que la société peut payer pour une minorité de paysans ne peut en aucun cas être généralisable à l’ensemble des secteurs économiques, la question des protections aux frontières doit être reposée maintenant.

 Où va la Confédération Paysanne ?

L’incarcération de José Bové marque une étape. Depuis le 12 août 1999, l’apparition de José Bové sur la scène médiatique a généré de nombreuses illusions.

La position tenue par la Conf à la gauche de la gauche, dans le « mouvement social » mérite d’être analysée.

I) De l’origine de la Confédération paysanne

La constitution de la Conf en 1987 s’est faite sur la base d’un regroupement de différentes tendances paysanne opposées la FNSEA. D’un côté, la Cnstp, syndicat baptisé à l’origine « paysans travailleurs », dont le fondateur, Bernard Lambert avait synthétisé sa pensée avec une formule célèbre : « plus jamais les paysans seront des Versaillais ».

Une autre composante était la Fnsp, issue de départements, soit exclus de la Fnsea comme la Loire-Atlantique, soit en rupture comme le Puy de Dôme, ainsi que de groupes en voie d’organisation suite à l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981.

La troisième composante lors de la création de la biodiversité était représentée par des groupes départementaux qui n’avaient jusque là aucune structuration nationale et qui pouvaient permettre à chaque tendance principale (Cnstp et Fnsp) de trouver des éléments « neutres » afin de ménager les oppositions qui existaient déjà entre les partisans d’un syndicat « de luttes » et d’un syndicat plus traditionnel.

La conception du paysan dans la société de la Cnstp, que l’on retrouve encore largement présente dans la Conf, trouve sa source chez les paysans qui étaient « intégrés » par des groupements de producteurs ou les industriels. Ceux-ci apportent les animaux, l’aliment, les conseils techniques à suivre absolument.

Ensuite, ils reprennent les animaux pour les faire abattre, le paysan n’étant jamais propriétaire ni des animaux, ni du stock d’aliment et ne reçoit de rémunération que ce que veut bien lui donner l’intégrateur qui n’assure aucun risque, le capital étant fourni par le paysan, et si le marché est vraiment mauvais, le paysan n’a aucun recours n’étant juridiquement propriétaire de rien.

Ce statut particulier entre le prolétaire et le paysan propriétaire et indépendant, proche des tâcherons, a forgé une conscience particulière chez ces paysans-là. La conception qui en découle est plus une vision du paysan prolétaire que de celui qui est un « petit bourgeois » au sens marxiste de l’analyse de la lutte des classes.
La culture syndicale de la Fnsp est différente.

L’un de ses piliers, la Fédération de la Loire-Atlantique est majoritaire dans le département depuis son éviction de la Fnsea. Cela génère une culture de gestion et de syndicat « officiel ».

Cette conception du syndicalisme se fait entendre largement à l’intérieur de la Confédération paysanne. Les autres départements constituants la FNSP en 1982 étaient composés en majorité de groupes en rupture avec les Fds et les Centres Départementaux des Jeunes Agriculteurs (CDJA, structurés nationalement en CNJA, vivier de recrutement et école des futurs cadres de la FNSEA).

La troisième composante n’avait pas de singularité et s’est très vite intégrée dans la nouvelle Confédération Paysanne. Les différents groupes qu’elle composait ont permis de fusionner les structures existantes.

 Un catalyseur en somme.

Toute cette construction syndicale s’est faite conjointement avec la disparition du Modef (Mouvement de Défense des Exploitations Familiales, syndicat proche du PC et suivant le déclin de celui-ci).

Ainsi donc la Conf n’est pas née un beau matin du 12 août 1999 à Millau, mais est le résultat de luttes anciennes contre le productivisme agricole et contre la « co-gestion » du syndicalisme majoritaire avec les gouvernements de droite successifs.

 Espoirs déçus

L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 avait suscité des espoirs chez les paysans de gauche qui pensaient que enfin l’agriculture serait réorientée en faveur des petits et moyens paysans.

Hélas, lors du « tournant de la rigueur », le gouvernement de l’époque s’est assis sur les Offices Fonciers Cantonaux, une des 110 propositions du candidat Mitterrand. Ensuite le remplacement d’Edith Cresson par Henri Nallet en 1985 symbolisa définitivement l’orientation libérale (Henri Nallet avait été un employé zélé de la FNSEA avant d’être conseiller de Mitterrand à l’Elysée).

La grande manifestation organisée par la Fnsea en 1983 ainsi que certains épisodes comme l’évacuation d’une ferme en hélicoptère sous la huée d’une horde de paysans de la FNSEA avait sonné le coup de grâce des changements politiques dans le domaine agricole.

La seule avancée politique de cette période a été la reconnaissance du syndicalisme minoritaire en modifiant le mode de scrutin pour les élections aux Chambres d’Agriculture, le scrutin proportionnel permettant enfin à des non FNSEA d’être présents aux Chambres.

Une demi-mesure, car la composition de celles-ci est ainsi faite que la multiplicité des collèges empêche un syndicat minoritaire qui emporterait la majorité dans le collège des paysans ne pourrait néanmoins de venir.

Les changements dans le domaine économique concernent essentiellement la généralisation des offices par produits (le premier du genre était l’office du blé créé en 1936 par le Front Populaire), structures permettant en principe la régulation et les orientations à prendre pour chaque produit agricole (céréales, lait, viandes, vin principalement). Sauf que les gouvernements successifs de la gauche n’avaient jamais cru bon avant 1999, par le biais de la loi d’orientation, de permettre aux syndicats minoritaires d’être considérés comme représentatifs.

L’autre bémol, c’est que la gestion des produits au niveau français ne peut avoir qu’un impact limité, l’essentiel des grandes décisions qui influencent les cours et les volumes produits est prise à Bruxelles ou à l’OMC.

L’unification des mouvements syndicaux de gauche, Modef excepté, en 1987 est en partie due au retour de la droite au pouvoir en 1986. Il faut dire que Chirac avait pris comme ministre de l’Agriculture un certain François Guillaume, ancien Président de la Fnsea, qui cherchait sa revanche sur la gauche et son crime odieux de reconnaissance de syndicats autres que la Fnsea.

Dès 1986, c’est la fin de l’accès aux financements publics pour les minoritaires, le retour à un mode de scrutin pour les élections aux Chambres nettement moins favorable à ceux-ci, un discours et des pratiques très orientés à droite.

Les bases programmatiques de la Conf sont relativement simples : « syndicat pour une agriculture paysanne et la défense de ses travailleurs ». Ceci dit, tout cela est plus compliqué à faire qu’à dire. L’agriculture paysanne reste à définir, quand à la défense des travailleurs de l’agriculture, les faibles troupes militantes ne permettent qu’à la marge une défense effective des paysans.

Cette faiblesse structurelle de la biodiversité est toujours vécue soit comme un complot de la Fnsea, soit comme une fatalité.

Ce qui est certain, c’est que les difficultés de financement handicapent lourdement la capacité d’action. La Fnsea bénéficie de toutes les pompes à finances du milieu agricole : Crédit Agricole, Groupama, Chambres d’Agriculture, tout le secteur coopératif... Pour la Conf, rien de tout cela. Une partie des militants refuse d’admettre que derrière la Fnsea, se cache un vrai syndicat, corporatiste au possible, réactionnaire, mais avec une vrai base sociale capable de se mobiliser largement autant que notre syndicat qui ne manque pourtant pas une occasion d’être dans le « mouvement social ».

Toutes les explications des faiblesses de la Conf ne tiennent pas uniquement dans le financement, mais nous sommes obligés de constater que les syndicats qui existent dans le monde salarié ne tiennent que parce que les cadres sont financées par les administrations publiques ou par les grandes entreprises publiques et privées. Les syndicats de petits patrons comme le sont les paysans et les commerçants ne « bénéficient » pas de ces systèmes.

II) Et le mouvement social, dans tout ça ?

La volonté de sortir l’agriculture du milieu agricole est une volonté ancrée à la Conf depuis sa création. Le problème, c’est que cela génère une conception atypique du syndicalisme : être un syndicat de défense professionnelle et en même temps refuser le « corporatisme ». Ce terme, si péjoratif dans la bouche d’un militant de la Confédération paysanne recouvre plusieurs aspects : la défense de ses adhérents sans se soucier le moins du monde de son environnement (c’est à peu près la ligne Fnsea), c’est à mon sens le corporatisme le plus pur.

L’autre écueil, c’est de considérer, comme cela arrive souvent à la Conf, que toute revendication catégorielle est du corporatisme et doit donc obligatoirement être réinsérée dans le « mouvement social ». Cela va parfois beaucoup plus loin puisque certains pensent que l’on ne doit absolument pas faire croire aux paysans qu’une amélioration durable de leurs conditions de vie et de revenu est possible dans la société actuelle.

Le problème, ou plutôt l’un des problèmes, c’est qu’il y a, dans la culture dominante de la Conf, des « bons » paysans et des « mauvais » paysans. Ce n’est pas tant dans la façon de penser ou de s’engager qui est un déterminant, mais c’est surtout le lieu d’habitation et la production. En gros, il est légitime de revendiquer lorsque l’on est producteur de lait de brebis bio dans le sud de la France, ou de lait de chèvre ou de plantes médicinales, mais lorsque l’on est céréalier dans les régions céréalières, c’est très déplacé de poser des revendications.

Le jugement péremptoire remplace trop souvent l’analyse des systèmes de production agricole.

C’est donc avec une conception un peu baroque, à mi-chemin entre le syndicat classique et le parti politique non encore achevé, que la confédération paysanne se construit.
C’est sa force, car l’élargissement de la réflexion sur les questions agricoles aux problèmes de l’ensemble de la société oblige à repenser quelle doit être la société que l’on veut. Tout notre mode de vie « occidentale moderne » repose en effet sur l’accumulation quasi infinie des biens de consommation et sur l’idée que la croissance de la productivité est sans limite.

Remettre en cause ce dogme oblige à repenser tous les rapports sociaux. La médiatisation des questions liées à la sécurité sanitaire au sens large (vache folle, dioxine, viande aux hormones, divers problèmes de listéria, salmonellose...) amène à la conclusion que la course à la productivité génère autant d’inconvénients que nous n’obtenons d’avantages.

Le coût de la dépollution des eaux douces, les nuisances diverses causées par l’agriculture productiviste, les potentiels de production des sols menacés par l’érosion et la désertification, l’appauvrissement des ressources génétiques des denrées alimentaires ne sont que quelques illustrations des dégâts causés par l’agriculture productiviste.

C’est aussi sa faiblesse, car le refus de poser les questions agricoles uniquement de point de vue agricole nuit à la biodiversité dans sa recherche d’adhésions de paysans.
La difficulté quotidienne repose sur l’impossibilité qu’il peut y avoir entre la satisfaction d’une revendication immédiate et les entorses que cette satisfaction peut causer aux grands principes fondateurs de la Conf.

La construction des mouvements sociaux d’est pour cette raison faite en deux temps : des syndicats qui étaient à même de poser des revendications quotidiennes sur les conditions quotidiennes de vie et de travail, et les partis politiques qui eux orientaient les grandes idées de la vie politique.

La faillite des organisations politiques traditionnelles, leur incapacité à vertébrer des courants syndicaux qui pouvaient se retrouver dans leurs grandes lignes, a contribué à compliquer les domaines de compétences des syndicats et à laisser occuper la place des partis par ceux-ci. SUD dans de monde salarié, occupe à mon sens une place aussi ambiguë que la Conf. Les tenants des « luttes à tout prix » ont ainsi gagné une place dans le débat actuel.

Leur grande difficulté, congénitale, est de refuser les appareils traditionnels et de refuser de considérer que la question du pouvoir ne devait pas se poser pour eux et donc n’ont pas généré de cadres à même de pouvoir créer une alternative politique crédible aux partis traditionnels.

C’est avec cette place non définie, que José Bové est intervenu sur toutes les télés et dans toutes les émissions de radio presque sans discernement. Rarement pris en défaut au début de cette hyper médiatisation, les écarts de langage se sont de plus en plus souvent manifestés, jusqu’au soutien qu’il aurait donné aux chouans pendant la révolution, auteurs d’une juste lutte contre l’Etat central !
Trop parler nuit dit le proverbe.

En l’occurrence, c’est la conjonction d’une situation politique particulière de remise en cause de la politique ultra-libérale, commencée en 1995 en France avec les grèves de la fonction publique, incarnée en 1999 à Seattle par le rassemblement des « anti-mondialisation », conjuguée à des actions populaires menées par une forte personnalité qui a produit « l’effet Bové ». Celui-ci a largement contribué à cette situation, mais pas seul. Une partie des militants de la Conf s’est bien accommodée de ce qui semblait être enfin la reconnaissance de leur travail.

Faiblesse bien compréhensible lorsque l’on milite depuis de nombreuses années sans grand succès. Le premier signe que cette médiatisation cachait des faiblesses, ce fut le résultat des élections aux Chambres d’ Agricultures de janvier 2001. La presse bien pensante (Le Monde, Libé, France Inter) mena tapage sur la grande victoire qu’allait remporter la Conf, syndicat très prisé des milieux scolairement éduqués et des faiseurs d’opinion.

Les militants ont pour une partie, fini par y croire, voyant la victoire au bout de la banderole. Las, la Conf progressa, de façon incontestable, mais beaucoup moins que les pronostics. Pire, elle perdait du terrain là où elle était forte (Grand ouest essentiellement) et en gagnait à peu près partout là où elle était faible.

Cette situation est entre autres choses, l’expression d’un enracinement souvent trop superficiel et de la capacité de paysans d’entendre un autre discours dans des régions de quasi monopole de représentation de la Fnsea depuis des lustres. Donc bilan globalement positif malgré tout.

La baisse de score dans les régions de forte implantation s’explique essentiellement par la culpabilisation dont fait preuve la Conf envers les paysans qui sont encore dans le système dominant, très dépendants des firmes d’amont et d’aval.

Ceux qui réussissent à s’extraire de la toute puissance des gros négociants et des coopératives ne sont pas légion et sont représentatifs d’une catégorie particulière de paysans : plus jeunes, plus formés, moins originaires du milieu agricole, plus aisés...

Le succès relatif de la FNSEA qui tient de nombreuses positions avec toute la presse mobilisée contre elle depuis deux ans s’explique par les illusions et les effets de manche dont ils sont capables. Leur capacité à utiliser les petits paysans pour aller défendre les gros n’a pas son pareil.

Ils ont réussi à mobiliser contre la modulation des aides publiques (une idée assez logique, consistant à donner des aides moins que proportionnellement à la taille des exploitations, mise en place de façon idiote par Glavany ) les petits paysans qui étaient épargnés par cette mesure. Toujours le mythe de l’unité paysanne !

Ce mythe porté par la Fnsea est le résultat de la situation agricole au lendemain de la 2ème guerre. Cette idéologie que les paysans ont des liens qui dépassent largement leur condition personnelle permet dans une large mesure de marier la carpe et le lapin, le producteur de betteraves et patates de l’Ile de France au viticulteur de Bordeaux, de Bourgogne ou de l’Hérault ou à l’éleveur de chèvre du Larzac.

La Fnsea leur fait croire qu’ils ont un intérêt commun et qu’en défendant bien les causes des plus riches, c’est bien le diable si quelques miettes ne tombent pas dans la bouche des moins riches !

La Conf n’a pas de ciment aussi fort, au contraire, elle s’évertue à découper le monde agricole entre nécessiteux et nantis. Evidemment, le réflexe le plus fréquent est de se considérer parmi les nécessiteux, à peu près quelque soit sa situation personnelle.

Le mélange entre les grandes orientations politiques et sa traduction en revendications syndicale n’est jamais facile : des revendications simples peuvent se traduire pas des mises en pratiques inégalitaires, de la même manière que lorsque les salaires augmentent de 4%, il vaut mieux gagner 5000 Euros que 1000 ! La Fnsea ne s’embarrasse jamais de ce genre de détail, et au nom de l’égalité, considère que tous les paysans doivent être traités pareillement.

La particularité du milieu agricole, c’est que les inégalités rendent certains plus aptes à manger les autres, les surfaces étant à peu près fixes, alors que les salariés ne deviennent pas concurrents parce qu’il y des écarts de salaire entre catégories.

La difficulté est de lutter contre le mythe de l’Unité Paysanne, unificatrice, cimentant ce qui reste de la paysannerie car les frontières entre les couches sociales qui composent la dite paysannerie sont floues, souvent en opposition avec les idées reçues.

Pourtant les classes sociales existent à l’intérieur du monde paysan. Leur incarnation est surtout portée par les représentants des paysans dans les institutions. L’acceptation et la gestion de l’élimination de leurs pairs au nom de l’avenir et du progrès sont la meilleure illustration que les intérêts de tous les paysans ne sont pas convergents.

La tendance la plus générale, y compris à la biodiversité, est quand même de considérer que le statut de travailleur indépendant est plus confortable que celui de salarié, offrant plus de liberté. Il me paraît difficile de croire que l’on puisse avoir des statuts aussi différents et de calquer les garanties obtenues de haute lutte dans le monde ouvrier pour les paysans.

L’indépendance a son corollaire : revenus variables, capitalisation à peu près inévitable avec son cortège de conséquences, horaires variables...Karl Marx constatait déjà que ce qui différencie le prolétaire du petit-bourgeois, c’est que la premier n’a que ses chaînes à perdre, alors que le paysan a soit un capital, soit des dettes pour encore très longtemps.

 De l’Antimondialisation en général à la Confédération Paysanne en particulier

Enfin la position de la Conf, rivée ostensiblement aux côtés d’ATTAC, entretien la confusion entre syndicalisme et combat anti-mondialisation.

Comme le note Michel Chossudovsky , la condescendance, voir le financement de ces mouvements par les gouvernements les plus grands organisateurs de cette mondialisation, entre dans le jeu de la légitimation de l’ouverture des marchés. L’existence de mouvements de protestation donne l’apparence d’un débat entre les pour et les contre.

Ni à Seattle, ni à Florence, ni à Porto- Allègre, le dernier salon à la mode, la remise en cause des mécanismes de dérégulation n’abouti à remettre en cause les politiques qui sapent la souveraineté des Etats.

C’est même de dénominateur commun de ce mouvement qui veut maintenant s’appeler « anti-globalisation », c’est qu’il s’accompagne d’un mouvement anti-Etats, rentrant dans le jeu du concept de « village mondial ».

Au final, il ne semble exister comme différence que des divergences sur les moyens à employer, mais une convergence de vues sur la fin, à savoir la liquidation de la souveraineté des peuples.

« Le mouvement de la mondialisation au départ est un mouvement humaniste. Le terme a été dévoyé par ceux qui, au nom de la liberté des commerces, ont réduit la mondialisation uniquement à la possibilité de faire circuler leurs marchandises sans aucun frein, partout autour de la planète pour que la logique du marché soit la logique qui incarne le monde. () Se faire taxer aujourd’hui d’anti-mondialisation est vraiment inverser la logique. Les anglais utilisant un terme plus approprié, ils ne nous accusent pas d’anti-mondialisation, mais de refus de la globalisation. « Global » rend mieux compte de la manœuvre : on réduit la sphère du monde à la logique de l’économie de marché .

En poussant ce qui est expliqué, on conclu que la libéralisation des échanges est insuffisante pour une globalisation réussie. Le cadre qui permettra d’y arriver est tout trouvé :

Contrairement au vieil adage de la République : la liberté s’arrête là ou commence celle des autres qui, à mon sens a vécu, les libertaires, eux ont dit « plus l’autre est libre, plus moi aussi je deviens libre », la liberté de l’autre est la mienne à l’infini.

Je trouve cette pensée magnifique. Si celui qui est en face de moi acquiert de nouveaux droits, je jouis encore plus des miens. (...) Les frontières génèrent les guerres.
Ainsi donc les pourfendeurs de la mondialisation sont devenus des auxiliaires de ceux qu’ils prétendaient combattre !

Pas si étonnant que cela finalement. Lorsque l’on passe son temps à expliquer que le seul pouvoir qui reste aujourd’hui est le pouvoir des multinationales, on fini par oublier que celles-ci ne doivent leur pouvoir qu’aux représentants politiques des peuples qu’ils trahissent en permanence. C’est une illustration de ce qu’explique Michel Chossudovsky
« Fabriquer de la dissidence »(..)Il s’agit de sélectionner avec soin les chefs de file de la société civile qui sont « digne de confiance »et de les intégrer au « dialogue ».

L’idée consiste à les écarter de leur base, à leur donner l’impression qu’ils sont « citoyens du monde » en train de représenter leurs semblables, mais à les encourager à agir de manière à favoriser les intérêts du pouvoir financier :
Il faut que les chefs d’entreprise, de gouvernement et de la société civile aient suffisamment de créativité pour concevoir de nouvelles formes institutionnelles en vue d’une économie mondiale qui soit plus inclusive. (propos tenus par Ed Mayo, directeur de la New Economic Foundation lors du Forum économique mondial de 2002 à New York :

www.weforum.org/>, février 2002 (in ouvrage cité)) »

Comme je l’ai expliqué plus haut, il n’y a pas un signe égal entre la biodiversité et José Bové ou François Dufour, donc ne pas donner plus d’importance que les errances auxquelles nous pouvons assister.

Ces errances sont pour partie dues à l’apathie d’une partie des paysans à la recherche de revendication qui ne leur donne pas comme seule perspective que d’être citoyen du monde alors qu’ils veulent seulement être paysans chez eux. L’autre difficulté provient de la liquidation des espérances collectives.

Pour recréer à nouveau un ciment à l’intérieur des classes sociales il faut redonner corps à de ce qui fonde encore l’appartenance des peuples ainsi que ce qui régit leur quotidien : les bons vieux Etats qui peuvent encore servir. A partir de là, il devient possible de formuler des propositions qui rendent l’affrontement avec les responsables politiques possible.

Plus le centre de décision est loin, plus grande sont la résignation et le sentiment d’impuissance Sans prôner une liquidation de la PAC comme le souhaite le Royaume-Uni ou le Danemark, seule réalisation commune de l’Union Européenne, il est nécessaire d’en bâtir une autre qui soit basée sur la liaison entre les besoins de la société (fourniture de produits alimentaires en quantité et en qualité) et la défense des revenus des paysans leur permettant de se reproduire en tant que corps social.

L’existence des paysans dans le futur est une option, pas une obligation. Il est techniquement possible aujourd’hui de faire une agriculture sans paysan.

La survie des paysans ne sera possible que si l’ensemble de la société est convaincue de leur utilité, les décideurs politiques comme les consommateurs, les résidents secondaires et tous les utilisateurs de l’espace rural.

Tout est encore possible : soit triomphera un système industriel qui a de beaux atouts : capital, rationalisation de la production, utilisation massive d’intrants industriels, qui sera en outre capable demain de se justifier auprès de la « demande de la société » en matière d ’environnement et de « traçabilité », implication à tous les niveaux des rouages économiques (banques assurances services divers, distribution...), soit il est encore possible de croire que des paysans, travailleurs indépendants peuvent vivre nombreux en pratiquant une agriculture plus économe, plus autonome, donc peu intégrée aux firmes multinationales.

A court terme et en apparence, le maintien des paysans coûtera plus cher que l’industrialisation de l’agriculture (et encore, il faudrait voir), mais les dégâts sur le long terme sont déjà esquissés dans la situation que nous connaissons : qualité des aliments, des eaux, de l’air, concentrations animalières incompatibles avec la vie des autres habitants de la campagne...

Ces paysans que nous représentons refusent un des aspects les plus scandaleux que va vivre notre société : la privatisation du vivant (aujourd’hui les semences végétales, demain les clones humains pour pièces détachées).

Cet enjeu de notre combat est central.

C’est le symbole de ce qui doit être absolument évité par la société si l’on veut y préserver encore un semblant d’Humanité.

Philippe Collin, paysan dans l’Yonne


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