Yonne Lautre

« Fertiliser les océans : C’est une façon dangereuse de vouloir atténuer les changements climatiques » par le Professeur Peter Saunders

Traduction & compléments d’Ambroise Conil & Jacques Hallard
mardi 2 février 2010 par Hallard Jacques, Saunders Prof. Peter

ISIS Climat Océans Géoingénieurie

Les expériences de géoingénieurie peuvent conduire à de grandes catastrophes si
les choses tournent mal, c’est pourquoi elles doivent être strictement réglementées.
La décision du gouvernement allemand de procéder à son expérience de fertilisation
des océans, viole les recommandations de la Convention sur la diversité biologique,
mais il n’y a pas de loi en vigueur pour l’empêcher.
Professeur Peter Saunders

Communiqué de Presse de l’ISIS en date du 02/02/2009
L’article original en anglais s’intitule Saving the Climate Dangerously et il est accessible sur le site
suivant : www.i-sis.org.uk/SavingTheClimateDangerously.php

En savoir plus

Un navire de recherche allemand est parti de la ville du Cap en Afrique du Sud, pour un
emplacement dans l’Atlantique Sud, où les scientifiques, embarqués à bord, espèrent faire la
démonstration d’une méthode pour capter le dioxyde de carbone de l’atmosphère. Mais en
décidant d’aller de l’avant avec leur expérience, sans consentement préalable au niveau
international, ils font aussi la démonstration des dangers qu’il y a à permettre des recherches
de géoingénieurie sans une réglementation adéquate.

 « Fertilisation des océans »

L’un des nombreux moyens par lequel le carbone est naturellement éliminé de l’atmosphère
est l’action du phytoplancton, de minuscules plantes marines. Ils convertissent le CO2 de l’air
en biomasse et, quand ils meurent, coulent au fond de l’océan, emmenant leur carbone avec
eux. Le fer est un nutriment limitant pour le phytoplancton, ce qui soulève la possibilité que
l’ajout de fer dans les océans pourrait augmenter la vitesse à laquelle il se développe, et donc
augmenter le piégeage de CO2, et ainsi contribuer à la lutte contre le changement climatique.

Bien-sûr, il y a beaucoup d’incertitudes quant à la façon dont cela pourrait fonctionner dans la
pratique. Les scientifiques sont en désaccord sur la quantité de carbone supplémentaire qui
peut être piégée de cette manière et pendant quel laps de temps le carbone resterait au fond
des océans. Nous savons également très peu de choses sur ce qui pourrait se produire
d’inattendu. Pourrait-il y avoir un dégagement involontaire de méthane, ou d’une augmentation
importante d’algues toxiques en parallèle au phytoplancton qui nous intéresse ?

Plus
généralement, quel serait l’impact sur l’écosystème marin dans son ensemble ? Les océans du
monde, « le berceau de la vie », sont déjà dans un état fragile à cause de la pollution, de la
surpêche destructrice et de l’exploitation commerciale en plein essor [1] (voir Oceans in
Distress, et d’autres articles dans la même série, SiS 31).

Depuis dix ou vingt ans, un certain nombre de scientifiques ont effectué des expériences à
petite échelle, en fertilisant de petites zones de mer avec du fer, généralement sous la forme
de sulfate de fer, puis ils ont observé ce qui se passe.

Récemment, toutefois, le changement climatique prenant de l’importance dans la liste des
préoccupations internationales, on a accordé beaucoup plus d’intérêt à l’idée, et parallèlement,
il y a eu un effort international visant à réglementer les expérimentations.

En 2008, la Convention sur la diversité biologique (CDB) a produit une série de
propositions pour l’intégration des activités relatives aux changements climatiques dans le
cadre de son mandat [2] .

Dans la section sur la fertilisation des océans, elle dit expressément
qu’elle "reconnaît l’absence de données fiables couvrant tous les aspects de la fertilisation des
océans, sans lesquels il n’y a pas de base sur laquelle évaluer les risques potentiels"
.

Et par
conséquent "prie les Parties et exhorte les autres gouvernements, conformément au principe
de précaution, de s’assurer que les activités de fertilisation des océans n’aient pas lieu
jusqu’à ce qu’il y ait une base scientifique solide justifiant de telles activités, y compris
l’évaluation des risques associés, et qu’un mécanisme global, transparent et efficace de
contrôle et de réglementation ne soit en place pour ces activités, à l’exception des recherches
scientifiques à petite échelle dans les eaux côtières. Ces études ne devraient être autorisées
que si elles sont justifiées par la nécessité de recueillir des données scientifiques spécifiques,
et elles devraient également faire l’objet d’une évaluation préalable approfondie de l’impact
potentiel des études sur l’environnement marin, être strictement contrôlées, et ne pas être
utilisées pour la production et la vente de crédits carbone ou à tout autres fins commerciales "
.

Malheureusement, ce ne sont là que des recommandations et non pas un accord contraignant.
La CDB demande et exhorte, mais n’a pas le pouvoir de mandater. Il n’y a pas d’indication de
ce qui est considéré comme « petite échelle » ou « eaux côtières », c’est à l’expérimentateur de le
décider.

Il n’existe pas non plus de sanctions pour les violations. Il s’agit d’un accord de
gentlemen, dans un domaine où tout le monde n’est pas un gentleman.

 L’expérience Lohafex

Moins d’un an après que les recommandations aient été publiées, nous pouvons déjà voir à
quel point elles sont inutiles. L’Institut Alfred Wegner pour la Recherche Polaire et Marine
(AWIPR) mène des expériences depuis quelques années maintenant, à bord du navire de
recherche Polarstern.

En collaboration avec l’Institut national indien d’océanographie, ils ont
envoyé le Polarstern diffuser les particules de sulfate de fer sur 400 km2 de l’Atlantique Sud, à
la latitude de 48° Sud et à la longitude de 15° 30 Ouest .

Le fait qu’une surface de 400 km2
soit considérée comme « petite » peut être discutable, mais l’emplacement peut difficilement
être considéré comme « côtier ».

L’expérience Lohaflex (« Loha » signifie fer en Hindi) a commencé le 7 Janvier 2009, lorsque le
Polarstern a appareillé à partir de la ville du Cap. Cela a entraîné des protestations immédiates
d’un peu partout, soulignant toutes que l’expérience était contraire aux recommandations de la
CDB. En réponse, le ministère allemand de la Science a ordonné la suspension du programme,
le temps qu’il puisse effectuer une « réévaluation en urgence ».

Le Polarstern a continué son
chemin, et le 26 Janvier 2009, la ministre allemande de la Recherche, Annette Schvan, a
annoncé qu’elle avait étudié attentivement « les rapports d’experts » et qu’elle était convaincue
qu’il n’y avait pas d’objection scientifique ou juridique à ce projet, qui serait donc être autorisé
à se poursuivre.

Comme il n’existe pas de traité international, mais seulement un ensemble de
recommandations non exécutoires, cette décision, qui pourrait avoir des conséquences pour
l’ensemble de la planète, a été prise par le gouvernement allemand, qui avait manifestement
un intérêt à ce que le projet continue. Les rapports scientifiques ont été produits en moins de
trois semaines et par des institutions que l’AWI avait sélectionnées. Quant à la déclaration qu’il
n’y avait pas "d’objections juridiques », tout ce que cela signifie, c’est qu’il n’y a pas le moindre
cadre juridique contrôlant de telles expériences.

Il n’est pas non plus important de savoir si l’argument scientifique est convaincant, car le
gouvernement allemand n’a pas besoin de le présenter à un tribunal. Ils ont du estimer qu’il
était politiquement correct d’offrir une justification pour ce qu’ils font, mais cette position n’a
réellement besoin de ne satisfaire qu’eux-mêmes.

Il y a déjà eu une controverse sur ce type de recherche parce que des organisations
commerciales ont vu cela comme un moyen de faire d’énormes quantités d’argent en vendant
des crédits carbone. L’une, Planktos, n’a pas réussi à récolter assez de fonds pour aller de
l’avant, tandis que l’autre, Climos, est toujours en activité.
Les Allemands sont évidemment sensibles à l’accusation que leur véritable motif est d’ordre
commercial plutôt que scientifique, et dans un communiqué de presse le directeur de l’AWI,
Karin Lochte, écrit [3] : « Un grand nombre de rapports sont en circulation sur Internet et dans la
presse internationale, qui proclament que l’Institut Alfred Wegener conduit l’expérience pour
tester l’option de géoingénieurie de fertilisation des océans, comme moyen de séquestrer de
grandes quantités d’oxyde de carbone de l’atmosphère"
.

Ce n’est certainement pas le cas.

Elle aurait été plus convaincante si elle n’avait écrit, quelques paragraphes plus tôt dans le
même rapport : « Je suis moi-même absolument convaincue que seules des études scientifiques
indépendantes comme [ce projet], contribueront à parvenir à une décision politique motivée et
fondée sur des faits, sur l’opportunité ou non de la fertilisation en fer des océans comme
technique utile et pouvant contribuer à la protection du climat ».

Il se peut que les motivations de l’AWI soient fondamentalement scientifiques, bien que ces
jours-ci, alors que l’on attend des conseils de recherche du monde entier qu’ils contribuent à la
création de richesses, la limite entre scientifique et commercial peut être floue, pour le moins.

Il aurait été plus facile de les croire s’ils avaient été disposés à rechercher un accord
international pour leur expérience, plutôt que d’avancer tête baissée et d’effectuer ensuite une
réévaluation unilatérale lorsque le navire était déjà en mer. Il est trop facile de cacher des
intérêts commerciaux sous le paravent d’expérience scientifique, en particulier si vous n’êtes
pas obligé de vous justifier devant un arbitre indépendant. Un exemple en est le grand nombre
de baleines que les Japonais affirment qu’ils doivent tuer chaque année, uniquement pour les
études scientifiques.

Sur la question de la réglementation internationale, au cours des deux dernières décennies,
nous avons connu une « réglementation légère » du secteur financier. Les règles ont été
inadéquates, les organismes de réglementation n’ont eu ni les pouvoirs légaux, ni les
ressources pour faire leur travail correctement, les sociétés ont nommé à titre de vérificateurs
des firmes qui touchaient d’elles de larges rémunérations comme consultants, et ainsi de suite.
Le résultat est le désastre financier mondial actuel. Nous ne pouvons pas nous permettre de
voir le même scénario se reproduire pour l’environnement mondial.

Si nous devons permettre la recherche en géoingénieurie, des projets qui visent à atténuer les
changements climatiques, en changeant la Terre, plutôt que ce que nous y faisons à sa surface,
nous avons besoin d’une réglementation internationale qui soit claire, rigoureuse et basée sur
les meilleures données scientifiques disponibles, et que l’on ait les moyens de la faire
appliquer.

Et la prise de décision doit être partagée entre les représentants du monde entier,
pas seulement au sein des nations qui ont des intérêts commerciaux dans les schémas
proposés.

The Institute of Science in Society, The Old House 39-41 North Road, London N7 9DP
telephone : [44 20 7700 5948] [44 20 8452 2729]
Contact the Institute of Science in Society www.i­sis.org.uk/

 Définitions et compléments en français et en allemand

PDF à demander à yonne.lautre laposte.net

Traduction de Ambroise Conil ; adresse : c/o Millet, Les Gardiols, 84360 Mérindol France

Mise en forme, définitions et compléments en français et en allemand : Jacques Hallard, Ing. CNAM, consultant indépendant.

Relecture et corrections : Christiane Hallard-Lauffenburger, professeur des écoles honoraire

Adresse : 19 Chemin du Malpas 13940 Mollégès France
Courriel : jacques.hallard921 orange..fr

Fichier : Climat Océans Saving the Climate Dangerously ISIS French.5

[1Ho MW. Oceans in Distress. Science in Society 31 , 10, 2006

[2COP 9 Decision IX/16. Bonn , May 2008, Convention on Biological Diversity, http://www.cbd.int/decisions/cop9/?m=COP-09&id=11659&lg=0

[3Polarstern expedition « LOHAFEX » can be conducted. Press Release from the Alfred
Wegener Institute, 27 Jan. 2009.


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