Yonne Lautre

« Une immigration féminine » par Claudine Blasco

(Attac France, commission Femmes, Genre et Mondialisation)
mercredi 10 décembre 2003 par Yonne Lautre

Une immigration féminine.

Extrait de la contribution au séminaire sur les femmes migrantes

12 et 14 novembre 2003 - 2ème Forum Social Européen
(par Claudine Blasco)

Les études et recherches concernant les
migrantes, ont l’habitude de ne traiter que des
oppressions subies par ces femmes, basées sur
l’ethnicité, la classe et le genre.

Leurs
apports, leurs capacités, leurs compétences, leur
courage et leur résistance sont trop souvent
occultés, de telle sorte que se développe cette
fausse image de la migrante : un être faible,
victime soumise, de niveau scolaire peu élevé et
en marge de la société...

Pourtant, les migrantes et leurs descendantes
luttent au jour le jour, au sein de leur
famille, de leur communauté ou de leur quartier ;
elles sont de plus en plus actives et engagées.
Elles prennent la parole dans les assemblées,
pour revendiquer leur identité, la justice,
l’égalité et la citoyenneté. Plus résistantes que
soumises, elles veulent être des citoyennes à
part entière dans leur pays d’accueil comme dans
leur pays d’origine.

 Une immigration féminine.

Aujourd’hui, les migrants viennent
essentiellement des pays en guerre et, ou
pauvres, et les femmes migrantes sont de plus en
plus nombreuses et pourtant invisibilisées.

Dans le monde, d’après le rapport 2002 des
Nations Unies sur la population, le nombre de
migrants dans le monde a atteint 175 millions (3
% de la population mondiale) ; le nombre des
migrants a plus que doublé depuis 1975, la
plupart d’entre eux vivent en Europe (56
millions), en Asie (50 millions) et en Amérique
du Nord (41 millions). Or pratiquement un
immigrant sur deux en Europe et dans le monde (47
%) est une femme, en France 6,9%

 Qui sont-elles ?

En France et au Portugal, on trouve
essentiellement des femmes d’Afrique du Nord ou
d’Afrique subsaharienne ; en Espagne, ce sont
surtout des nord -africaines, des
latino-américaines et des philippines ; au
Royaume-Uni et au Danemark, ce sont les femmes
asiatiques qui sont les plus nombreuses.

En
Europe d’une façon générale, parmi les migrantes
venant de pays extérieurs à l’Europe, les Turques
sont les plus nombreuses, suivies des
nord-africaines (Algériennes, Marocaines,
Tunisiennes). C’est dans 3 pays, la France,
l’Allemagne et le Royaume-Uni que 78 % des
migrantes non européennes habitent.

Il y a noté que les migrations sont
essentiellement féminines vers l’Islande et le
Royaume-Uni, (venant d’Inde, de Pologne, de
l’Europe de l’Est, des Philippines).

Aujourd’hui, on remarque une nouvelle vague de
migrantes venant de l’ex-Urss et de
l’ex-Yougoslavie. Elle a apporté une main d’¦uvre
très qualifiée et peu chère en Europe de l’Ouest,
mais aussi alimenté la traite des femmesS.

 En fait, le nombre des femmes migrantes suit l’augmentation de la pauvreté dans le monde.

Dans l’union européenne, le nombre des femmes et
des hommes migrants a progressé régulièrement au
cours des 30 dernières années (1), correspondant
au début de la mondialisation financière
néolibérale et à l’augmentation du fossé séparant
les pays pauvres des pays riches.

Sachant que les
femmes représentent 70 % des pauvres de notre
planète, ce sont elles qui ont le plus de raison
de chercher un ailleurs meilleur.

Les nouvelles politiques de concurrence, de
privatisation et de libéralisation des échanges
se répercutent en premier sur la population
féminine. Les femmes travaillent plus longtemps,
gagnent moins, n’ont plus accès à la formation,
au crédit.

Au sein de leurs familles, elles
compensent les déficits de services publics. Tout
cela ne peut que les inciter encore plus à migrer
pour résister aux conditions de vie qu’un tel
modèle de société leur promet.

 L’évolution des raisons du départ.

La femme migrante actuelle quitte son pays,
afin d’améliorer sa situation économique et
sociale, à son propre compte, et non plus pour
rejoindre son mari. Ces migrantes sont souvent
célibataires, donnent priorité à leur carrière et
ne fondent une famille qu’après leur installation
dans le pays d’accueil.

Parmi elles, de plus en plus, se trouvent des
médecins, des professeurs, des chercheuses, des
étudiantes qui veulent poursuivre leurs études,
des femmes très qualifiées en quête d’un travail
à la hauteur de leurs compétences et qui ne
trouvent à leur arrivée que des emplois de
domesticité ou de services, peu rémunérés et peu
valorisants.

Par exemple, 40 % des immigrantes en Suède,
venant de l’Europe du sud et de l’Est ont suivi
une formation ou acquis des qualifications dans
leur pays d’origine, que l’on n’a jamais valorisé
dans le pays d’accueil.

Malheureusement, les
femmes migrantes en France ou en Angleterre par
exemple, qui ont un bagage culturel,
universitaire ou une expérience professionnelle
importante, ne se voient proposer que des emplois
sous-payés dans la restauration et
l’entretien.(2).

Nous nous privons ainsi d’une
main d’¦uvre hautement qualifiée, et nous
désespérons ces femmes de valeur...

 Des femmes migrantes invisibilisées

En France, ces femmes sont invisibles cachées
par le stéréotype de l’immigré :homme,
nord-africain, peu qualifié, employé du bâtiment
ou de l’industrie. L’invisibilité des femmes
migrantes est due à 3 raisons :

  • Les travailleurs migrants des années 50 et 60
    arrivaient seuls, sans leur famille.
  • Les femmes étaient peu présentes dans l’espace public,
  • Elles travaillaient majoritairement dans le
    secteur informel, donc non déclaré ou en tant
    qu’employées de maison.

Elles sont perçues comme un bagage inoffensif
et silencieux du travailleur immigré, peu
nombreuses et recluses au foyer. Elles sont moins
inquiétantes pour l’opinion publique, car sensées
calmer l’agressivité des maris et les stabiliser
 : le travailleur immigré rentrait le soir auprès
de sa femme au lieu de traîner dehors.

Aujourd’hui leur image oscille de la musulmane
voilée, manipulée par les « grands frères »
intégristes, à la « beurette » qui cherche à
s’émanciper, cachant le très grand nombre des
femmes immigrées venant d’Europe (Sud et Est)
(les plus nombreuses), d’Afrique, d’Asie ou
d’Amérique latine.

Leur représentation dans la sphère publique
décisionnelle (représentation parlementaire ou
dans les instances publiques ou les directions de
grandes entreprises) est quasi inexistante,
anecdotique ou sert souvent d’exception à la
règle ou de note exotique.

Beaucoup de partis
politiques cherchent à ajouter dans leurs listes
pour les élections locales ou européennes, au
moins une femme immigrée, comme une " prime à la
féminité ethnique ", mythe selon lequel
l’intégration à la française passerait d’abord
par les femmes.

Cependant les partis ne laissent aucune liberté
d’expression à ces élues. A ce jour, aucune élue
députée, aucune sénatrice, aucune conseillère
régionale ou générale, n’est une femme issue de
l’immigration ; il y a seulement une secrétaire
d’état, quelques conseillères techniques dans les
ministères, 78 élues conseillères municipales de
villes de plus de 50 000 habitants, dont 5 à
Marseille.

Au sein de l’entreprise, parmi les femmes
diplômées de 5 ans d’études supérieures ou plus,
aucune femme issue de l’immigration, n’a obtenu
de poste de cadre, contre 38 % chez l’ensemble
des femmes et 47 % chez les hommes. (chiffres
INSEE, rapport FASILD)

 Pourtant, l’apport financier des femmes migrantes est essentiel pour leur pays d’origine.

Plus de la moitié des femmes immigrées en
France, travaillent aujourd’hui. Mais pour les
migrantes, - faut-il ici rappeler que les
conditions de travail et de rémunération des
femmes en général sont pratiquement toujours
inférieures à celles des hommes ?- leur salaire
est inférieur même aux salaires des femmes
autochtones.

Cela a amené les femmes migrantes,
(plus que les natives de leur pays d’accueil), à
travailler dans le secteur informel ou à créer
leur propre entreprise.

Ainsi, même si le taux
d’activité des femmes immigrées, âgées de 15 à 65
ans reste inférieur à celui des autres
françaises, il a progressé fortement de 36 % en
1990 à 53,2 % en 2002. Elles sont plus nombreuses
que les françaises à créer leur propre
entreprise, mais se trouvent souvent cantonnées
dans les services de soin ou de maison.

 L’analyse des parcours des femmes immigrées

Depuis les années 70, a montré que travailler
durablement pour elles dépend de leur niveau
d’études, de la maîtrise de la langue, de la
situation de famille, du contexte économique, du
motif de la migration, mais surtout du pays
d’origine.

Les migrantes de l’intérieur de
l’Europe obtiennent plus d’ emplois, surtout
moins précaires que les Nord-Africaines. Parmi
ces dernières, ce sont les Algériennes qui ont le
taux d’activité le plus important. Ce sont en
majorité des places d’employées (52 %) que les
femmes immigrées occupent.

Mais la précarité de
l’emploi est plus fréquente chez les immigrées
que chez les autres femmes, et les
Nord-africaines en sont les plus victimes. Temps
partiel pour 41% d’entre elles contre 34 % chez
les non-immigrées.

Le chômage suit le même
schéma, mais diminue lorsque le niveau d’étude
augmente. Il est à remarquer que les jeunes
femmes sont plus touchées que les plus âgées et
que les immigrées d’Afrique sont davantage au
chômage que celles venant d’Asie ou d’Europe.

 Un apport non-négligeable à l’économie de leurs pays d’origine.

Les transferts des salaires des travailleurs
émigrés contribuent de manière substantielle aux
recettes en devises et sont un complément majeur
au produit intérieur brut.

Ainsi en 2000 ces
envois de fonds ont fait accroître de plus de 10
% le PIB de la Jordanie, ont ralenti en Egypte et
en Israël la progression du déficit, représentent
au Maroc en janvier 2002 le double des recettes
du tourisme. Seule la Turquie voit une baisse de
45 % sur 5 trimestres des transferts des
travailleurs émigrés.

Il est un autre apport financier, mais celui-là
contraint, des femmes migrantes à l’économie de
leur pays et à l’économie criminelle
internationale, celui de la prostitution, de la
traite des femmes.

En Italie, les étrangères sont
la moitié des 50 000 prostituées ; la police
estime qu’elles rapportent 50 millions d’euro par
an.

En France, la moitié des prostituées serait
aussi des étrangères et engendrerait un chiffre
d’affaires annuel évalué à 1,5 milliards d’euro.
Un réseau Bulgare à Nice, a récolté plus de 30
000 euros qu’il a rapatrié par mandats postaux
en Bulgarie et réinvesti dans l’immobilier.

Ces
réseaux mafieux en retirent des sommes colossales
de l’ordre de plusieurs milliards d’euros par an
qu’ils placent dans les paradis fiscaux où le
réinvestissent dans leur pays d’origine, dans des
entreprises, ou l’ immobilier.Ils incitent ainsi
ces pays à fermer les yeux sur la traite de
femmes et à vouloir régulariser ce trafic pour
insérer ces dividendes dans leur PIB....

 Mais le rôle économique des migrantes ne se réduit pas à leur apport financier.

Elles sont porteuses de développement durable,
de formation, de transfert de technologie via les
projets associatifs, de transformation de leur
société d’origineet de leur société d’accueil.

De
même, par leur travail domestique elles assurent
la reproduction de la force de travail dans le
pays d’ accueil, la leur d’abord, celle de leur
conjoint, de leur famille, et la formation de
leurs enfants.

Les migrantes ont créé en France, dès les années
70 des associations (groupe femmes algériennes,
collectives femmes immigrées, collectif des
femmes du Maghreb, les Yeux Ouverts, les nanas
beurs, etcS) qui se sont multipliées pour
construire des solidarités entre ici et là-bas,
au carrefour entre les luttes féministes et les
mouvements de l’immigration.

Les ONGs de femmes ont aussi créé des réseaux
euroméditerranéens de femmes dans la vie
économique et pour le développement durable. Il
existe en France de nombreuses associations de
ressortissants très actives, qui souvent
soutiennent des projets de développement dans
leurs pays d’origine, pour développer la création
économique, l’épargne, le crédit, l’accès à la
terre ou à la formation des femmes.

De même
beaucoup d’associations luttent pour les droits
des femmes (association des sans papiers, marche
mondiale des femmes, etc...) notamment celui de
l’accès aux richesses et au travail et au droit
de libre circulation.

Aucune statistique officielle ne traduit
l’apport majeur de ces actions de développement .
Comme souvent, le travail des femmes reste
invisible et non comptabilisé dans les budgets
officiels. Il est vrai que ce serait difficile à
chiffrer tellement l’impact de ces actions est à
très long terme.

Quand on redonne confiance à une
femme en ses capacités, c’est souvent tout un
groupe familial et social que l’on touche et qui
va pouvoir sur plusieurs générations développer
les capacités révélées.

Reconnaissons la valeur de leur travail et de
leur parole, rendons visible leur apport
économique et culturel.

 Elles sont nos égales,

traitons les avec le même respect que nous
désirons pour nous : une guerre, une crise
économique, un futur désespérant et nous sommes
tous et toutes des migrants potentiels....

Claudine Blasco (Attac France, commission Femmes, Genre et Mondialisation)


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