Yonne Lautre

Pascale Fautrier : « Les Rouges » raconte huit générations de paysans, vignerons, forgerons, ouvriers dans l’Yonne, entre Mailly-la-Ville et Migennes.

À l’Escale de Migennes le 15 mai 2014
jeudi 15 mai 2014 par Fautrier Pascale , Grisel Laurent

Entretien réalisé par Laurent Grisel pour la Rédaction de Yonne Lautre le 6 mai 2014



Jeudi 15 mai à 19h45, au cabaret L’Escale, C3V maison citoyenne organise une rencontre avec Pascale Fautrier qui vient de publier Les Rouges aux éditions du Seuil. Pour participer à cette soirée (entrée libre) et toutes les informations sur le roman, c’est ici sur le site de C3V


Les Rouges
raconte huit générations de paysans, vignerons, forgerons, ouvriers dans l’Yonne, entre Mailly-la-Ville et Migennes. L’histoire commence avec Antoine Sautreau qui se fait Robespierriste en 1793. Elle va jusqu’au père de la narratrice, Bernard Foutrier, accusé en 1970 d’être l’auteur d’un complot international contre le PCF et qui dévoue sa vie à la recherche sur les causes et les conséquences du stalinisme – jusqu’à la narratrice elle-même, Madeleine, qui affirme, dans les toutes dernières pages du livre : « j’y crois à la promesse offerte par la Révolution française, à l’horizon d’espérance donné pour toujours à l’histoire des hommes : la liberté, l’égalité, la justice. » Notre histoire est racontée là d’un style précis, rapide, sans fioritures, l’intelligence et l’émotion naissent des situations, des voix que nous entendons.


 Laurent Grisel : Les Rouges raconte l’histoire d’une famille dans laquelle on est, au fil des générations, du côté des protestants ou des jansénistes contre les seigneurs et les curés, paysans révoltés, robespierristes pendant la révolution, socialistes républicains au xixe siècle, proudhoniens, communards en 1871, communistes staliniens puis krouchtchéviens, trotskistes… Qu’y a-t-il de commun entre eux ?

Pascale Fautrier : La mémoire d’un combat politique pour la justice sociale et l’égalité : égalité des droits (conquis et inscrits dans le marbre de l’État par la Révolution française malgré la régression monarchique napoléonienne), égalité des conditions (redistribution des richesses) et des possibilités d’existence (développement personnel intellectuel et sensible) dont la promesse est incluse dans la première. Comme l’explique très bien le philosophe Jacques Rancière, la politique est une lutte contre l’inertie sociale qui tend à accorder le pouvoir aux plus riches en capitaux matériels, financiers, intellectuels. Elle est par essence « démocratique », en ce sens qu’il s’agit d’intégrer le peuple à la souveraineté : une démocratie, selon cette logique, n’est digne de ce nom que si les plus démunis en capitaux matériels, financiers, intellectuels peuvent influer sur les décisions qui touchent à l’intérêt général.
Ces huit générations d’hommes et de femmes que je montre font de la politique en ce sens, radical : paysans, artisans du sud de l’Yonne, ouvriers parisiens, cheminots de Migennes, étudiants pauvres, ce sont eux qui ont incarné véritablement l’idéal démocratique qui est au cœur de l’histoire de la gauche, de la « conscience de gauche ».

 Laurent Grisel : On y entend beaucoup de voix : celles des femmes qui transmettent l’histoire des rouges, de génération en génération, celles des paysans et des ouvriers avec les mots de leur métier et de leur temps, avec les accents de par ici, beaucoup de disputes et de discussions… Pourquoi voulais-tu nous les faire entendre ?

Pascale Fautrier : Je ressens à cet égard depuis très longtemps, peut-être depuis la mort de ma grand-mère en 1983, que j’appelle Madeleine dans le récit et qui est au cœur du livre, un désir de faire entendre la voix de cette gauche d’en bas, de ce peuple des salariés modestes qu’on appelait autrefois des prolétaires et qui sont aujourd’hui « l’immense majorité » (plus de 60 % des Français gagnent moins de 2 000 euros par mois), dont les disputes et la diversité politique ont fait la richesse de la politique. Mon ambition était par mon récit de donner une dignité littéraire à leur langue, à leurs manières d’être, à leur mémoire orale, notamment en effet portée par des femmes, et c’est important. Roland Barthes le disait : la langue aussi est le terrain d’une lutte politique, et il appelait « écriture » les procédés qui permettent de contraindre la langue à donner à être autre chose que l’instrument du pouvoir et de l’aliénation : un lieu d’écoute, de libération et d’espérance pour ne pas dire de foi. C’est en effet affaire pour moi non seulement de piété, familiale, politique, mais aussi de foi que de continuer, dans le sillage de cet autre homme de foi, Jean Jaurès, le dur travail d’à la fois unir en un récit des hommes et des femmes qui se disputent la gauche (chacun peut faire son marché des idées dans mon livre, aux sources intellectuelles du mouvement ouvrier, socialiste, anarchiste, par-dessus la tête de… mais aussi avec Marx), et d’indiquer à l’horizon de leurs disputes, de nos disputes actuelles à l’intérieur et à l’extérieur du Front de Gauche, chez les écologistes, les anarchistes et tous ceux qui se reconnaissent dans la « gauche de la gauche », de faire apercevoir, contre les « pragmatiques » calculs à courte vue des hommes de pouvoir, un commun « principe d’espérance » comme dit Edgar Morin, non en un grand soir, mais en un combat courageusement continué et qui aura de nouvelles victoires.

 Laurent Grisel : Pour qui as-tu écrit ce livre ?

Pascale Fautrier : La question, qui est notre question aujourd’hui, est de nous demander à nouveau ce que c’est qu’une « conscience de gauche » : le livre y répond par le récit de la mémoire transmise de l’histoire de ces hommes et ces femmes de foi, dont je parlais plus haut, qui n’ont jamais eu le pouvoir mais ont fait réellement l’histoire de ce qu’il y a eu de plus réellement démocratique et politique dans les deux siècles passés, mémoire reléguée, empêchée, toujours vivante, que j’ai voulu en quelque sorte rendre aux miens : dont certains sont toujours, aujourd’hui, des ouvriers, des artisans, des paysans et qui devraient être le moteur nucléaire de la politique démocratique, et qui ne le sont pas, et qui le seront davantage demain, je l’espère, grâce à la réappropriation de leur histoire, que ce livre les invite à opérer.
Il s’agit aussi de regarder de près comment le mal nous est arrivé : le mal du compromis social-libéral qui a dilué nos forces dans l’enlisement du pouvoir et l’adoption du discours de l’inertie sociale (le pouvoir politique au service des plus riches). Le Premier ministre, Manuel Valls, la semaine dernière sur France Inter, à une dame qui lui demandait ce que ça veut dire pour lui être de gauche, répondait : réduire les charges pour assurer la « compétitivité des entreprises » et faire des coupes sombres dans le budget de l’État pour réduire la dette ; par ces deux réponses à l’exclusion de toute autre, il démontrait qu’il avait adopté ce qui est depuis des années l’argumentaire de la droite pour justifier l’impuissance politique et la résignation à l’inertie sociale (le gouvernement des plus riches).
Mais il est encore un autre mal dont la gauche souffre : le mal bureaucratique, potentiellement généré par les mécanismes du pouvoir au plus petit niveau des partis même d’opposition, et qui, dans d’autres circonstances historiques que celles qui ont été les nôtres (le stalinisme à l’Est) a pu conduire au meurtre de masse : c’est pour nous guérir de ces pratiques, et non pour nous auto-accuser, que j’ai raconté l’histoire de mon père, accusé en 1970 dans l’Yonne d’un ridicule « complot international contre le Parti communiste français ». François Meyroune, le maire communiste de Migennes qui vient malheureusement de perdre les élections, a demandé pardon à ma famille sur la tombe de mon grand-père en 2000. Et ce n’est pas pour remuer de vieilles plaies que j’ai intégré ce récit à « notre histoire » de la gauche. C’est au contraire pour définitivement les guérir et les refermer : les opérer, les suturer en quelque sorte. Pour que chacun puisse réfléchir et puisse dire : plus jamais ça !
En un mot, j’ai écrit pour nous, la gauche, pour que nos défaites (actuelles) et nos humiliations aient une chance de se transformer en de futures nouvelles victoires. Pour cela, il était nécessaire, je crois, que la littérature s’en mêle : la littérature, c’est-à-dire l’art des nuances, fâché avec les anathèmes, capable, sous la peau morte des idéologies et la caporalisation des mots d’ordre trop étroits, de faire entendre le je vivant des singularités sensibles. Et à chaque lecteur de continuer le je et le jeu des disputes vivantes, enracinées dans l’expérience personnelle, comme autant de récits ou d’épopées à venir.


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