Yonne Lautre

Pascal Ferté, maraîcher bio engagé en Puisaye

dimanche 1er juin 2014 par Ferté Pascal, Yonne Lautre

Entretien réalisé par la Rédaction de Yonne Lautre le 27 mai 2014

 Pascal Ferté, vous êtes maraîcher bio dans l’Yonne, mais pouvez-vous nous raconter un peu de votre cheminement en amont ?

Mon parcours avant d’être maraîcher a été quelque peu sinueux. En 1er lieu, je n’ai pas fait d’études agricoles mais des études de technicien « bâtiment-génie civil » qui, reconnaissons-le, n’a pas grand chose à voir avec le maraîchage !
À la fin de mon parcours scolaire, 3 ans de boulot dans une grosse boîte de bâtiment m’ont définitivement convaincu que ce n’était pas ma voie.
Pour diverses raisons je supportais de plus en plus mal la vie en région parisienne -la hiérarchie dans l’entreprise- la société de consommation, donc à 22 ans j’ai tout plaqué et je suis venu dans l’Yonne où mes parents avaient une petite maison mais un grand terrain d’un hectare.
En venant dans l’Yonne, j’avais dans l’idée de vivre le plus possible en autarcie reprenant ainsi les idées post 68 de retour à la campagne.
En 1979 avec ma compagne Florence rencontrée entre temps, nous nous sommes lancés dans la création d’un petit jardin dont nous vendions les excédents sur les marchés.
Rapidement nous avons eu l’occasion d’une petite fermette en mauvais état avec 4000m2 de terrain, nous avons pu l’acheter (on trouvait de tous petits prix à l’époque en Puisaye) grâce à des prêts familiaux.
Bien sûr je précise, mais c’était une évidence pour nous, qu’il s’agissait de cultures « sans engrais ni produits chimiques ».
Petit à petit avec quelques petits boulots plus les ventes des marchés nous avons retapé la ferme et acheté un peu de matériels d’occasion. Cette vie bien qu’un peu marginale nous convenait mais les problèmes de couverture sociale commençait à nous poser des problèmes car la MSA (sécurité sociale agricole) refusait de nous assurer car nous n’avions pas assez de terrain et la SAFER avait refusé de nous octroyer un terrain parce que nous n’étions pas agriculteurs... Donc on tournait en rond. C’était en 1986 et nous avions 2 enfants.
Alors à ce moment là nous avons décidé d’aller à la recherche d’une ferme avec plus de terrain afin de sortir de cette impasse.
Après avoir rencontré des banquiers pour financer un achat d’une ferme, bien sûr refus en l’état car notre situation pour eux était trop ambiguë.
Le crédit agricole pouvait nous financer avec des prêts à taux bonifiés (prêts jeunes agriculteurs) mais il fallait que je sois titulaire d’un BEP agricole et s’installer sur une surface minimum.
Par un système de coefficient il fallait 1ha 50 de cultures maraîchères arrosées pour avoir l’équivalence des 30 hectares minimum requis.
Plus de terrain cela veut aussi dire plus de matériels, cela passait aussi par un développement des ventes (pour rembourser les prêts) on voit l’engrenage que peut engendrer ces aides car nous étions tenus à des obligations : régime TVA et comptabilité obligatoires pendant 10 ans, alors que si nous avions eu un terrain d’un hectare à proximité cela nous aurait suffit sans devoir nous endetter.
J’ai donc passé assez rapidement le BEPA par le biais d’une formation à la chambre d’agriculture et nous avons donc pu faire l’acquisition d’une petite ferme de 5ha 50 à Villeneuve les genets (où nous sommes toujours).
Le fermier de cette exploitation laitière de 60 ha partait en retraite et ne trouvait pas de repreneurs.
Les sols argilo-limoneux ne sont pas très propices au maraîchage mais la présence d’une petite mare pour l’arrosage et le lieu isolé en lisière d’un bois nous convenait parfaitement.
Donc en 1987, 8 ans après mes premiers semis sur le terrain de mes parents, je devenais officiellement agriculteur, en pouvant cotiser à la MSA.

 En 1979, vous commencez par cultiver « sans engrais ni produits chimiques ». Et vous dites que c’est une évidence. Mais n’était-ce pas une période où les produits « phytosanitaires » étaient rois ?

Oui c’était une évidence pour nous de cultiver nos légumes « sans produits chimiques », mais lorsque nous apportions nos légumes sur le marché, il fallait expliquer en quoi consistait cette forme d’agriculture, le terme culture biologique n’était pas « parlant » du tout pour la plupart des gens.
il n’y avait pas le cahier des charges de l’agriculture biologique tel que nous le connaissons aujourd’hui, il me semble qu’il y avait celui de l’association« Nature et Progrès », donc nous devions expliquer que nous cultivions sans engrais chimiques mais avec seulement des amendements organiques, de même pour les produits phyto-sanitaires à l’exception du cuivre, du souffre et d’insecticides à base de plantes. Nous excluions tous les autres produits chimiques de synthèse.
Beaucoup de gens et surtout les paysans pensaient que ce n’était pas possible, par contre le fait de voir que nous avions de beaux légumes même si ils n’étaient pas toujours très gros a fait réfléchir certains sur ce nouveau type d’agriculture.
Bien sûr nous avons eu plus d’une fois des moqueries, des doutes émis sur l’intégrité de notre démarche (il n’y avait pas d’organisme de contrôle comme actuellement).
Le monde paysan est bien sûr celui qui était le plus fermé à ces nouvelles pratiques, nous n’avons pas été bien accueillis et plutôt observés de loin en attendant que l’on se « casse la gueule »et qu’on reparte en ville, il faut vraiment prouver que l’on travaille et que l’on obtient des résultats.
Ce qui a fait changer un peu le regard sur l’agriculture bio a été le fait que cela marchait, et que nous tenions depuis plusieurs années.

 Avec qui et pourquoi avez-vous mené ensuite la création du « Déjeuner sur l’herbe » ?

L’idée de créer un magasin bio en Puisaye est née en 2002, cette réflexion s’est faite au sein d’un groupe de 10 agriculteurs qui avaient tous l’envie que leurs produits soient commercialisés localement et avec la volonté de les vendre eux-mêmes.
Nous avons « cogité » pendant plus d’un an pour trouver une formule qui nous convienne :
nous voulions des produits bios dont la majorité provient de petites fermes locales, et des produits de base pour étoffer la gamme, l’idée étant d’avoir en Puisaye une offre suffisante sans avoir besoin de faire des déplacements pour s’approvisionner.
2 points essentiels qui ont guidé nos réflexions :

  • premièrement le magasin doit être un magasin de paysans producteurs, donc les ventes des produits issus de nos fermes doivent restés majoritaires par rapport à l’achat-revente ;
  • deuxièmement le fonctionnement doit être celui d’une coopérative, donc un fonctionnement démocratique une ferme, une voix, quelque soit la taille de la ferme.
    Nous avons aussi décidé que les producteurs feraient des permanences à tour de rôle afin de vendre les produits de la boutique, environ 1/2 journée par semaine.
    Il a fallu pas mal de réunions du groupe afin de coordonner tout cela, nous avons aussi ajouter une dose de prorata afin de minimiser le temps de présence des producteurs faisant les plus petits chiffres d’affaire.
    Nous avons aussi sollicité des personnes que nous savions intéressées par cette démarche et qui nous ont aidé dans le démarrage du magasin en prenant des bons de souscription.
    Ces bons ont été remboursés au fur et à mesure des achats des souscripteurs.
    À noter qu’une cinquantaine de personnes a répondu à notre appel, ce qui nous a permis d’avoir un peu de trésorerie pour le démarrage
    Notre boutique de producteurs « Un déjeuner sur l’herbe » à Toucy a donc ouvert en mars 2003.
    Depuis 2 emplois à temps partiels ont été créés et malgré parfois des difficultés, 10 ans après, le magasin est toujours là !!

 Engagé sur votre ferme pour faire du bio, engagé au « Déjeuner sur l’herbe », vous vous êtes aussi engagé dans nombre d’associations et de collectifs. Pourquoi ?

Je me suis toujours senti concerné par les problèmes de notre monde, aussi bien les problèmes environnementaux (nucléaire, ogm, pesticides...), mais aussi sociaux(répartition des richesses dans la société, mais aussi répartition nord-sud…) et bien d’autres sujets (racismes,exclusions…).
Comme je l’ai expliqué pour moi faire « du bio » c’est en lui-même un acte militant, prouver que l’on peut vivre différemment est déjà très important.
Mais il faut aussi essayer de lutter pour faire changer les choses, donc j’ai toujours participé de prés ou de loin à toutes ces luttes (Larzac, nucléaire, ogm) et lorsque j’ai eu un peu plus de temps je me suis engagé plus concrètement dans des associations.
Je pense que les associations ou les collectifs sont les bons leviers pour initier ces changements ou du moins être le grain de sable qui enraye la machine, la lutte contre les OGM en est une bonne illustration.
En effet sur un sujet complexe comme les organismes génétiquement modifiés, les faucheurs volontaires et toutes les associations qui se sont créées ont su expliquer les enjeux, dénoncer les contres vérités, proposer des alternatives.
Quelques milliers de faucheurs qui ont agi sur le terrain et des centaines d’associations qui expliquaient pourquoi ces fauchages étaient effectués ont su bloquer des firmes comme MONSANTO. Même si tout n’est pas gagné, je trouve cela très fort et cela laisse des espoirs pour la suite d’autres combats !
Le soutien populaire à cette cause est aussi très important, les gens qui soutiennent financièrement les faucheurs par des achats, des dons, c’est très utile et cela fait 10 ans que la lutte dure.
C’est tout cela qui me motive à passer du temps dans ces différentes associations au détriment parfois de mon activité de maraîcher (tous ceux qui font un jardin savent que c’est très très prenant).
À noter que Florence est conseillère municipale depuis plus de 10ans à Villeneuve les genets, ce qui est aussi une forme d’engagement citoyen.

 A quels projets aimeriez-vous contribuer maintenant ? Quels sont vos objectifs pour les prochaines années ?

Ce petit entretien m’a permis de retracer le cheminement depuis les premiers pas dans le maraîchage, l’installation, le développement de notre activité et le fait que maintenant je vais parler de transmission !
Eh oui je commence à recevoir des papiers parlant de retraite !
Donc pour revenir à la question, dans les prochaines années, je pense qu’il est important d’aider à consolider l’agriculture bio issue de fermes à taille humaine, et j’ai envie d’aider des jeunes à se lancer dans cette aventure.
C’est pour cela que je me suis impliqué dans la création d’un lieu-test en maraîchage à Mézilles en Puisaye.
En effet depuis 2 ans le groupement des agriculteurs bios de l’Yonne (GABY) a organisé l’aménagement d’un terrain prêté par la commune afin d’accueillir des personnes désireuses de se lancer dans le maraîchage, afin de faire une expérience grandeur réelle.
Elles peuvent rester sur le lieu-test de 1 à 3 ans selon leurs besoins afin de parfaire leurs formations.
Cela me parait une formule intéressante pour des personnes à qui il manque de la pratique car souvent elles ne sont pas issues du monde agricole.
À Mézilles, pour la deuxième année, un jeune est en place et ce n’est pas facile pour lui, car nous avons eu des soucis pour l’achat du matériel et il n’a pas l’équipement de base nécessaire pour travailler correctement.
D’ailleurs, je profite de cette tribune pour inciter des personnes qui le souhaiteraient, afin d’aider le GABY à terminer l’équipement du lieu-test (ce peut être sous forme de dons ou d’avance de trésorerie).
La transmission passe aussi par donner l’envie de faire ce métier qui est certes pas facile mais qui peut apporter beaucoup de joies, je suis toujours émerveillé, au printemps de voir la saison démarrer et qu’avec seulement quelques paquets de graines, on peut donner vie à une multitude de plantes
qui finissent par donner toute cette diversité de bons légumes que nous avons sur nos étals.
Ce problème transmission des fermes bios est très sérieux, car des fermes bios dans l’Yonne n’ont pas trouvé de repreneurs et c’est dommage !
Je voudrais terminer sur une note positive, ma fille cadette s’est installée l’année dernière
pour faire du maraîchage biologique et c’est avec plaisir que nous lui avons cédé une parcelle de terrain !
Bien sûr dans mes objectifs la lutte contre les OGM cachés ou non reste une priorité.


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