Yonne Lautre

Laurent Grisel présente son « Journal de la crise de 2006, 2007, 2008, d’avant et d’après »

samedi 16 août 2014 par Grisel Laurent , Rédaction de Yonne Lautre

Entretien réalisé par la Rédaction de Yonne Lautre le 11 août 2014

 Depuis 2006 vous travaillez à un Journal de la crise de 2006, 2007, 2008, d’avant et d’après – comment cette idée vous est-elle venue ? Et pourquoi écrire ce journal ?

J’ai d’abord pris des notes, sans idée de faire un livre ni même cinq ! C’était le 5 janvier 2006. Je décide de tenir un journal, pour moi, rien de plus. Il fallait faire face au trop grand afflux de nouvelles, aux trop nombreux motifs d’inquiétude, de colère. Il faut se souvenir de l’époque. On était dans les derniers mois du deuxième quinquennat de Jacques Chirac, Dominique de Villepin était premier ministre, Nicolas Sarkozy son ministre de l’intérieur, une atmosphère de fin de règne. Déjà de nombreuses attaques contre les travailleurs, contre les immigrés, contre l’enseignement, l’université. Jacques Chirac était entré dans une politique libérale, il était sans cesse houspillé par la presse pour toujours plus de « réformes » en faveur des riches et contre le peuple. Cette politique suscitait de multiples protestations, des résistances déterminées mais minoritaires et dans un certain désordre – dans une atmosphère, il me semblait, de fièvre et de tristesse. Pour faire face, j’ai donc commencé de noter au jour le jour les informations : celles reçues par les listes de diffusion puis, partant de l’actualité, pour répondre à mes questions, ne me contentant pas de ce qu’on lit dans la presse officielle (Le Monde, Libération, Les Échos, etc.), j’ai fouillé dans la presse anglaise, états-unienne, sur des sites indépendants sur l’économie, l’immobilier, etc. J’ai rapidement été débordé par mes récoltes. C’est tardivement, peu à peu, que s’est formée la conviction qu’il faudrait en faire un livre, histoire de mettre de l’ordre là-dedans, histoire d’avoir un document lisible par moi et par n’importe qui d’autre. Par exemple, le 22 octobre 2006, je me rends compte que mon désir de comprendre est irrésistible, qu’il m’occupe au point de bouleverser tous mes plans de travail et, en même temps, que je n’arrive pas à parler, même à un ami, de ce que je suis en train de comprendre, « une catastrophe énorme qui s’avance lentement ». La seule chose à faire est donc de produire quelque chose de lisible et de dicible, en conservant la forme d’un journal, pour que le lecteur progresse et découvre avec moi. Quant au plan général (cinq livres : 2006, 2007, 2008, avant et après), il ne m’est apparu que vers l’été 2008, quand il était évident qu’on allait vers une explosion, à l’automne, plus puissante encore que celle de septembre 2007.

 Comment procédez-vous d’une masse énorme de données à un texte lisible et dicible ? Quel parti-pris d’écriture en somme ?

En effet, je pouvais passer des journées entières à fouiller la toile – d’où, jour après jour, beaucoup d’article copiés-collés et annotés.

Il faut aussi compter les documents originaux téléchargés. Par exemple, tout le monde devrait avoir lu La faisabilité politique de l’ajustement, un document de 1996 écrit par Christian Morrisson pour l’OCDE (organisation de coopération et de développement économique) qui explique quelles stratégies employer pour mettre en œuvre les « réformes » qui nous sont imposées avec de plus en plus de violence et de vitesse - un processus qui a commencé en France en 1974, selon moi, et pour lequel, déjà avant le président Giscard d’Estaing plaidait le président Pompidou. À ce genre de documents s’ajoute une pile de journaux papiers – jusqu’en 2008 j’en lisais encore un peu – et des livres, une bonne petite bibliothèque.

Il y aussi les conversations, les échanges par courriels, les souvenirs évoqués par tel ou tel événement.

La réduction, lors de la récriture, consiste à choisir les faits qui m’avaient marqué, à garder les seuls éléments nécessaires à la compréhension du raisonnement, de l’analyse que je faisais à ce moment-là.

Il faut éliminer les répétitions, il y en a beaucoup. Et chaque journée, chaque semaine possède une tonalité, une lumière particulière. Dans la récriture je simplifie, je mets en évidence ce qu’il y a de plus caractéristique d’une période, d’une journée, d’une saison. À l’automne 2007 je prends conscience, peu à peu, du caractère criminel, au sens pénal du terme, du capitalisme financiarisé, d’où une colère froide ; ce qui est retenu lui fait écho, ou l’amplifie, etc.

Pour donner une idée de ce travail de refonte, la semaine du 17 au 23 septembre 2007, au départ, c’est 154 pages - après plusieurs récritures j’en suis à 30, la version finale en fera une vingtaine, j’espère.

La forme journal aide à rendre les choses plus compréhensibles. Elle permet de déployer dans le temps les enquêtes, les compréhensions, les changements d’opinion, de point de vue, les prises de conscience, on voit dans une journée, brusquement, cristalliser une intuition. En somme le lecteur apprend avec moi. La lecture d’un livre important, comme Le Talon d’Achille du capitalisme : l’argent sale et comment renouveler le système d’économie de marché, de Raymond W. Baker, s’étale sur plusieurs semaines, à l’automne 2007.

Et, de la même façon que je change d’avis à mesure que les informations s’accumulent, qu’elles sont répétées, rapprochées entre elles, le lecteur peut lui aussi changer d’avis, comprendre autrement ce que j’expose et même, dans les éditions sur écran (2006 sur le web, bientôt en epub), aller lire la source et se forger sa propre opinion.

Dans le temps des semaines, mois, années, se déroulent des fils, par exemple celui des faillites bancaires qui scande toute l’année 2007, ou une question : « comment lutter » qui revient périodiquement, à propos de la lutte contre le CPE (contrat première embauche), ou de la grève de la faim du député de droite Jean Lassale, contre la délocalisation de l’usine Toyal, en 2006, les grèves de pêcheurs en 2008 contre la hausse du prix du fuel... Parmi les autres fils suivis d’une année sur l’autre, celui de nos rapports distordus, faussés, avec la réalité (le leitmotiv des statistiques fausses, celui des détournement d’attention, celui de la manipulation des émotions). Le journal donne tout le temps de se pénétrer d’une réalité qui est déniée, ou de voir une question, comme moi-même je l’ai fait, sous plusieurs angles et d’en mieux comprendre les incidences.

Les variations sur un même thème, les entrelacements de fils, les scansions d’événements donnent une composition musicale qui m’aide aussi à choisir, à trancher, pour mieux laisser jouer ces éléments – par fidélité à ce que j’ai ressenti et pour créer un espace que l’esprit du lecteur peut habiter.

 Votre journal est riche de citations, des extraits d’articles de presse, de communiqués d’organisation, comme vous venez de l’expliquer. Mais il y a aussi des choses plus personnelles : des courriels envoyés ou reçus. Pourquoi ?

Dans ces années-là – surtout 2006 et 2007 – je ressentais une solitude ou non-solitude paradoxale : non-seul puisque je lisais quantité d’autres personnes – essentiellement en anglais – qui, elles, étaient conscientes, écrivaient et savaient expliquer ce qu’elles comprenaient – mais aussi pratiquement seul dans mon entourage à saisir et ressentir le tsunami venant sur nous à toute vitesse, alors seulement une ligne un peu plus épaisse à l’horizon. Les quelques courriels rendent compte de cela : des consciences aiguës, focalisées sur un aspect des événements (les soutiens au immigrés sans-papier), des malentendus, des incompréhensions, voire inconsciences complète. Jusqu’à l’été 2007, au moins, l’immense majorité de ce qui se dit à gauche a ignoré ce qui était en train de se déployer. De sorte que nous avons reçu le coup sans aucune préparation, et que nous accusons toujours un retard paralysant pour la contre-attaque.

Cela fait partie de la situation politique, c’est un élément essentiel du rapport de forces et de la maîtrise tactique des événements : on peut dire que des milliards ont été et sont dépensés pour cultiver l’ignorance, pour cacher les liens de cause à effet entre les différents aspects de la situation que nous vivons. Non seulement, de façon assez sordide, pour cacher aux employés que la situation de telle entreprise est mauvaise, leur recommander d’en acheter des actions, et donc vendre les siennes au cours le plus élevé, comme le firent des directeurs généraux tels Mozillo (Countrywide, un des principaux organismes de crédit hypothécaire aux USA, qui amorce publiquement sa descente vers la faillite début septembre 2007) ou Applegarth (Northern Rock, la huitième banque au Royaume-Uni, dont la faillite prochaine produit une panique avec queues dans les rues pour retirer l’argent, dès le samedi 15 septembre 2007), comme d’autres le font et le feront. Mais aussi, parce qu’en brisant les liens de cause à effet, par le biais du sensationnalisme et du détournement des sentiments d’indignation et de générosité – il suffit de penser aux émeutes de la faim dans plus d’une trentaine de pays, l’été 2008 – on empêche de remonter jusqu’aux principaux responsables, leur évitant ainsi le scandale et la prison – et on empêche d’étendre la vision, la compréhension jusqu’au système dont ils sont l’expression.

Ce sentiment personnel, cette espèce de solitude non solitaire, marquait la victoire momentanée des stratégies de camouflage et de dissimulation, en même temps que leur échec relatif – on n’est pas intégralement seul, il y en a d’autres que vous qui enquêtent, réfléchissent, etc. C’est un des intérêts de la forme journal que de rendre compte de cela – un phénomène en même temps entièrement subjectif et totalement objectif, produit d’un moment historique particulier.

 Plusieurs fois, vous citez aussi des extraits de vos propres livres, tel Un Hymne à la paix (16 fois). Quels rapports avec « la crise » ? Pourquoi ces choix ?

Ce qu’on appelle « la crise » n’est pas seulement un effondrement des économies financiarisées, c’est aussi une crise politique : l’appareil de séduction et de persuasion est très affaibli, du coup la structure autoritaire et coercitive du pouvoir apparaît nue, dans toute sa violence. C’est aussi une crise morale : un triomphe de l’utilitarisme et du cynisme, en même temps qu’une révolte contre ce triomphe. Une crise philosophique : la réduction de tout à de la marchandise détruit aussi le rapport au réel. Une crise écologique qui atteint une dimension colossale, existentielle. Le Journal prend tous ces aspects, et d’autres, il en explore les connexions, les renforcements réciproques.

En fait, nous sommes dans un état de guerre totale. Peut-on en sortir ? Peut-on trouver la paix, une sorte de paix ? Un Hymne à la paix affirme seize fois qu’il est possible de basculer vers la paix.

J’ai écrit ce poème du 15 janvier 2004 au 10 février 2008 et j’en ai tenu un journal d’écriture, pour ne pas perdre le fil – en même temps je faisais pas mal d’autres choses, y compris trois autres ensembles de poèmes. J’ai intégré ce journal d’écriture, de janvier 2006 à février 2008, au Journal de la crise. Nombre de questions sont communes au Journal et à l’Hymne. Par exemple, celle de la responsabilité personnelle dans une séquence historique donnée. Je vous parlais de ces personnages grotesques et affreux, Mozillo, Applegarth (à peine des personnages, presque des entités impersonnelles tellement ils sont typiques et interchangeables), il y aussi des portraits de spéculateurs, de politiques... Cette question de la responsabilité revient ainsi, de façon répétée, dans des situations précises. L’Hymne l’aborde aussi mais à un plus haut niveau de généralité. Dans le Journal une compréhension naît et est mise à l’épreuve, certaines formulations naissent qui seront reprises telles quelles dans les poèmes, d’autres évolueront dans l’écriture du poème lui-même. D’une certaine façon, le Journal pose des questions auxquelles l’Hymne répond.

 Et que vient faire votre lecture de L’Esthétique de la résistance [1], le roman de Peter Weiss, dans ce Journal de la crise ?

Ce roman se déroule de 1937 à 1945. Nous suivons de jeunes résistants aux nazisme.Le narrateur est un jeune ouvrier, autodidacte car, dit-il, « pour nous, étudier ce fut dès le début se révolter », qui a une vocation d’écrivain et qui la mûrit dans son apprentissage du combat, dans sa confrontation aux œuvres de toutes les époques et de tous les pays. Peter Weiss prend à bras le corps les défaites du camp progressiste dans cette période : celle des républicains espagnols, celle des communistes détruits dans les procès de Moscou, dans les purges staliniennes. Il nous donne de nombreux éléments pour en comprendre les racines. Ces défaites pèsent encore sur nous aujourd’hui, comme la défaite de la Commune de Paris, en 1871, a durablement affaibli le socialisme en France. Rapporter ces passés aide à réfléchir au présent.

J’ai repris la lecture intégrale de ce texte à Joigny, grâce à l’appui de C3V, depuis mai 2013.

 Peter Weiss veut donner à voir, à comprendre. Il écrit un vaste roman où il peut faire s’exprimer des points de vue antagonistes sans en minorer l’un ou en caricaturer l’autre. N’y a-t-il pas une connivence entre cette volonté de Weiss et la vôtre ?

C’est vrai, il y a cette volonté de comprendre qui est le moteur, la dynamo du texte - dans les deux cas. C’est une sorte de texte qui est ainsi. Ce ne sont pas des « dénonciations » ni des pamphlets, etc. ; pas des J’accuse – ces beaux textes ont leurs propres lois, des livres comme L’Esthétique de la résistance en ont d’autres.

Ce mélange de rumination et d’allée vers l’avant, cette dynamique sans cesse renouvelée par les changements de points de vue et de plans, sont possibles parce qu’on prend le temps et la place de déployer les phénomènes, les histoires, les logiques impersonnelles.

Il y a aussi une longue tradition de recherche, en histoire, en philosophie, en littérature, en biologie, qui est de poser ensemble le personnel et l’impersonnel. En fiction comme en poésie ou dans le récit, le journal, il en résulte une poétique particulière – que je veux comprendre, que j’étudie dans le livre de Peter Weiss.

 Où en êtes-vous dans votre Journal de la crise ? Quand sera-t-il publié ?

2006 est publié sur internet, sur le site d’un ami, Laurent Margantin, Œuvres ouvertes. Ce premier volume sera repris j’espère d’ici la fin de l’année chez publie.papier – donc disponible à la fois en un bon volume qui tiendra bien dans la main et au format epub, pour ceux qui lisent sur tablette ou leur ordi. L’intérêt d’internet et de l’epub c’est que le lecteur peut cliquer et aller directement vers l’article ou la source qui est citée. Pour 2006, il y a 200 liens actifs et vérifiés.

Je suis en train de récrire 2007. Je ne sais pas encore quand j’aurai fini. Si tout va bien, avant la fin de l’année. Ce serait bien si on pouvait le publier aussi en feuilleton, comme 2006, sur internet.

Pour les trois autres volumes (2008, Avant, Après) j’ai de forts brouillons. Tout en travaillant à 2007, je prends aussi des notes, voire esquisse des chapitres entiers des trois autres.

 En même temps que vous menez ce travail d’écriture, continuez-vous à tenir un journal, à prendre des notes quotidiennement sur cette crise qui continue ? Ou avez-vous déjà d’autres projets ?

J’ai arrêté de prendre des notes le 15 octobre 2008. Certaines lectures, certains événement en cours viennent nourrir les deux derniers volumes, Avant et Après.

J’ai une bonne demi-douzaine d’autres livres en chantier. Les deux plus importants sont Descartes tira l’épée – un ensemble de poèmes dont Un hymne à la paix (16 fois) est l’esquisse du poème final – et Des beautés imparfaites, une esthétique. En fait, je n’arrête pas de penser et travailler à ces deux livres. Je continue de prendre des notes, parfois des strophes ou des paragraphes viennent et des lectures, des questionnements les alimentent. Ces deux ouvrages en appellent d’autres. Par exemple Syllabes, strophes, poèmes, une poétique qui est inconcevable sans les concepts mis en œuvre dans Des beautés imparfaites. J’écris aussi de petits livres pour mon ami Benoit Jacques.

Et il y a des surprises ; l’autre jour j’ai écrit un poème au sein d’un collectif rassemblé par Michaël Battala et Andrea Inglese, « Marbrerie du moulin rouge ». Il y a probablement, dans ce poème, plusieurs rapports avec le Journal, par exemple une façon de réunir, à propos d’un même ensemble d’événements et dans un seul espace de lecture plusieurs dimensions, politiques au sens large, psychologiques, techniques, ouvrières, historiques, sensorielles, etc.

[1Peter Weiss, L’Esthétique de la résistance, roman. Traduit de l’allemand par Éliane Kaufholz-Messmer. Trois volumes, Klincksieck éditeur : 1989, 1992, 1993.


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