Yonne Lautre

Jean-Paul Scot, auteur de « Jaurès et le réformisme révolutionnaire » Jeudi 13 novembre 2014 à Joigny 

mercredi 12 novembre 2014 par Scot Jean-Paul , Yonne Lautre

Entretien réalisé par la Rédaction de Yonne Lautre le 20 octobre 2014

Jeudi 13 novembre 2014 à Joigny : République et Socialisme, quelle était la stratégie politique de Jaurès ?
avec Jean-Paul SCOT,
auteur de « Jaurès et le réformisme révolutionnaire »

 Jean-Paul Scot, vous êtes historien et vous venez de publier ’Jaurès et le réformisme révolutionnaire’. Pouvez-vous d’abord nous expliquer votre cheminement jusqu’à Jaurès ?

J’ai découvert Jaurès en 1984 lors d’un cours annuel sur “le socialisme français de 1815 à 1914”. J’expliquais à mes étudiants que Jaurès était un “réformiste” comme l’affirmait son “historienne” Madeleine Rebérioux, mais j’estimais que Jaurès était pris entre des aspirations révolutionnaires et des pratiques réformistes. Pour moi le “réformisme” était contradictoire par nature.

J’ai redécouvert Jaurès vers 2004 à l’occasion de mes recherches sur les origines de la séparation des Églises et de l’État. J’ai compris alors qu’il avait joué un rôle décisif mais occulte dans l’orientation des travaux de la commission parlementaire, dont Aristide Briand fut le rapporteur et qui élabora en 1903-1904 la proposition de loi d’où est sortie la loi du 9 décembre 1905. Jaurès avait orienté la conception, permis l’adoption et sauvé l’application de cette loi de “liberté et de pacification” qui était une “double émancipation” de l’Église catholique et de l’État enfin séparés. D’où mon livre “L’État chez lui, l’Église chez elle”. Comprendre la loi de 1905, paru en 2005 dans Points Histoire aux éditions au Seuil. Jaurès était bien un des pères de la laïcité.

J’ai donc entrepris la lecture systématique de ses textes publiés dans l’ordre chronologique pour comprendre l’évolution de sa pensée politique. Il a d’abord été un républicain centre gauche mais épris de justice sociale. Vers 1889, déçu par les républicains modérés et Jules Ferry, il se réclame du “socialisme de la Révolution française”. Puis, après avoir découvert Marx lors de la rédaction de sa thèse secondaire, avoir réfléchi aux rapports entre socialisme et émancipation personnelle, et surtout fait l’expérience de la lutte des classes lors de la grève des mineurs de Carmaux en 1892, il se réclame du “socialisme collectiviste” sans pour autant adhérer au Parti Ouvrier Français fondé par le “marxiste” Jules Guesde.

Ce qui m’a poussé à écrire ce livre retraçant l’évolution de la pensée de Jaurès ce sont les multiples déformations, édulcorations, castrations que lui ont fait subir tous ceux qui tentent de l’utiliser pour des usages politiques justifiant soit leurs renoncements soit leurs tentatives éhontées de récupération.

 

 Voudriez-vous dire que sans le ’réformiste’ Jaurès, les laïcs plus ’radicaux’ n’auraient pas obtenu cette loi pourtant très favorable à la laïcité de l’État ?

 

Je dirai que le “laïque” Jaurès (il n’y a pas de réformiste en matière de laïcité) a su rassembler tous les républicains vraiment laïques quelles que soient leurs divergences de sensibilités anticléricales pour faire adopter la loi par la Chambre des députés.

Dès son premier discours à la Chambre des députés en 1886, Jaurès se déclare “sans réserve aucune, laïque” et définit la laïcité par les principes de la liberté de conscience et l’égalité de droits de tous croyants et incroyants. Il dénonce déjà “les dogmes religieux, mais aussi les dogmes philosophiques” et affirme que “l’enseignement public ne doit faire appel qu’à la seule raison et toute doctrine qui ne se réclame pas de la seule raison s’exclut d’elle-même de l’enseignement”. Jaurès est un incontestable laïque, anticlérical, mais pas antireligieux, également opposé à toute idéologie d’État ou à toute philosophie officielle

Dès 1902, il pousse son ami le député socialiste de Lyon et président de la Ligue des droits de l’homme Francis de Pressensé à déposer une proposition de loi plus étudiée que d’autres qui demandaient la dénonciation du Concordat et la rupture avec le Vatican. Cela aboutit à la création de la commission parlementaire des 33 députés chargés d’étudier une “séparation radicale”. Il pousse sept députés socialistes à y rentrer. Si Ferdinand Buisson, radical-socialiste en est le président, le secrétaire en est le député socialiste de Paris, l’historien collaborateur de Jaurès Gabriel Deville et le rapporteur en sera Aristide Briand cornaqué par Jaurès. Le premier conseiller juridique en est Grunebaum-Ballin, un conseiller d’État ami de Jaurès. La commission était composée au départ autant de partisans que d’adversaires de la séparation : 18 mois après, une forte majorité était ralliée à la séparation, avant même la rupture avec le Vatican qui convainquit enfin Combes, resté attaché au Concordat qui lui donnait l’illusion de contrôler l’Église, qu’il n’y avait pas d’autre solution. Tous les députés républicains se disaient laïques et anticléricaux, mais les “séparatistes” étaient minoritaires face aux « concordataires » avant la rupture avec le Vatican approuvée le 30 juillet 1904 par 480 députés contre 90.

Jaurès voulait dès juillet 1904 que la séparation ne soit pas imposée par un coup de force mais qu’elle soit négociée avec l’opposition et même qu’elle soit acceptable par les républicains ”catholiques” afin d’éviter d’aggraver le “conflit des “deux France” qui durait depuis la Révolution. Afin aussi d’achever le programme républicain et radical pour mettre enfin à l’ordre du jour la “question sociale”.

Voila pourquoi en avril 1905, lors du débat à la Chambre, il tente de désarmer les craintes des évêques qui craignaient que la loi ne donne trop de pouvoirs aux laïcs face aux prêtres. Il propose que les biens meubles des anciennes paroisses soient remis aux associations cultuelles “conformément aux règles d’organisation générale du culte dont elles se proposent d’assurer l’exercice”. Jaurès estimait que l’État n’avait pas à réorganiser les Églises selon un statut, ne pouvait pas “démocratiser l’Église catholique malgré elle”, que c’était l’affaire des seuls catholiques. L’article 4 amendé fut adopté par 482 voix contre 52. La droite s’était piégée en le votant et Jaurès pouvait s’exclamer “la Séparation est faite”. Aussitôt commença contre Jaurès une campagne des laïques “radicaux” comme Clemenceau qui traita Jaurès de “laïque en peau de lapin” et de “socialo-papalin”. La gauche se divisa temporairement sur l’application de l’article 4 amendé si bien que les républicains modérés firent alors des concessions aux catholiques (octroi gratuit des églises et prise en charge des grosses réparations par les communes) qui auraient pu être évitées.

La loi fut finalement votée le 3 juillet 1905 par 341 députés contre 233, plus de 70 députés modérés manquant à l’appel alors que l’extrême-gauche votait en bloc la loi qu’elle pensait améliorer tôt ou tard. Jaurès a su rassembler les anticléricaux antireligieux, qui comme le socialiste Allard ou le radical-socialiste Hubbard voulait “faire la guerre à la religion”, les socialistes et les radicaux-socialistes anticléricaux mais respectueux de la liberté de religion, les radicaux anticléricaux et anciens « concordataires hostiles à la liberté des Eglises, et quelques républicains modérés de gauche. Mais l’alliance des antireligieux et des radicaux concordataires aurait pu faire échouer la séparation.

Jaurès a également sauvé l’application de la loi contre Clemenceau qui, une fois Président du Conseil en 1906, voulait de force briser la résistance des catholiques et contre Briand, ministre de l’Instruction publique et des Cultes,qui proposait de retarder l’application de la loi. Jaurès argumenta ainsi en novembre 1906 : “Les catholiques ne veulent pas de la loi ; tant pis pour eux, nous leur accorderons la loi commune, la garantie de la liberté égale pour tous.” L’esprit de la loi ne fut pas modifié par les quelques modifications qui y furent introduites face au refus de l’Eglise d’appliquer la loi : elle resta une loi de “libération et de pacification” permettant une “double émancipation” : de l’État qui ne devait plus s’immiscer dans les affaires de l’Église et qui supprimait tous les budgets des cultes ; de l’Église qui gagnait une liberté qu’elle n’avait jamais eue même sous l’Ancien Régime, mais qui devait renoncer à imposer ses normes et des dogmes par la loi aux incroyants comme aux croyants. Théoriquement, la République ne connaissait que des citoyens.

 Ainsi, par ce nouvel ouvrage, vous souhaitez démontrer que Jaurès était révolutionnaire, mais que pour agir, pour faire progresser les droits citoyens et sociaux, il oeuvrait pour des avancées « réformistes » ?

 J’ai effectivement pris le contre-pied de ceux qui disent depuis longtemps que Jaurès n’est qu’un simple “réformiste” ou qui le taxent de “parlementarisme petit bourgeois”. Je m’élève également contre les récupérations et les instrumentalisations dont il a fait l’objet depuis quelques années, Nicolas Sarkozy le cita 83 fois lors de sa campagne électorale de 2007. Le Front National osa afficher que “Jaurès aurait voté Front National”. Mais le parti socialiste et des journaux de “gauche” ont, ces derniers mois, fait de Jaurès un simple “défenseur de la République”, un champion de la “justice sociale” et un “martyr de la paix” oubliant qu’il avait toute sa vie dénoncé le capitalisme comme un “système inique” et lutté pour un “socialisme collectiviste” comme on disait à l’époque.

Révolutionnaire, Jaurès l’est doublement : avant 1892, il entend parachever l’oeuvre de la Révolution française, celle esquissée en 1793-1794 par les Montagnards qui avaient proclamé que le droit à la vie et au bonheur était supérieur à la liberté de commerce et d’entreprise, et qui ont jeté les bases des futures politiques d’instruction publique, d’assistance sociale, de solidarité nationale, de distribution de terres ou de travail aux pauvres et de contrôle des prix, des salaires et des profits. Il entend alors prolonger le “socialisme de la Révolution française”.

A partir de 1893, ayant découvert les analyses de Marx en lisant le Capital et fait l’expérience de la violence des luttes de classes aux côtés des mineurs de Carmaux, il considère que le capitalisme, fondé sur l’exploitation du travail, sur l’extorsion de la plus-value est un système “inique”, “contraire à l’idéal de justice sociale et au principe d’humanité”, un système aux contradictions insurmontables créant toujours plus d’inégalités.

Toute sa vie, il restera fidèle à la théorie de la valeur de Marx. Si pour lui “le socialisme est nécessairement révolutionnaire”, c’est qu’il définit le socialisme comme la transformation de la propriété capitaliste en propriété sociale afin de mettre fin à l’exploitation capitaliste et de permettre l’émancipation du prolétariat et de la société toute entière. En 1908, il fait adopter par le parti socialiste enfin unifié l’objectif révolutionnaire de “résorber et supprimer le capitalisme”.

Mais Jaurès veut dépasser l’opposition formelle entre réformisme et révolution. Entre 1899 et 1901, après l’Affaire Dreyfus et afin d’unir tous les socialistes, il s’interroge : “Comment passer de la société bourgeoise à la société communiste ? par quels chemins ? par quelle évolution ?” Il refuse la “méthode” de Jules Guesde, le fondateur du Parti Ouvrier Français, le principal parti socialiste marxiste, prônant comme seule méthode la lutte frontale classe contre classe, classe ouvrière contre bourgeoisie, et concevant la révolution comme la prise du pouvoir insurrectionnelle et l’instauration de la dictature du prolétariat. Il refuse également le mot d’ordre de la “la grève générale insurrectionnelle” que prônent les “anarcho-syndicalistes” et les “syndicalistes révolutionnaires” qui dirigent la CGT. Il reproche aux uns et aux autres de se gargariser de la “phrase révolutionnaire” et affirme que les échecs des insurrections de 1848 et de 1871 montrent que le mythe du Grand Soir doit être abandonné. Mais il reproche aussi aux “réformistes” comme Paul Brousse, le dirigeant de la Fédération des Travailleurs socialistes de France, de croire que le socialisme se réalisera par en bas, pas à pas, pas la simple création de coopératives et de services municipaux. Il rompt avec Millerand quand celui-ci affirme la possibilité d’une “coopération de classes” entre travailleurs et capitalistes. Il réfute les arguments du social-démocrate allemand Edouard Bernstein partisan d’une « révision » du marxisme et de simples réformes.

Jaurès développe en effet dès 1901 la stratégie de l’” évolution révolutionnaire” selon une formule qu’il emprunte à Marx. Le passage du capitalisme au socialisme ne s’opérera “ni par un coup de force, ni même par un coup de majorité”, mais par l’introduction progressive, sous la pression des travailleurs, de formes de propriété sociale non capitalistes (nationalisations, services publics nationaux et municipaux, coopératives de production et de consommation, mutuelles, etc.) ne reposant pas sur la logique du profit et préfigurant la gestion socialiste au nom de l’intérêt général et du bien commun. Au cours d’une phase de transition plus ou moins longue marquée par de grandes luttes sociales, coexisteront et s’affronteront des entreprises capitalistes et des entreprises non capitalistes. Quand la majorité des travailleurs sera gagnée à la supériorité du socialisme, la victoire électorale sera possible et les travailleurs prendront progressivement le pouvoir dans les entreprises. En effet, Jaurès entend compléter la démocratie politique et la souveraineté nationale par la démocratie économique et sociale eu nom de la « souveraineté du travail ». Il ne suffit pas que le suffrage universel soit égalitaire grâce à la représentation proportionnelle à tous les nivaux, il faut encore que les travailleurs deviennent de réels citoyens dans les entreprises aussi bien publiques que privées, en étant associés à leurs directions.

Cette stratégie ne se limite donc pas à la conquête de droits sociaux et à des avancées “réformistes”. 

De simples réformes ne peuvent être des solutions durables aux contradictions fondamentales du capitalisme. Les réformes doivent être des “préparations”, des “points d’appui” pour des “conquêtes plus hardies”, Jaurès dit même “des germes de communisme semés en terre capitaliste”. Les socialistes doivent certes défendre toutes les “revendications immédiates” des travailleurs (salaires, conditions de travail, droits sociaux), mais également des réformes mettant en cause le profit capitaliste et “destinées à faire éclater peu à peu les cadres du capitalisme” (nationalisations, services publics, assurances sociales, gestion démocratique des entreprises).

Voila ce qu’est le réformisme révolutionnaire : préparer la révolution sociale par des réformes révolutionnaires, et une fois que la majorité des citoyens sera convaincue de la supériorité et de la nécessité du socialiste, faire que la propriété socialisée devienne dominante.

 L’assassinat de Jaurès en 1914 est le plus souvent présenté uniquement comme résultant de son opposition à la guerre qui se prépare. Mais, à la lumière de votre recherche, est-ce seulement cela ?

 

Jaurès s’opposait à la guerre qui menaçait dès 1905 en Europe non par pacifisme mais par hostilité au capitalisme. Dès 1895 déjà, il condamnait le capitalisme qui “porte en lui la guerre comme la nuée ardente porte l’orage”. Il établissait une analogie entre guerre des classes et guerres entre nations en raison de leurs mobiles communs, la volonté de domination et d’expansion. “Tant que cela sera, toujours cette guerre politique, économique et sociale des classes entre elles, dans chaque nation, suscitera les guerres armées entre les peuples.” Il dénonce dès 1898-1902 le nationalisme, le colonialisme, le racisme, la peur du “péril jaune” comme des moyens utilisés par les bourgeoisies pour détourner les classes ouvrières de leurs luttes anticapitalistes.

Voilà pourquoi il dénonce les massacres des Arméniens par les Turcs, l’exploitation coloniale en Inde ou en Algérie, le partage de la Chine par les impérialistes européens, les rivalités franco-allemandes au Maroc et les violences de la colonisation bien avant d’organiser la défense de la paix entre les nations européennes. Très tôt, il dénonce les buts de guerre expansionnistes de la Russie tsariste que la France soutient de fait. Il reproche en 1914 au gouvernement Viviani et à Poincaré, le président de la République, d’être les dupes ou les complices de l’impérialisme russe. Car la Russie est la principale base économique et financière de l’impérialisme français ! Il était prévu que Jaurès présente le 26 août 1914, au Congrès de l’Internationale qui devait accentuer l’action contre la guerre, un rapport sur l’impérialisme qu’il n’a pas eu le temps d’écrire.

Jaurès n’était pas antimilitariste car il était en effet un champion de la défense nationale. Il estimait que seule était juste une guerre de défense de la nation victime d’une agression caractérisée après refus par l’agresseur d’un arbitrage international. Il a toujours refusé une guerre de revanche pour reconquérir l’Alsace-Lorraine car “la liberté pourrait périr dans la violence”. Mais il redoute dès 1904 une guerre franco-allemande à la suite des rivalités coloniales au Maroc et de la course aux armements. Il compte lutter contre la guerre par trois moyens et en agissant sur trois fronts. Il ne se contente pas comme les partis socialistes et les antimilitaristes de réclamer la suppression des armées permanentes et leur remplacement par des milices populaires.

Dans les Congrès de l’Internationale, il a toujours réclamé un “long travail d’éducation et d’organisation” des travailleurs contre le danger de guerre afin de rendre possible un mouvement international de “grève générale contre la guerre”, en particulier dans les chemins de fer, les ports et les usines d’armement. En France, il préconise entre 1910 et 1912 la création d’une nouvelle armée de deux millions de réservistes de 21 à 35 ans comme en Suisse (service militaire de six mois plus huit périodes de mobilisation pour manoeuvres). Ainsi, il préconisait une “méthode défensive totale” et l’organisation de la “nation armée” comme lors de la levée en masse en 1792. En même temps, il préconisait le recours diplomatique à l’arbitrage international en cas de conflit et l’organisation de la sécurité collective par la Cour internationale de la Haye. Ses adversaires l’accusaient donc de vouloir désarmer la France et d’être donc un traître à la patrie, voire un agent de l’Allemagne. Ce n’est pas un pacifiste ou un antimilitariste qu’a assassiné le nationaliste Raoul Villain mais un critique de l’état-major réactionnaire et un socialiste internationaliste.

En effet Jaurès ne perdait pas de vue l’intérêt de la classe ouvrière dans sa lutte contre la guerre. Il pressent le “grand massacre de prolétaires” que sera la guerre moderne avec la nouvelle puissance de feu des artilleries et des armes offensives nouvelles. Il en dénonce toute l’horreur et la barbarie lors des deux guerres qui mettent en feu les Balkans en 1912 et 1913. Ce sont les ouvriers et les paysans qui seront les premières victimes de guerres faites au profit des marchands de canons. Il faut par la paix internationale qu’ils assurent l’avenir du socialisme. Il faut que les prolétaires, en défendant la patrie, aient conscience de servir un dessein plus vaste, de préparer un très grand avenir de puissance et de paix.... Jamais un prolétariat qui aura refusé de défendre avec l’indépendance nationale, la liberté de son propre développement n’aura la vigueur d’abattre le capitalisme.” Jaurès est conscient que la guerre européenne compromet les progrès du socialisme.

Il est d’ailleurs curieux de constater que les plus récents biographes de Jaurès oublient ses condamnations des fauteurs de guerre. Premier exemple, au congrès de Bâle en novembre 1912, Jaurès termine son célèbre discours par cette exhortation souvent partiellement coupée : “l’Internationale doit veiller à faire pénétrer partout sa parole de paix, à déployer partout son action légale ou révolutionnaire qui empêchera la guerre, ou sinon à demander des comptes aux criminels qui en seront les fauteurs.” Deuxième exemple : le dernier jour de sa vie, alors que le sous-secrétaire d’État Abel Ferry, qui tentait de le dissuader de continuer sa campagne contre la guerre en lui disant “vous serez tué au premier coin de rue”, Jaurès lui répliqua : “Je vous jure que si vous nous conduisez à la guerre, nous nous dresserons, nous crierons la vérité au peuple... Nous allons vous dénoncer, ministres à la tête légère, dussions-nous être fusillés.”. Et Jaurès déclarait aux journalistes de l’Humanité quelques minutes avant son assassinat : “Je vais écrire cette nuit une sorte de J’accuse où je dénoncerai les causes et les responsables de cette crise.”

Jean Jaurès n’a donc pas été un pacifiste idéaliste et encore moins un pacifiste intégral comme ont voulu le faire croire la majorité des députés radicaux et socialistes élus en 1936 qui ont capitulé devant Hitler à Munich en 1938, qui ont laissé écraser les républicains espagnols et qui en 1940 ont voté les pleins pouvoirs à Pétain. Beaucoup ont collaboré ensuite tout en se réclamant de Jaurès !

 Avez-vous déjà de nouveaux projets de recherches et de publications ?

J’ai envie de reprendre mes travaux des années 1970-1980 sur la crise de longue durée des années trente aggravée par la guerre et la collaboration avec l’occupant pour mieux expliquer comment se mirent en place entre 1944 et 1946 des solutions structurelles durables permettant la croissance soutenue des Trente Glorieuses.
Au lendemain de la Libération, des compromis politiques et sociaux entre bourgeoisie industrielle saint-simonienne et syndicalisme ouvrier (une CGT de 5 millions d’adhérents), entre gaullistes et communistes pour l’essentiel, permirent la mise en application du Programme du Conseil National de la Résistance. En dépit des tensions sociales et des conflits politiques de la Quatrième et des débuts de la Cinquième Républiques, ces compromis furent durables et aboutirent à un partage équitable des gains de productivité entre le capital productif et l’investissement d’un côté et les gains directs et indirects de l’autre.
C’est alors que se mit en place le modèle social et économique français. Cette croissance de longue durée se fit au détriment des rentiers et du capital financier. Mais dès 1983-1984, il fut remis en cause et on voit aujourd’hui tous les effets. Si je connais bien les archives du PCF, du Parti socialiste et de la CGT, il me faut travailler sur les archives de la Fondation De Gaulle. Pour faire un véritable bilan des années 1981-1994, il faudrait que les archives de la Fondation François Mitterrand soient ouvertes, ce qui n’est pas le cas.

 Au travers de ce livre et de votre oeuvre, comment concevez-vous votre rôle en tant qu’historien ?

J’ai toujours voulu être un chercheur critique en même temps qu’un citoyen militant. Un chercheur militant car la science suppose de comprendre les fondements réels des sociétés, de leur reproduction et de leur transformation ; un militant critique car l’histoire peut apporter des éclairages à l’action politique. Depuis longtemps, je n’ai pas d’engagement partisan mais je propose mes analyses à toutes les forces de gauche, tout en critiquant leurs dérives ou leurs insuffisances.


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