Yonne Lautre

Jacques Caplat , auteur de « Changeons d’agriculture - Réussir la transition ».

lundi 29 décembre 2014 par Caplat Jacques , Rédaction de Yonne Lautre

Entretien réalisé par la Rédaction de Yonne Lautre le 1er novembre 2014
Lire aussi : Jacques Caplat : « Changeons d’agriculture - Réussir la transition »

 Jacques Caplat , vous venez de publier chez Actes Sud « Changeons d’agriculture - Réussir la transition », deux ans après avoir publié « L’agriculture biologique pour nourrir l’humanité ». Quel a été votre cheminement personnel vers le « bio » ?

Mon père était éleveur ovin « conventionnel », même s’il n’était pas très éloigné de la bio. À la fin des années 1980, il a dû arrêter son élevage (trop petit pour être viable) et s’est reconverti dans le maraîchage biologique. Cependant, je n’avais pas suivi son évolution bio de près, car j’étais à l’époque étudiant et n’étais plus présent sur la ferme. Mon intérêt pour l’agriculture biologique était initialement une intuition liée à ma conscience environnementale, mais sans être une priorité.
C’est au cours d’un travail de 6 mois au Nord-Bénin que j’ai réellement découvert l’agriculture biologique, lorsque je me renseignais sur les techniques d’agronomie tropicale que les communautés paysannes pouvaient s’approprier et qui pouvaient s’insérer dans les réalités agroclimatiques et sociales locales. J’ai alors compris et vécu, comme une évidence, que seule l’agriculture biologique apportait des solutions techniques crédibles, performantes, socialement appropriables et écologiquement pérennes pour les systèmes agricoles non-tempérés (tropicaux, sahéliens, de montagne, etc.).
Après mon retour en France, j’ai toutefois encore travaillé deux ans en agriculture conventionnelle (dans une Chambre d’Agriculture) avant d’avoir l’occasion de devenir conseiller dans un Groupement d’Agriculture Biologique, puis animateur à la FNAB (fédération nationale d’agriculture biologique). L’avantage est que j’ai vécu moi-même une « conversion bio » en tant que conseiller technique, et j’ai ensuite accompagné de nombreux agriculteurs conventionnels vers la bio. Lorsque je parle de transition vers la bio, je m’appuie donc sur une réalité concrète et vécue, sur de nombreux paysans qui ont engagé et réussi cette évolution.

 Pourquoi changer d’agriculture ? L’agriculture « conventionnelle » n’est-elle pas capable d’évoluer, de s’adapter aux besoins, de devenir plus durable ?

C’est précisément le fond du problème. Beaucoup d’acteurs agricoles et d’agronomes font comme si il existait « l’agriculture », au singulier, et comme si la seule question posée était celle de son aménagement (avec plus ou moins de chimie). Dans ce schéma simpliste, il y aurait d’un côté une version « avec chimie » qui serait le conventionnel, une autre « sans chimie » qui serait la bio, mais toutes les bases agronomiques resteraient les mêmes et pourraient s’échelonner d’un pôle à l’autre.

La réalité est totalement différente ! Il y a eu trois foyers principaux d’invention de l’agriculture, et des dizaines de foyers secondaires, créant des bases agronomiques différentes. L’agriculture que nous avons développé en Europe et imposée au monde à partir du XXe siècle n’est qu’une agriculture parmi d’autres. Il faut bien comprendre qu’elle est spécifique et qu’elle relève de choix politiques et scientifiques : c’est uniquement en comprenant ces choix que nous pouvons, à notre tour, choisir de l’aménager ou d’en changer.

 Quels sont donc ces choix, et quelles autres agricultures pourraient être développées ?

Blés et paysans en Pays-de-la-Loire

Cette agriculture dite « conventionnelle » (qui fait convention) est d’abord basée sur des cultures pures, c’est-à-dire une seule espèce végétale par parcelle. Ensuite, elle pratique une sélection standardisée dans des conditions artificielles, qui supprime toute interaction entre les plantes, les écosystèmes et les humains (les OGM n’en sont que l’ultime caricature). Ce choix de sélection oblige à adapter le milieu aux variétés ! Pour cela, cette agriculture a recours aux engrais chimiques pour artificialiser les sols... mais cela rend les plantes encore plus inadaptées aux milieux dans lesquels elles sont cultivées, donc extrêmement fragiles. Il est alors nécessaire de recourir aux pesticides de synthèse pour les protéger. Enfin, l’agriculture conventionnelle est fondamentalement et rigoureusement « productiviste », c’est-à-dire qu’elle cherche à augmenter la productivité... qui n’est pas autre chose que le rendement par travailleur. Il ne faut pas confondre les rendements à l’hectare (performance, intensivité) et les rendements par travailleur (productivité). Augmenter la productivité, cela implique intrinsèquement de remplacer la main-d’œuvre par des machines. C’était logique en 1950 (la main-d’œuvre manquait pour reconstruire l’Europe et l’énergie semblait abondante), c’est absurde et criminel dans un monde de chômage de masse et d’énergie rare et chère.

Adapter ce « modèle », en utilisant moins de chimie ou en modifiant le travail du sol, ne permet absolument pas de résoudre les problèmes de fond auxquels il conduit. Nous devons regarder ce que d’autres histoires humaines ont su inventer, nous devons modifier toutes ces structures. D’abord, les systèmes agricoles le plus performants en termes de rendements à l’hectare sont basés sur les cultures associées (plusieurs espèces par parcelle). Ensuite, les variétés doivent s’adapter au milieu et non l’inverse : il faut réhabiliter les semences paysannes, c’est-à-dire adaptées, adaptables et évolutives. La chimie de synthèse détruit les équilibres plantes-écosystème et ne sont plus nécessaires puisque les plantes sont moins fragiles, elle peut (et doit) être supprimée. Enfin, il faut réhabiliter la place de l’humain en agriculture : main-d’œuvre, savoirs, relations paysans-société.

 Par rapport aux nécessités que vous énoncez, y a-t-il une ou différentes agricultures « bio » en France ?

D’une certaine manière, il y aura toujours plusieurs agricultures biologiques, car il s’agit d’une démarche et non pas d’un modèle tout-fait : il y a autant d’agricultures bio que de combinaisons entre terroirs et sociétés. Cela étant, toute l’agriculture biologique européenne ne s’inscrit pas exactement dans la même démarche.

Cultures bio très performantes en milieu aride dans le Languedoc

Pour moi, la seule définition incontestable de l’agriculture biologique est celle de ses fondateurs, puisqu’ils sont les mieux placés pour décrire leurs objectifs ! Or, cela est très clair dans les deux livres qui sont à la base de tous les courants de la bio à travers le monde (Fécondité de la terre, d’Ehrenfried Pfeiffer, 1938 ; Testament agricole, de Sir Albert Howard, 1940). L’objectif de Pfeiffer et d’Howard était de construire un « organisme agricole » basé sur les relations entre l’écosystème, l’agrosystème et les humains. Ils ont tout simplement appliqué à l’agriculture la révolution systémique qui a traversé les sciences occidentales au XXe siècle. Et leur objectif correspond exactement aux bases agronomiques que je viens d’énoncer.

Mais cette agriculture biologique « idéale » n’est pas simple à atteindre en Europe, où nous devons composer avec des variétés inadaptées et inadaptables, avec peu de savoirs sur les cultures associées, peu d’habitude de mettre en relation arbre et agriculture, un cadre fiscal défavorable aux agricultures riches en main-d’œuvre, etc. Par conséquent, il existe des formes intermédiaires ou partielles. La suppression des produits chimiques de synthèse (sous-entendu : sans modifier les bases agronomiques par ailleurs) est une étape de transition. Cette « étape » est souvent confondue avec la bio, d’autant qu’elle correspond peu ou prou au règlement européen sur l’agriculture biologique. Ce règlement, limité dans l’espace et dans le temps, n’est pas « la bio », il en est seulement une traduction politique circonstanciée. Il est un premier pas - qui peut être dévoyé s’il conduit à ce que certains appellent une « bio industrielle ». Cette dernière est contradictoire avec la volonté des fondateurs de la bio et des mouvements de paysans bio (FNAB, Nature & Progrès, MABD), et devrait selon moi être appelée « agriculture conventionnelle sans chimie ».

Tout l’enjeu de la transition d’une agriculture vers l’autre réside en fin de compte dans l’articulation des différentes étapes. Un paysan peut commencer par remplacer les produits chimiques par des produits naturels, il peut commencer par respecter la physiologie des animaux (remettre les vaches à l’herbe), il peut commencer par redonner à sa ferme une taille humaine et créer des emplois, etc. Mais au bout du compte, toutes ces démarches doivent se rencontrer.

 À quels objectifs aimeriez-vous contribuer avec votre dernier livre « Changeons d’agriculture - Réussir la transition » ?

Par mon expérience et celle de milliers de paysans en France et de millions dans le monde, je suis conscient qu’une autre agriculture est possible à grande échelle. Ce n’est pas une théorie, mais un fait incontestable, une réalité vécue et éprouvée. Pourtant, de nombreux paysans et citoyens croient sincèrement que ce changement est impossible, et s’enferment par ignorance et fatalisme dans la justification à tout prix d’un « modèle » qui s’effondre.

Mon principal objectif aujourd’hui est par conséquent d’aider les agriculteurs conventionnels à envisager ce changement, puis à s’engager dans une transition progressive. Pour schématiser, il ne s’agit pas d’enfoncer encore davantage la tête des agriculteurs sous l’eau, mais au contraire de les aider à reprendre pied.

Mon dernier livre vise dans un premier temps à expliquer aux citoyens et aux paysans ce qui caractérise l’agriculture conventionnelle, et ce qu’il nous faut modifier pour mettre en œuvre une agronomie refondée et performante, respectueuse de l’environnement, des humains et des territoires - ce que j’appelle l’agriculture biologique, mais l’essentiel est de nous mettre d’accord sur un contenu et non pas de débattre des mots. Je m’efforce ensuite d’analyser les étapes et dispositifs qui peuvent aider les agriculteurs conventionnels d’aujourd’hui à s’engager dans une transition agricole. Lorsque l’objectif est clair et résolu, il est en effet possible de définir des étapes progressives et pragmatiques, partant de la réalité et des contraintes actuelles des agriculteurs.

Enfin, je n’oublie pas les citoyens non-agriculteurs. Nous pouvons tous contribuer à ce changement d’agriculture, sans attendre que celui-ci vienne « d’en haut ». Par le jardinage urbain, par le financement de l’accès à la terre, par l’organisation d’un approvisionnement bio et local de la restauration hors-domicile, etc., nous avons tous des moyens d’action significatifs et utiles.

En savoir plus avec le blog de l’auteur : blog : www.changeonsdagriculture.fr
La photo de l’auteur est de J-M. Gouëlou que nous remercions de son autorisation.
Les autres photos sont de l’auteur.


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