Yonne Lautre

Raphaël Darley : Qu’en est-il du projet de centrale électrique au bois de Tonnerre ?

vendredi 1er juillet 2016 par ARPENT, Darley Raphaël , Rédaction de Yonne Lautre

Entretien réalisé par la Rédaction de Yonne Lautre le 11 février 2015

 Raphaël Darley, quand et comment avez-vous eu connaissance du projet de centrale électrique au bois de Tonnerre ?

Nous avons eu connaissance du projet de centrale de production d’électricité à partir du bois par un article de l’Yonne Républicaine de mars 2011. En cherchant à nous renseigner, nous avons appris que les délégués de la communauté de commune, qui est porteuse du projet, avaient eu l’information en juin 2010, lors d’une réunion où étaient intervenus un intermédiaire (agent de l’investisseur ?) et un expert forestier indépendant.
En septembre 2011, le président de la communauté de communes annonce le bouclage imminent d’un dossier instruit depuis trois ans... dans le plus grand secret bien sûr.
Avec l’association ARPENT « Association pour la Restauration et la Protection de l’Environnement Naturel du Tonnerrois », nous avons organisé une réunion publique, que nous voulions contradictoire, en octobre 2011. Nous avons tenté d’inviter un maximum de délégués de la CCT, mais seule une d’entre eux était présente (sur une centaine d’invitations). Le président de la CCT était aussi présent.
Sur la forme, ces quelques éléments mettent en évidence le déni de démocratie à tous les niveaux :

  • au niveau de la présidence de la CCT qui n’a pas informé la population sur le projet (secret industriel dira le Président lors de la réunion d’octobre 2011)
  • au niveau des délégués qui, à aucun moment, n’ont répercuté les quelques informations qu’ils avaient auprès des habitants de leur commune.

  Pourriez-vous nous décrire ce projet ?

Il n’est pas aisé de décrire précisément ce projet pour la simple raison que les seules informations que la presse a relayées sont partielles et quelque peu fluctuantes.
Ce projet répond à un appel de la communauté de communes qui cherchait à « meubler » la grande zone industrielle toujours vierge d’installations et à créer des emplois dans une zone particulièrement sinistrée. La réponse de l’investisseur est une réponse d’opportunité économique : le prix d’achat par EDF de l’électricité d’origine renouvelable lui permet de rentabiliser son projet.
Il s’agirait d’un projet de centrale d’une puissance électrique de 5MW alimentée par la biomasse locale. Là aussi, depuis l’origine du projet, des informations diverses et variées ont circulé, quelques cultivateurs locaux ayant même songé un moment à convertir une partie de leur surface agricole pour produire du miscanthus pour alimenter la centrale. Il fut aussi question de brûler des déchets de bois (palettes, déchets de scierie...).
Le rendement d’une centrale électrique thermique tourne autour de 33 %. Pour une puissance électrique de 5Mw, il faudra donc une puissance thermique de 15Mw, c’est-à-dire brûler l’équivalent d’environ 100 000 stères de bois par an. Le Président de la Communauté de Communes affirme que le Tonnerrois est suffisamment bien pourvu en forêts pour assurer cette production.

  Pourriez-vous revenir sur cette question de rendement ? 33 % c’est extrêmement faible…

La loi de Carnot est dure, mais c’est la loi ! 33% correspondent au taux moyen de conversion d’énergie thermique primaire en énergie électrique en sortie de centrale, aussi bien pour une centrale nucléaire, que pour une centrale à charbon ou une centrale au bois. Les 66% restants sont perdus, sauf récupération partielle comme source de chaleur.
Dans un monde qui court à une crise énergétique sans précédent, tant en terme de réchauffement climatique que de raréfaction des ressources, il conviendrait de lutter systématiquement contre tous les gaspillages d’énergie. Or, on est ici devant un projet construit sur une seule logique pour l’industriel (que je préfère appeler l’investisseur) : l’argent ; et une seule préoccupation pour les élus décideurs : se donner des chances d’être réélus...
Dans cette logique, l’investisseur va chercher à gagner un peu plus en trouvant des partenaires à qui revendre de la chaleur et c’est ainsi que le projet s’accompagne de la création de plusieurs hectares de serres « industrielles » qui utiliseront une partie des calories de la centrale. Des serres qui vont produire quoi ? pour qui ? comment ? Mystère... Mais sans doute pas des légumes de qualité pour la population locale...
Dans le meilleur des cas, les serres n’utiliseront que 50% de cette chaleur récupérable, et l’énergie perdue de la centrale représentera au minimum 40% de l’énergie produite par la combustion du bois, c’est-à-dire environ 40 000 stères de bois... de quoi chauffer 2 à 3000 logements... quasiment de quoi chauffer la ville de Tonnerre...
Ce projet est insensé car il ne répond pas à une logique basée sur l’analyse de besoins humains, mais une logique de profits et d’intérêts de quelques-uns.
Il est en complète opposition avec les unités de cogénération telles que l’Autriche en a développé depuis très longtemps et qui visent à produire en priorité de la chaleur et en même temps de l’électricité, mais qui sont à l’arrêt quand les besoins de chauffage sont nuls. Dans ces installations, le rendement approche 80%.
Pour terminer sur cette question du rendement, il convient sans doute de minimiser assez largement les indications données ci-dessus si on prend en compte l’énergie grise, c’est-à-dire l’énergie qui sera nécessaire pour exploiter le bois, le transporter et le préparer à la combustion. Selon Jean Ganzhorn, le rendement d’une centrale bio masse sans cogénération tomberait alors à moins de 20 %...

 100 000 stères de bois par an correspondraient à quelle surface de forêt ?

Difficile à évaluer car la forêt locale est très variable en peuplement et en densité suivant les expositions et les terrains. Cela dépend aussi de la façon d’exploiter, du type de coupe ou d’éclaircie. A titre d’exemple, on peut estimer à 80 stères par ha la production d’une éclaircie de taillis renouvelable tous les 15-20 ans. A partir de cette base on peut estimer qu’il faudrait exploiter environ 1200 à 1500 ha par an, soient 25 000 à 30 000 ha pour assurer la pérennité. Cette surface forestière est certainement disponible dans un rayon de 50 km, même s’il faut prendre en compte :

  • qu’au moins au 2/3 elle est constituée de forêts privées appartenant à de petits propriétaires ;
  • que sur les 5000 ha de forêts communales, une partie est destinée à l’exploitation par les affouagistes des différentes communes.

Le plus gros problème n’est pas celui de la ressource, elle existe, mais plutôt de son mode d’exploitation (il faudra que le bois coûte le moins cher possible).
Pour avoir fait du bois quasiment tous les hivers dans les forêts locales depuis 40 ans, je vois nettement l’impact des modes d’exploitation sur l’environnement. Ces dernières années, l’arrivée de machines énormes et surtout le travail par tous les temps ont saccagé non seulement les chemins forestiers (rarement remis en état par les exploitants) mais aussi les parcelles. Dans la forêt de Tonnerre, des ornières de près de 50 cm de profondeur sillonnent les parcelles. Alors, qu’en sera-t-il quand on passera à une exploitation plus systématique ?

 Actuellement quand on veut s’opposer à un projet destructeur en France, on nous rétorque que nous refusons la création d’emplois locaux… Qu’en serait-il pour ce projet ?

Effectivement, on met toujours en avant la création d’emplois, mais là encore en évitant tout débat de fond sur le sens de ces emplois et leur utilité sociale et environnementale. Quand le président nous dit, la main sur le cœur : « je travaille pour le Tonnerrois et pour les Tonnerrois », toute critique de ses projets est perçue comme un travail de sape contre le Tonnerrois et les Tonnerrois... Pourtant, c’est avant tout pour l’investisseur qu’il travaille, c’est lui qui va gagner beaucoup d’argent grâce, entre autres, à des terrains vendus bien en dessous de leur prix de revient. Quand on cherche des exemples de régions qui réussissent à créer des emplois non délocalisables, on trouve par exemple l’installation de maraîchers bio pour fournir les cantines scolaires. On pourrait imaginer, dans le cadre d’une exploitation raisonnable de la forêt, la création de chaudières de cogénération pour les zones d’habitats collectifs ou pour les collectivités.
Actuellement aucune donnée fiable n’a été diffusée sur les perspectives d’emplois, les estimations qui sortent de temps en temps sont vagues et fluctuantes. Je ne suis pas certain que l’exploitation forestière, par exemple, soit très porteuse d’emplois locaux... Les équipes de bûcherons que j’ai pu croiser jusqu’ici en forêt étaient en majorité composées de main d’œuvre étrangère.

 Pourriez-vous revenir sur ce qui a conduit les élus locaux à soutenir ce projet ?

Je pense que la grande majorité des élus locaux ont soutenu ce projet uniquement sur la perspective de la création d’emplois. Le Tonnerrois est tellement sinistré en matière d’emploi que « tout est bon » pour espérer un mieux. Par contre, les élus avec lesquels j’ai eu l’occasion de parler du projet n’en ont que quelques idées très vagues, quand ils en ont. Il ne le soutiennent donc pas pour ce qu’il est, mais simplement pour les emplois potentiels. Je pense que bon nombre d’entre eux soutiendraient de la même façon un projet de DSKlub par Dodo la Saumure...

 Comment les citoyens du Tonnerrois ont-ils été informés de ce projet, ont-ils pu s’exprimer et le faire évoluer ?

Les seules informations qui aient été diffusées sont les articles de l’Yonne Républicaine et la réunion publique que nous avons organisée en octobre 2011. Les personnes présentes à cette réunion ont pu s’exprimer mais le président de la CCT n’a jamais rien fait pour initier un débat citoyen sur la question. A plusieurs reprises j’ai adressé à l’Yonne Républicaine des contre-informations suite à des interviews du président de la CCT, mais sans écho.

  L’autre procès que l’on nous fait tout le temps est bien entendu : « Vous êtes contre ce projet, mais que proposeriez-vous ? » Aussi Raphaël, pensez-vous que nous puissions avancer des alternatives, en terme d’une autre gestion de la forêt, en terme d’emplois qui aient du sens social ?

La question des alternatives pose le problème de l’émergence de ce type de projet en dehors de toute réflexion et de toute implication citoyenne. Aujourd’hui, nos élus préfèrent faire appel à des cabinets, à des consultants, à des bureaucrates divers et variés pour avoir une « expertise », plutôt que de mobiliser les citoyens dans l’élaboration de leurs projets. Comme si les citoyens n’étaient pas capables de décider de leur avenir et n’étaient pas capables de raisonner sur leur devenir. Pour autant, cette démarche suppose aussi de leur donner les moyens de s’informer, voire de se former. Les pistes à explorer ne manquent pas en se référant aux principes de la transition : comment rendre notre territoire plus résilient sur le plan de l’énergie, de l’alimentation, du transport. Cette réflexion, orchestrée par les collectivités, pourrait déboucher sur des emplois solides, solidaires et non délocalisables. Personnellement, je n’ai pas d’idée préconçue, ni de solution miracle, seul un véritable travail de fond avec la population pourrait faire émerger des pistes satisfaisantes.

 Réussissez-vous à avoir des informations sur le devenir de ce projet ou cela reste-t-il « confidentiel » ?

De temps en temps l’Yonne Républicaine donne les quelques informations transmises par le Président de la CCT, mais en dehors de ça, c’est le noir complet. Les quelques délégués que j’ai interrogés n’ont pas d’autre information à donner que « ça suit son cours... ».

 À nous donc de contribuer à informer les citoyens et à les inciter à la vigilance. À leur donner à connaître d’autres solutions comme ce qu’entreprend la commune de Tramayes, en Bourgogne, depuis plusieurs années.

Effectivement, la première de nos préoccupations devrait être d’en finir avec le gaspillage sous toutes ses formes et à commencer par le gaspillage énergétique. Le scénario Négawatt insiste bien sur cette nécessité en montrant que l’énergie la moins polluante est bien celle que nous ne consommons pas. Réfléchir aux alternatives citoyennes qui vont dans ce sens, travailler sur l’efficacité, diversifier les sources d’énergie, autant d’initiatives en totale opposition avec ce projet stupide.

Lire aussi :
Agir contre le projet Actipôle de Centrale Biomasse du Tonnerrois

Les photos ont été prises par l’auteur en proximité de Tonnerre.


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