Yonne Lautre

« Pillage et solidarité. À propos des discussions et remarques autour de l’éditorial du site d’Echange non marchand » par Nicolas Sersiron

jeudi 19 novembre 2015 par Sersiron Nicolas

Pour lire l’éditorial du site d’Echange non marchand cité. (publié aussi par Yonne Lautre ici.)

ENM peut-il continuer à financer le Paradis bleu à Befotaka sans chercher à comprendre les causes profondes de notre présence à 10 000 km de la France ? Pourquoi sont-ils si pauvres et pourquoi sommes-nous si riches ? Notre action, visiblement positive à Befotaka, permet-elle de lutter contre les causes de la pauvreté généralisée de ce pays ? Ne donne-t-elle pas une très bonne image de la France ? Ce qui est à l’opposé de la réalité des pillages pratiqués par ses entreprises. Ne sommes-nous pas les instruments involontaires de la diplomatie d’un pays qui a besoin de redorer son image ? Pourquoi n’y a-t-il pas en France d’associations malgaches pour nous apprendre la sobriété : ne pas gaspiller, ne pas consommer les richesses de la nature sans réfléchir à l’avenir, ne pas réchauffer la planète, etc ? Ou bien, comment faire pour être plus solidaire avec les autres. Toutes choses qu’ils savent encore très bien faire, et que nous avons globalement oublié chez nous.

Madagascar est sans doute le pays où il y a le plus d’associations humanitaires occidentales en relation avec le nombre de ses habitants, cela depuis des décennies. Or nous ne pouvons pas voir d’amélioration substantielle des conditions de vie à Madagascar. La pauvreté est endémique, la faim est toujours présente particulièrement dans le Sud, l’eau est rare et souvent non potable, la santé est toujours vacillante et payante, les écoles publiques ne sont toujours pas gratuites et restent sans moyens, l’électricité publique n’existe pas à Befotaka. Comme partout dans le monde, mais plus violemment encore à Madagascar, les inégalités croissantes entre les plus riches et le reste de la population créent une violence qui augmente chaque année et font de plus en plus fuir les voyageurs étrangers. Le tourisme, une ressource très importante pour ce pays, est en train de régresser. Pourtant les populations accueillantes et une nature - bien qu’elle soit en cours de dégradation rapide - encore magnifique, laissait espérer un développement rapide.

Durant des siècles nos ancêtres européens ont mis en esclavage des dizaines de millions d’africains, colonisés tous les continents, exterminés des peuples entiers comme les 50 millions d’amérindiens d’Amérique du Nord, volés les terres et toutes les richesses à leur portée. L’hubris et la recherche de puissance sur la Nature comme sur les hommes était leur dieu. La violence fut extrême. En 1947 à Madagascar, l’armée française a massacré entre 50 et 100 000 indépendantistes sur une population inférieure à 5 millions d’habitants. Quel crime avaient-ils commis ? Celui de vouloir la liberté de leur pays. Oui, nous avons pillé et nous pillons encore les ressources naturelles végétales, minières et fossiles), les ressources humaines (SMIC malgache autour de 30 euros/mois) et les ressources financières par le maintien d’une dette totalement illégitime des pays comme Madagascar : un des plus pauvres de la planète

Pourtant notre but, nous les amis de ENM mus par un magnifique esprit de solidarité, est d’améliorer la vie de la population malgache, et en particulier celle de Befotaka Nord, si je ne me trompe pas. Alors en parallèle à ce que nous faisons là-bas, ne devons-nous pas nous poser la question de l’extractivisme, le pillage multiforme des pays, dits hypocritement en développement, dont nous profitons abondamment ici, et de notre responsabilité individuelle et collective ?

La compétitivité, la croissance économique, la concurrence non faussée, le développement durable, la croissance verte, l’aide publique au développement, etc. etc. ne sont-ils pas les concepts actualisés de l’idéologie de conquête qui animait Christophe Colomb et les conquistadores ? Ne sont-ils pas les mots d’une novlangue permettant de masquer l’application primitive de la loi du plus fort, avec pour valeur première le profit et pour but général l’accumulation sans fin de richesses matérielles.

Nous savons tous que ce n’est pas tenable, que les dégradations environnementales sont considérables et les atteintes à la biodiversité définitive, que les ressources minières touchent à leur fin, qu’il faut laisser 80 % des ressources fossiles dans le sol si nous ne voulons pas voir la température augmentée de plus de 2 degrés. Un tiers de la population mondiale ne mange pas suffisamment pour avoir une vie active, alors qu’un autre tiers est en surpoids ou obèse.

Malgré ces connaissances sur les dérives mortifères du système que nous propageons partout, nous allons encore voter pour des gens promettant plus de croissance, moins de chômage, une vie meilleure, plus de sécurité et moins d’injustice. Des mensonges ! La loi du profit s’impose à nos gouvernants quelque soit la couleur de leurs affiches. Pouvons-nous accepter que la démocratie s’arrête devant le mur de l’argent ? La réalité est que plus ici se traduira par moins là-bas. Nous sommes depuis bien longtemps dans un système de vase communiquant, pourtant il n’y a qu’une seule planète. Ce que nous avons ici nous l’avons pris pour une grande partie ailleurs. 60 % des terres que nous utilisons en Europe pour nous nourrir ou pour fabriquer des agrocarburants sont à l’étranger. Sans matière première, pas de travail de transformation, pas de transport facile, pas d’aliments peu chers, pas de pétrole à gogo, pas de voitures de plus d’une tonne pour transporter 70kg de viande humaine. Et évidemment pas le stock de CO2 que nous avons produit depuis la révolution industrielle. Nos émissions vont en s’accentuant chaque année. Le réchauffement impacte plus fortement les pays du Sud. Il fait de plus en plus chaud à Befotaka. On ne peut évacuer le problème en disant que c’est la faute aux Chinois premier producteur mondial de GES (gaz à effet de serre). Chaque jour, en achetant leurs produits nous sommes responsables d’une partie importante de leurs émissions de GES, comme de leurs pillages de matières premières à travers le monde.

Alors soyons très, très humbles en étant bien conscient de la schizophrénie dans laquelle nous vivons. D’une main nous donnons en permettant à quelques personnes de développer une vie meilleure et plus autonome à Befotaka nord et de l’autre nous participons quotidiennement aux pillages extractivistes qu’ils subissent du fait de notre style de vie ultra gaspilleur et hyper matérialiste. Les pillages extractivistes sont en train de prendre une ampleur terrible à Madagascar qui subit ce que l’on appelle « la malédiction des matières premières ». Plus les sous-sols et la nature d’un pays regorgent de richesses plus la population est pauvre et subit une violence croissante du fait de la folie extractiviste. Le Congo Kinshasa, la RDC, en est le plus terrible et spectaculaire exemple avec ses presque dix millions de morts depuis deux décennies.

Notre pays, la France, premier partenaire commercial de la grande île participe activement à cette diplomatie des matières premières : dépossessions par les transnationales. S’il n’est pas le seul, car la Banque mondiale, le FMI et d’autres pays, dits développés sont aussi très actifs, il reste très probablement le plus influent. Il a aussi une grande responsabilité dans l’incapacité des gouvernements qui se sont succédé à Madagascar à créer une vie digne dans la justice et l’égalité pour l’ensemble des malgaches. Car cela voudrait dire permettre aux gouvernements successifs d’exercer pleinement le pouvoir sans être déstabilisés. Par exemple celui de transformer leur matières premières sur place, d’empêcher le pillage et l’exportation de ces ressources à l’état brut, de créer des services publiques pour tous, de lutter contre la corruption, etc.

Je suis très heureux d’avoir rencontré Méline pour la première fois en 2000 ou 2001, d’avoir ensuite réussi à convaincre Jacques de m’accompagner lors d’un deuxième voyage à Befotaka en 2001 ou 2002, je ne sais plus exactement, et que nous ayons réussi à créer ENM et convaincre d’autres personnes de participer à cette grande aventure. Sans Méline, sans Nicolas, sans Jacques et sans tous les amis de ENM, rien n’aurait été possible, mais ne faisons pas de Méline une icône. Certes sans nous tous elle serait sans doute encore une paysanne-infirmière-sage-femme. Nous pouvons être fier qu’elle soit devenue, en plus d’être présidente de « Femmes, réveillons-nous » et du Paradis bleu, maire de sa ville, mais n’en faisons pas une « Amma ». Que par la place qu’elle est en train de prendre dans la politique de son pays, elle puisse décupler les actions que nous avons engagé avec elle, c’est possible. Même si nous sommes tous un peu Méline et qu’elle même est un peu nous, attention aux dangers du culte de la personnalité et aux adorations qui masquent les véritables problèmes. Restons conscient de la fragilité des choses, des contradictions dans lesquelles nous vivons.

Agissons ici aussi autant sur le plan politique, pour que notre pays cesse de néo-coloniser Madagascar, que sur notre vie personnelle gaspilleuse de richesses provenant des pays dits en développement dont Madagascar. C’est certainement beaucoup plus important pour l’amélioration de la vie des malgaches que ce que nous faisons pour que l’aventure du Paradis bleu continue. Même si cela semble nettement plus difficile, il en va de notre intégrité, physique et psychique, à tous et toutes.

Pour plus d’informations :

  • Dette et extractivisme, de Nicolas Sersiron, Ed Utopia oct 2014, 220 pages, 8 euros, encore en librairie.
  • Un article de Alberto Acosta, ancien ministre de Bolivie sur l’extractivisme, mais très mal traduit http://cadtm.org/Extractivisme-et-sous

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