Yonne Lautre

« A la défense de « la muette » » (forêt roumaine) et quelques nouvelles forestières."

dimanche 22 novembre 2015 par Bell Nicholas

Il y a deux ans, Orlando Balas [1] nous a alertés sur la déforestation massive, souvent illégale, de son pays, la Roumanie, dont les forêts sont parmi les plus magnifiques et anciennes d’Europe. Il expliquait que la Roumanie est un grand exportateur de bois (cinq millions de tonnes de bois en 2011) et que les plus grands importateurs européens sont l’Italie, l’Autriche, la Hongrie et l’Allemagne. Il dénonçait surtout deux compagnies autrichiennes, Schweighofer et Egger, champions dans le domaine des coupes drastiques, souvent rases.

Sa lutte contre ces pratiques a reçu un important coup de pousse en octobre 2015 grâce à un rapport détaillé, « La dernière forêt volée » [2] publié par l’Environmental Investigation Agency (EIA) basé à Washington (Etats-Unis), suite à une enquête menée pendant deux ans. Selon EIA, plus de la moitié du bois coupé en Roumanie est récolté illégalement. Le pays a perdu environ 280.000 ha de forêt pendant les dix dernières années. Dans la majorité des cas de coupes illégales, le bois s’est retrouvé ensuite dans la chaîne commerciale de Schweighofer. Cette entreprise transforme 40% de la production annuelle roumaine de bois résineux.

En avril 2015, l’EIA a rendu public une vidéo filmée clandestinement qui montre des représentants de Schweighofer en train d’accepter du bois coupé illégalement. Le 7 mai, ces accusations ont été reprises par le magazine allemand, Der Spiegel. Deux jours plus tard, plusieurs milliers de Roumains ont protesté dans les rues de Bucarest contre la destruction des forêts de leur pays. Le 21 octobre, le journal britannique, The Guardian, a publié un long article sur le rapport de l’EIA [3].

Dans un autre article publié le même jour [4], The Guardian évoque un rapport de l’association américaine, « Natural Resources Defence Council » (NRDC) qui dénonce le fait que des forêts anciennes de feuillus en zones humides soient en train d’être détruites afin de satisfaire l’appétit grandissant des mégacentrales à biomasse en Europe [5]. C’est précisément le sujet du documentaire remarquable de Benoît Grimont, « Menaces sur la forêt française » qui a été diffusé par France 5 le 20 octobre 2015 [6]. Ce film démarre à Gardanne, là où la plus grande centrale à biomasse française est en train d’être mise en place par la multinationale E.On, en évoquant ses conséquences négatives et la contestation locale. Il part ensuite au Royaume-Uni, où l’engouement pour cette forme de bois-énergie industriel a atteint une dimension hallucinante (la seule centrale de Drax engloutit chaque année 7 millions de tonnes de granulés de bois) et puis aux Etats-Unis et au Canada, les pays qui fournissent la plus grande partie de la biomasse pour ces centrales, dont les forêts subissent une forte accélération de coupes.

L’avant-première du film de Benoît Grimont a eu lieu lors des Assises nationales du mouvement SOS Forêt organisées du 16 au 18 octobre à Gardanne. Cette rencontre qui a réuni environ 250 personnes avait comme ambition d’insister sur la question cruciale des forêts à quelques semaines de la COP21, la conférence internationale sur le climat à Paris [7] (7). Les intitulés des quatre séances de travail donnent une idée des sujets abordés : « La forêt, poule aux œufs d’or ou écosystème ? », « Des forêts ancrées dans un territoire », « La forêt, un bien commun à défendre collectivement » et « Réconcilier le social, l’écologique et l’économique ».

L’un des moments forts des Assises était la soirée avec le chanteur québécois, Richard Desjardins. Il nous a montré son documentaire « L’Erreur boréale » qui a profondément bouleversé son pays lors de sa sortie en 1999 et a ensuite donné un magnifique concert. A travers l’association, « L’action boréale », Richard Desjardins reste fortement engagé dans la défense des forêts canadiennes [8].

J’écris ces lignes dans le train après un séjour de trois jours à Bruxelles, où je me suis confronté au labyrinthe, non seulement des couloirs des Institutions européennes, mais aussi de leur jargon, de leurs sigles incompréhensibles. Un certain nombre de parlementaires et de fonctionnaires à la Commission Européenne commencent à se rendre compte qu’il n’est plus tenable de laisser développer un secteur de biomasse industriel sans aucune contrainte, et avec un maximum de subventions publiques (rappelons qu’E.On recevra un milliard et demi d’euros sur 20 ans pour le fonctionnement de sa centrale à Gardanne).

Les discussions commencent donc sur une réglementation de la « biomasse durable ». Pour des ONG comme FERN et le Bureau Européen de l’Environnement [9], ces règles devraient limiter ou même interdire un soutien public pour des centrales surdimensionnées comme Gardanne et Drax. Mais le lobby de l’industrie de la bio-énergie est également omniprésent… Ses principaux arguments commencent cependant à pâlir face aux études menées par le NRDC et Dogwood Alliance, également présents cette semaine à Bruxelles, et par de nombreuses autres organisations et ministères qui démontrent que brûler de la biomasse forestière provoque, sur une période d’environ 50 ans, deux à quatre fois plus d’émissions d’effet de serre que le charbon [10]. La biomasse est également plus polluante (particules fines, dioxines etc.), sauf pour le soufre.

Les gouvernements et institutions européens comprennent aujourd’hui qu’ils ont commis une immense erreur en soutenant il y a une dizaine d’années les agrocarburants qui ont provoqué une déstabilisation catastrophique du secteur alimentaire. A mon avis, il est certain qu’ils arriveront à la même conclusion par rapport au bois-énergie industriel. Mais il leur faudra combien d’années ? Et combien de milliards d’argent public auront été déjà gaspillés pour détruire combien de milliers d’hectares de forêts à travers la planète ?

[1« Protégeons la muette », Orlando Balas, Archipel n° 220, novembre 2013. Orlando est auteur, enseignant et militant écologiste. Parmi ses livres : « La muette » (non traduit)

[2« Stealing the last forest », rapport de 44 pages disponible sur www.eia-global.org où il existe aussi un résumé en allemand

[3« Major Austrian timber firm accused of illegal logging in Romania”

[4“US forests under threat as demand for wood-based biofuels grows”.

[5Voir « Alerte forestière du Sud des Etats-Unis », Archipel n°237, mai 2015

[6Il existe également une version en anglais, “Threatened forests”

[8Ecouter l’émission « Colère boréale » sur le site www.radiozinzine.org

[9Ces deux ONG viennent de publier de nouveaux rapports à ce sujet. Voir www.fern.org et www.eeb.org

[10La Maison Blanche a publié une déclaration début juillet 2015 rejetant le mythe de la carbone-neutralité de la combustion de biomasse forestière


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