Yonne Lautre

« Tsunami : Retour sur urgences » par Tom Roberts

Secrétaire Attac 89
jeudi 6 janvier 2005 par Roberts Tom

RETOURS SUR URGENCES

« Boue. Boue et Pierres… Quelques palmiers arrachés, déchiquetés, pulvérisés… Par-ci par-là un objet familier émerge de cette masse gluante et visqueuse et nous rappelle que jadis, sous nos pieds, il y avait encore de la vie, des gens qui ne sont plus. Puis cette odeur, difficile à identifier, mais qui reste accroché aux narines avec des relents de mort… »
Souvenir. Choloma. Honduras.

Cela s’est donc passé le dimanche 26 Décembre 2005.

Un séisme d’une puissance rarement observé, 8,9 sur l’échelle de Richter, ébranle le nord de l’île de Sumatra. Dans les heures qui suivent, un raz de marée frappera les pays avoisinants. Le bilan sera difficile à établir mais atteint, voire dépasse, les 150 000 morts. Sans compter les blessés, les sans abri, la destruction des infrastructures avec ses conséquences sur l’aide internationale… et un avenir incertain pour toutes les populations concernées.

Inutile de s’étendre ici sur le détail des bilans. La presse en a déjà fait largement l’écho. Mais l’aide humanitaire n’en est qu’à ses débuts et déjà de nouvelles interrogations apparaissent, notamment sur comment éviter que de telles situations se reproduisent. Nous devrons inévitablement, d’une façon ou d’une autre, les aborder, les étudier et tenter d’y apporter des réponses. Pour cela, il sera nécessaire de revenir en détail sur le drame, ainsi que sur ceux qui l’ont précédé, afin de comprendre ce qui s’est réellement passé et de proposer des pistes d’action réalistes pour l’avenir.

L’ironie du sort dans tout cela, c’est que les mêmes questions se sont posées depuis longtemps.

Les réflexions ne manquent pas sur le sujet. Il y a un capital d’expérience et des propositions, voire des réponses, qui ont déjà été formulées. Les études, les références, les exemples et les analyses existent, autant au travers des aspects techniques (approches scientifiques, systèmes d’alerte, communications…) que politiques (la volonté des nations et des responsables…) ou encore financières (moyens nécessaires pour prétendre à une certaine efficacité).

Depuis plus de trente ans, toute une génération de praticiens, de chercheurs, d’acteurs de terrain travaillent sur le thème des catastrophes avec une conviction qui surprend encore :

Une catastrophe n’est jamais naturelle, la fatalité n’est pas de mise

, Dieu n’a rien a avoir dans tout cela ! S’il nous est difficile, voire impossible d’atteindre un risque zéro, nous avons amplement les moyens de réduire considérablement les dégâts. D’ailleurs, nous le faisons lorsque nous en avons les moyens (Surveillance des crus en France, Sensibilisation des populations ou construction antisismique aux USA ou au Japon…).

Seulement, les êtres humains ne sont pas tous égaux devant les effets des catastrophes.

C’est cette inégalité qui génère la vulnérabilité qui, à son tour, génère la souffrance.

Exemple : Le 23 décembre 1972, la ville de Managua, au Nicaragua, est frappée par un séisme de magnitude 5,6. En soi, on ne considère pas cette puissance comme étant forcement destructrice. Pourtant, sur une population de 420 000 h, on relèvera entre 4 et 6000 victimes.

Un an plus tôt, le 9 février 71, un autre séisme de magnitude 6,6, soit trente fois supérieur que celui de Managua, frappe l’agglomération de Los Angeles, aux USA. Malgré la force de l’événement et surtout la densité de la population (7 millions de personnes), il n’y aura « que » 60 morts.

Ce n’est qu’un exemple, mais il illustre bien cette conviction partagée par ceux qui affirment que seuls les phénomènes sont réellement naturels (séismes, ouragans, inondations, tsunamis…).

Par contre, la catastrophe se traduit par les effets sur les communautés humaines. L’impact est proportionnelle au degré de vulnérabilité de ces dernières… et, en termes de vulnérabilité, la pauvreté est un facteur déterminant.

Cette conviction et ce travail ont permis de conclure que si les populations du « Sud » sont trop souvent victimes des catastrophes, ce n’est pas parce que les phénomènes naturels y sont plus fréquents ou plus importants, mais simplement parce que les pays concernés sont plus vulnérables… en d’autres termes, que les conditions de vie et ce que l’on pourrait appeler le « niveau de développement » en sont les véritables causes. Ceci nous permet d’extrapoler et de conclure qu’une réelle politique de développement … durable … est la première et la meilleure politique en termes de prévention.

Seulement, cette démarche n’existe ni dans les faits, ni dans la volonté politique ou économique. D’ailleurs, c’est souvent l’inverse qui se produit. Le développement mené dans sa pure dimension économique, ainsi que les réalités sociales qui persistent dans bon nombre de pays (et qui découlent d’inégalités flagrantes) aggravés parfois par des mesures d’ajustements structurels et autres restrictions budgétaires, sont autant de facteurs qui transforment souvent le phénomène naturel en catastrophe.

Reprenons un autre exemple tiré de l’histoire : L’ouragan qui s’abattît sur l’Honduras en 1974 était certes naturel, les trois mille morts de la ville de Choloma ont été balayés par un « mini » raz de marée qui venait de la montagne… Les pluies diluviennes avaient gonflé les terres d’eau, provoquant d’immenses glissements de terrain. Dans les vallées, des barrages naturels se sont formés avec tout ce qui fut entraîné par les flots : arbres déracinés, pierres, amas de terre et détritus en tous genres. C’est au moment où la force de l’eau a atteint le point de résistance de ces barrages qu’ils ont fini par céder. Nous en avons constaté les conséquences.

Jusqu’à là, il est possible de conclure que la catastrophe était naturelle. Néanmoins, une analyse plus approfondie de la situation nous a appris que cette suite d’événements à été rendu possible grâce à deux facteurs importants.

D’une part, il y avait une surexploitation du bois destiné à l’exportation, ce qui eut pour conséquence d’affaiblir la terre et de provoquer une érosion considérable. L’absence d’une réglementation en la matière, pour des raisons visiblement économiques, a été déterminante.

D’autre part, plus grave encore, la déforestation était aussi le fait des paysans eux-mêmes qui cultivaient les flancs des montagnes. Certains pourraient alors être tentés de poser la question : Pourquoi ne cultivaient-ils pas en plaine ? La où la terre reste fertile et où les conditions de travail sont moins pénibles. La réponse est (presque) simple. A cette époque, 4% de la population détenaient 65% des terres cultivables. Les petits paysans n’avaient pas accès à ces zones qui étaient entre les mains des grandes compagnies bananiers Nord américaines comme United Brands, Standard Fruits et les riches propriétaires.

Peut-on donc dire que la catastrophe était réellement naturelle ?

Que dire des populations pauvres qui s’installent dans des zones à risque lorsque la terre n’a que peu de valeur ?

Que dire des bidonvilles qui parsèment la planète et où les habitants qui s’y entassent deviennent les premières victimes dès que la nature se réveille ?

D’ailleurs, qui s’en soucie réellement ?

Les choses changent, certes, mais généralement pour le pire.

En revenant sur l’actualité et, face à la force des phénomènes naturels, il est certain qu’il n’existe pas de solutions miracles.

Seulement, les beaux discours et l’admirable élan de solidarité n’auront de sens dans le temps que si nous réaffirmons la nécessité de véritables politiques en matière de développement, ainsi que dans les efforts considérables en termes de prévention (techniques de construction, urbanisme, systèmes de surveillance et d’alerte, communications, éducation…).

Il n’est certainement pas question d’apparaître cynique en invoquant des analyses, des chiffres ou des statistiques qui seraient basés sur des drames humains.

Au contraire, il nous appartient, au nom de l’avenir, de refuser toute fatalité en dénonçant tout ce qui rend l’homme vulnérable. Si les réalités sociales, les impératifs économiques, les inégalités qui en découlent, l’absence de politiques de prévention contribuent à cette vulnérabilité, alors il nous appartient de les dénoncer et de proposer des alternatives.

Nombreux sont ceux qui ont agi au sein des ONG, dans les instances nationales et internationales, qui, depuis une trentaine d’années, constatent des dysfonctionnements et ont proposé des débuts de solutions. Mais force est de constater que nous n’avons pas beaucoup évolué par rapport au degré zéro de la prévention.

Un des problèmes majeurs qui se posent en matière de prévention, c’est qu’il est difficile, voire impossible, de l’évaluer. Là, il faut bien avouer que dès que l’on parle d’investissement, et notamment lorsque cela touche les finances publiques, nous évoluons dans une culture de l’évaluation.

Cela reste normal dès lors qu’il s’agit de justifier l’utilisation des deniers publics, mais cela pose un problème certain lorsque nous souhaitons aborder le champ de la prévention. Si on parviendra toujours faire un bilan des dégâts causés par une catastrophe, évaluer des besoins, chiffrer les pertes en vies humaines… il n’est pas possible de dire, par rapport à des investissements importants, combien de vies ont été sauvées, quelles infrastructures ont été épargnées ou quelles conséquences économiques nous aurions évité.

D’ailleurs, il en est de même dans le débat sur la prévention de la délinquance, où l’on favorise la répression, facilement évaluable, aux politiques de prévention…

M. Bush évoque la création d’une coalition (il semble particulièrement affectionner ce terme) pour venir en aide aux sinistrés du Sud Est Asiatique.

Messieurs Chirac et Douste-Blazy
réfléchissent à une série de mesures qu’il serait nécessaire de mettre en place à l’avenir, dont une idée de « SAMU mondial pour mieux coordonner la réponse à ce type de crises humanitaires. »

Et, « Lors du premier conseil des ministres de l’année, Jacques Chirac a également prôné la mise en place au niveau européen et mondial d’une « force humanitaire de réaction rapide prête à se déployer en cas de catastrophes naturelles ». » (Le Monde. 04/01/05)

Quant au ministre des affaires étrangères, Michel Barnier, il propose la création d’une « force européenne de protection civile ». Soulignant qu’il fallait « tirer des leçons de cette tragédie pour l’avenir », il a estimé nécessaire la création d’un « petit état-major commun qui mobiliserait et utiliserait les moyens de protection civile existant ». (Le Monde. 04/01/05)

Par ailleurs, de nombreuses propositions fusent concernant des annulations partielles de la dette, des moratoires (proposition de la Grande Bretagne auprès du G8), ou encore des systèmes de taxation (type taxe Tobin.. ?..)… avec, par exemple la « tsunami contribution » évoquée par M. Kouchner.

Chacun se réveille. Ce n’est que louable. Mais il conviendrait de rappeler que la plupart de ces idées existent depuis longtemps !

Outre les campagnes pour l’annulation de la dette du Tiers Monde, ou encore l’idée d’une taxation des spéculations financières pour financer le développement, il conviendrait aussi de rappeler à M. Bush que le département des Affaires Humanitaires des Nations Unies a été crée au milieu des années soixante-dix (sous le nom de l’UNDRO : United Nations Disaster relief Organisation) justement pour coordonner les efforts internationaux suite aux catastrophes.

A ce titre, il faut se souvenir qu’en 1971, suite au Raz de Marée qui ravagea le Pakistan oriental (devenu depuis le Bangladesh), un collectif d’associations avait demandé la création d’un tel bureau aux Nations Unies, ainsi que la création d’un corps de « Casques Blancs » (en référence aux casques Bleus) qui serait équipé et financé à partir d’un prélèvement sur le PNB des pays riches (tout ceci ressemble étrangement aux logiques qui ont inspiré la taxe Tobin) et qui, à partir de cinq ou six bases disposées dans les endroits « sensibles » de la planète, seraient à même d’intervenir rapidement et efficacement lors de catastrophes.

Rappelons aussi, pendant que l’on y est, que vingt ans avant les discours de Rio sur le développement durable (1992) qui prônait une prise en compte du développement dans une approche globale (où il devient inconcevable d’évoquer les dimensions économiques sans prendre en compte les aspects sociaux et environnementaux), certaines agences d’urgence préconisaient une approche à partir d’un triptyque « Prévention-Intervention-Reconstruction »… C’est à dire de reconnaître la nécessité d’affronter le risque dans sa globalité (Avant, pendant et après…). Si on occulte un de ces domaines, les deux autres perdent de leur sens.

Quelques années après, cette approche nous a permis d’aborder un autre débat, difficile, sur le lien entre « urgence » et « développement » où nous nous sommes rendu compte que les deux champs étaient indissociables.

Abandon de la dette, moratoire, Samu mondial, taxation ou prélèvements diverses et variés. Certes des idées nobles, des discours admirables, des initiatives louables…

Et si, de temps à autre, on regardait le passé ? Ce qui a été constaté, ce qui a été dit, ce qui a été analysé, ce qui a été proposé … Non seulement pour s’en inspirer, mais surtout pour tenter de comprendre pourquoi on ne s’en souvient plus et que les idées, les discours, puis les promesses et les engagements ont fini par rejoindre le vent…

Tom Roberts / 58 Les Epenards / 89100 GRON

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