Yonne Lautre

Entretien avec Philippe Corcuff : « Redonner une vie libertaire à des gauches moribondes »

samedi 23 janvier 2016 par Corcuff Philippe, Rédaction de Yonne Lautre

Entretien réalisé par la Rédaction de Yonne Lautre le 21 janvier 2016

Entretien de la rédaction de Yonne Lautre avec Philippe Corcuff (maître de conférences de science politique à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon, membre du Conseil scientifique d’Attac et militant de la Fédération Anarchiste) à propos de son livre « Enjeux libertaires pour le XXIe siècle par un anarchiste néophyte » (Éditions du Monde libertaire, octobre 2015)

Philippe Corcuff, vous avez récemment publié « Enjeux libertaires pour le XXIe siècle par un anarchiste néophyte ». Vous y défendez un anarchisme pragmatique. Qu’est qu’être pragmatique pour vous ?

Je fais référence à un courant de la philosophie américaine, méconnu ou caricaturé en France : le pragmatisme, avec des figures comme Charles Sanders Peirce (1839-1914), William James (1842-1910) ou John Dewey (1859-1952). Ceux qui n’ont pas lu ces auteurs croient souvent que le pragmatisme philosophique américain constitue une sorte de quête de l’efficacité pour l’efficacité, sans référence à des valeurs autres que pécuniaires et justifiant alors le capitalisme étasunien. Les usages politiciens et médiatiques des mots « pragmatique » et « pragmatisme » aujourd’hui, par exemple autour de Nicolas Sarkozy ou de Manuel Valls, renforcent cette idée reçue. Or le pragmatisme au sens philosophique a, au contraire, un contenu éthique et, avec Dewey, un contenu politique : une perspective de démocratie radicale qui se révèle critique vis-à-vis des tendances oligarchiques du capitalisme. Le pragmatisme, c’est avant tout se poser la question des effets de son action sur le réel. Peirce, dans son article « Comment rendre nos idées claires ? » (1re éd. : 1878), résume : « considérer quels sont les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par l’objet de notre conception. » Et James caractérise ainsi « la méthode pragmatique » : « c’est l’attitude qui consiste à se détourner des choses premières, des principes, des ’catégories’, des nécessités supposées pour se tourner vers les choses dernières, les fruits, les conséquences, les faits. » (Le pragmatisme, 1907)

C’est pourquoi Dewey a proposé une vision expérimentale de la politique dans un livre encore très actuel pour une philosophie politique radicalement démocratique, Le public et ses problèmes (1927). Pour lui, « les principes généraux » ont à être « formés et mis à l’épreuve en tant qu’outils d’enquête », et non pas envisagés comme des absolus et des dogmes. Cela rejoint l’anti-dogmatisme principiel qui devrait être celui des approches libertaires. Et aussi leur souci d’inscription dans le réel à travers une pratique. Pierre-Joseph Proudhon, figure pionnière d’un socialisme ouvrier libertaire, écrivait ainsi en 1858 dans De la justice dans la révolution et dans l’église : « L’idée, avec ses catégories, naît de l’action et doit revenir à l’action, à peine de déchéance pour l’agent. » Ce qui rejoint le jeune Marx sur la praxis dans les Thèses sur Feuerbach (1845).

Pourtant, vous pouvez croiser dans des manifestations des hommes tout habillés de noir et pour qui défiler derrière une banderole anarchiste, c’est surtout une pose, un look, l’affichage d’une identité, des paroles où « on se la joue », qui n’engagent pas à grand-chose pratiquement, en particulier mais non exclusivement dans la période adolescente et post-adolescente. Et puis on peut aussi rencontrer de vieux anarchistes perclus de dogmes, qui s’ignorent comme dogmatiques, car les dogmes ne concerneraient que les frères ennemis marxistes. Pourtant, ma longue expérience militante m’a fait rencontrer des marxistes anti-dogmatiques (comme mon ami le regretté Daniel Bensaïd), mais aussi nombre de dogmatiques, et des anarchistes dogmatiques, mais aussi des anti-dogmatiques fidèles à l’esprit libertaire contre les rigidités de la lettre.

Bref, en ce début de XXIe siècle, où nombre de repères éthiques et politiques apparaissent brouillés, et tout particulièrement dans la conjoncture présente en France, il peut apparaître utile de redonner une vie libertaire à des gauches moribondes, qu’il s’agisse de l’enlisement de la gauche de gouvernement dans un social-libéralisme sécuritaire, qui a surtout des effets non-émancipateurs et même anti-émancipateurs sur la réalité, ou de la marginalisation dans le confusionnisme des gauches radicales qui ont prétendu en constituer l’alternative depuis les grandes grèves et manifestations de l’hiver 1995, mais qui n’ont plus guère d’effets sur le cours des choses, contrairement à leur meilleure période, c’est-à-dire 1995-2006 avec la victoire du « non » au Traité constitutionnel européen (TCE) en 2005 et le succès du mouvement social contre le Contrat première embauche (CPE) en 2006. Je fais l’hypothèse, avec d’autres comme Irène Pereira (voir, par exemple, son livre Peut-on être radical et pragmatique ? aux Éditions Textuel en 2010), que cela passe par une plus grande hybridation des références anarchistes et pragmatistes. Dans la perspective qui est la mienne, un anarchisme pragmatique s’intéressera alors surtout aux effets émancipateurs, individuels et collectifs, de l’action sur le réel, plutôt qu’aux vaines et dérisoires rhétoriques ou postures anarchistes.

Vous avez été militant dans de plusieurs partis (PS, MDC, Verts, LCR, NPA) et vous voici à la Fédération Anarchiste. Pourquoi cette volonté d’ainsi toujours être d’un parti ? Un sociologue ou un philosophe ne devrait-il pas être indépendant ?

Les sciences sociales et la philosophie, pas plus que les autres activités humaines, ne sont pas hors de la société et de l’histoire. Elles ne sont donc pas « indépendantes » à proprement parler des relations sociales et historiques. Par contre, elles s’efforcent de bâtir une autonomie propre d’analyse, à partir d’outillages plus ou moins spécifiques, de méthodes, de critères de rigueur, d’ailleurs évolutifs au cours du temps et controversées dans les milieux professionnels propres aux sciences sociales et à la philosophie. C’est pourquoi je récuse le scientisme et le philosophisme, c’est-à-dire l’illusion d’indépendance, tout en défendant l’autonomie scientifique de la sociologie et intellectuelle de la philosophie, et en combattant donc le relativisme épistémologique selon lequel on pourrait appeler « sociologie » ou « philosophie » n’importe quoi.

Une des instruments d’amélioration de la rigueur de la sociologie et de la philosophie, c’est la réflexivité, c’est-à-dire le retour réflexif pour interroger ses propres impensés et préjugés. Dans l’ensemble des implications sociales et historiques du sociologue et du philosophe, Pierre Bourdieu distingue utilement, dans ses cours de 1989-1992 du Collège de France Sur l’État (publiées en 2012), « les adhésions », volontaires et conscientes (comme le militantisme dans une organisation politique ou autre), qui sont plus « faciles à suspendre » pour le chercheur dans sa démarche réflexive car bien connues de lui, et « les adhérences », largement implicites et non-conscientes (comme certains effets de l’insertion dans les rapports de classe, de genre, etc.), renvoyant à des implications qui « ne se connaissent pas elles-mêmes ». Ainsi ce n’est pas l’engagement dans une organisation politique qui menace le plus l’autonomie et la rigueur de la réflexion de l’intellectuel professionnel. Je développe cette question dans un livre précédent d’épistémologie des sciences sociales et de théorie sociologique : Où est passée la critique sociale ? Penser le global au croisement des savoirs (La Découverte, 2012).

L’autonomie de la sociologie comme de la philosophie pour un chercheur engagé dans le militantisme partisan, à la différence de l’illusoire indépendance, cela passe par une double éthique professionnelle et militante : ne pas instrumentaliser unilatéralement et hiérarchiquement le travail intellectuel au service d’une organisation politique et ne pas instrumentaliser unilatéralement et hiérarchiquement l’engagement militant au service de la sociologie et de la philosophie. Mais cela implique, par contre, des passages (dans les deux sens) et des dialogues entre les deux pôles.

Si on en revient aux partis politiques, j’ai développé au fil du temps un rapport expérimental à l’engagement en leur sein, en mettant à l’écart tant l’adhésion dogmatique (qui pouvait être une tentation à mes débuts alors que j’étais lycéen, puis étudiant à la fin des années 1970 et au début des années 1980) que le refus dogmatique a priori de toute organisation, en essayant de juger sur pièces en faisant des expériences. On en revient au pragmatisme ! Et c’est une tentative d’évaluation pragmatique de mes engagements partisans successifs que je livre, dans une démarche réflexive qui doit beaucoup à mon métier d’intellectuel, dans le premier chapitre d’Enjeux libertaires pour le XXIe siècle. Pour enraciner l’effort de réactualisation de la pensée anarchiste dans une biographie militante, dans une praxis. Cette évaluation débouche dans la conclusion du livre sur tout à la fois une critique radicale des partis politiques - notamment dans leurs mécanismes de concentration des pouvoirs - et la prise en compte de la nécessité d’organisations politiques – car elles permettent, en particulier, une stabilité relative de l’action et une mémoire critique des expériences émancipatrices passées, rompant avec le zapping néolibéral, qui affecte aussi les milieux critiques et en particulier leurs usages d’internet.

Au fil de mon parcours militant, j’en suis arrivé à la double idée que les organisations politiques sont dans le même temps un obstacle et un appui pour l’émancipation sociale. D’où la perspective de réinventer des organisations politiques différentes, qui ne soient pas tout à fait des partis. La forme parti est historiquement très calée, trop calée, sur l’État-nation moderne, dont elle s’efforce de s’emparer du pouvoir, par les urnes ou de manière insurrectionnelle. Organisation politique, la Fédération Anarchiste n’est pas un parti politique en ce sens. Elle ne cherche pas à « prendre le pouvoir » et elle est, par ailleurs, partie-prenante de l’Internationale des Fédérations Anarchistes (IFA). Elle a des défauts, avec des ressemblances vis-à-vis des partis politiques, dont je m’aperçois au fur et à mesure, et une tendance à l’auto-marginalisation, mais j’ai fait le pari qu’elle pourrait constituer une des expériences organisationnelles susceptibles de nourrir l’émergence d’un nouveau type d’organisation politique moins désajustée par rapport à la perspective d’émancipation individuelle et collective. Ce n’est qu’un hypothèse à tester dans un engagement pratique, qu’il faudra lui-même évaluer à différents moments.

Allez-vous vers toujours plus de radicalité ?

Oui, si l’on entend « radicalité » au sens étymologique retenu par Marx de « saisir les choses à la racine ». Et si l’on ajoute qu’il y a des racines emmêlées dans nos problèmes. C’est-à-dire que l’analyse des sociétés existantes doit faire place à une pluralité de facteurs et que la perspective d’émancipation, qui doit commencer à être mise en pratique ici et maintenant, doit valoriser le pluralisme. Non, si l’on confond radicalité et révolutionnarisme, c’est-à-dire une rhétorique bien huilée qui se la pète pour pas grand-chose, c’est-à-dire boursoufler un petit ego avec des grands mots qui lui permettent de se cacher derrière des oripeaux collectifs et qui donnent l’impression qu’on est plus « rebelle ». Je suis plus radical, donc parce que plus pragmatique, au sens de soucieux des effets émancipateurs sur le réel. C’est une façon de prendre la révolution sociale - c’est-à-dire la mise en cause du capitalisme, de l’étatisme et de la diversité des formes de domination - davantage au sérieux. Une révolution sociale qui n’est pas un « grand soir », mais une boussole qui incite à lutter et à expérimenter dès maintenant, et donc un processus jalonné de ruptures.

Dans votre livre, vous souhaitez faire émerger une « philosophie politique anarchiste, pragmatiste et institutionnaliste, clairement anticapitaliste et anti-étatiste. » Que peut-être un anarchisme institutionnaliste ?

Du point de vue anarchiste qui est le mien, l’étatisme c’est la tendance à l’œuvre dans sociétés modernes faisant de l’État le fil vertical et oppressif intégrant de manière hiérarchique l’ensemble des institutions, en cristallisant à la fois en son sein des dominations sociales globales (de classe, de genre, raciale et postcoloniale, hétérosexiste, etc.) et des dominations propres (bureaucratie, technocratie et représentation politique professionnalisée, notamment). Mais il n’y a pas que l’étatisme dans les États existants, plus composites car il y a des incohérences pratiques liées à l’histoire ou des concurrences entre institutions ou personnes, et par ailleurs les luttes des dominés peuvent y avoir des inscriptions minoritaires. Par exemple, le droit du travail, sur la base d’une relation de subordination entre l’employeur et le salarié, reconnaît certains droits à ceux-ci.

Il faudrait en finir avec l’État, à cause de l’étatisme, tout en préservant des institutions publiques. Celles-ci, à transformer radicalement dans leur organisation, sont utiles pratiquement pour l’école, les transports, l’alimentation, assurer la libre circulation des personnes dans les espaces publics, etc. Elles fournissent aussi des repères stabilisés et partagés pour aider à s’orienter dans la société (des choses aussi banales que le fait pour un piéton de traverser une rue lorsque le feu est vert), selon les pistes récentes fournis par le sociologue Luc Boltanski dans son approche dite « sémantique » des institutions, et des « supports sociaux » permettant d’étayer les autonomies individuelles, pour reprendre l’analyse d’un autre sociologue, Robert Castel (par exemple, comment la sécurité sociale et les systèmes de retraite ont rendu possible à davantage de personnes de se projeter dans une vie individuelle plus autonome par-delà les aléas de la maladie et de la vieillesse). Dans cette perspective, toutes les institutions ne devraient pas être reliées par un seul fil vertical, mais plutôt par une diversité de fils horizontaux et verticaux, équilibrant les pouvoirs, selon l’inspiration du libéralisme politique de Montesquieu, et réduisant les possibilités de nœuds de concentration de pouvoirs et leur stabilisation. On aurait affaire à non pas une verticalité, mais à des verticalités sous des dispositifs de contrôle par des relations horizontales. C’est ce que j’appelle un anarchisme institutionnaliste. C’est une vision de l’anarchisme contraire à quelques partisans de l’anarchisme et surtout à beaucoup de ses adversaires pour qui l’anarchisme serait nécessairement anti-institutionnel ou refuserait toute verticalité. C’est un chemin également opposé à celui, étatico-conservateur cette fois, développé par l’économiste critique Frédéric Lordon dans son récent livre Imperium (La Fabrique, 2015), qui postule, dans un système philosophique nourri d’une certaine lecture de Spinoza, la nécessité de la domination de la verticalité étatiste sur l’horizontalité dans toute société passée, présente et à venir. Cependant l’anarchisme institutionnaliste ne constitue qu’une série de pistes à tester dans des expériences, et qui d’ailleurs ont déjà commencé à être testées dans des expériences, de la Catalogne libertaire hier au Chiapas zapatiste aujourd’hui. Le pragmatisme, encore le pragmatisme !

* Une présentation vidéo par Philippe Corcuff d’Enjeux libertaires pour le XXIe siècle par un anarchiste néophyte, réalisé par Tseweb.tv sur YouTube, 14 janvier 2016

Lien : https://www.youtube.com/watch?v=4N3J-i_xKiA&amp ;feature=youtu.be


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