Yonne Lautre

Pièces et main d’œuvre ou l’enquête critique sur la technocratie

Entretien réalisé par la Rédaction de Yonne Lautre le 20 septembre 2016

 Quand et pourquoi Pièces et Mains d’oeuvre a-t-elle été créée ?

Pièces et main d’oeuvre n’est pas le nom d’un groupe ni d’une association, mais d’une activité, initiée au début des années 2000. Cette activité, l’enquête critique, nous l’avons d’abord menée sur notre ville, Grenoble. Nous ne sommes pas hors-sol, vaticinant à partir de théories générales ; nous partons au contraire de la situation concrète, des faits, pour reconstituer la forme d’ensemble, le “système”. On ne peut pas faire de politique sans comprendre le lieu et l’époque où l’on vit. Or nous avons la chance douteuse d’habiter la première de toutes les technopoles en France. Nous avons assisté, dans notre ville et dans nos vies, aux bouleversements produits par le fait majeur de notre époque : le capitalisme technologique. C’est donc la technologie, ses ressorts et ses effets, qui s’est imposée comme le principal objet de notre enquête.

 Rapidement, quelles sont les spécificités de Grenoble du point de vue de la technologie ?

Depuis l’invention de la Houille blanche (l’hydro-électricité) par Aristide Bergès en 1869, Grenoble a fondé sa prospérité sur le développement techno-industriel : électromécanique, électrométallurgie, électrochimie, nucléaire, électronique, informatique, biotechnologies, nanotechnologies. Dès l’origine, la “synergie recherche-industrie-pouvoirs publics” caractérise le “laboratoire grenoblois”, modèle sur lequel sont depuis conçus tous les “plans” ou “pôles” de compétitivité. Industriels, chercheurs et start up collaborent au service de l’innovation, soutenus par les fonds publics. La technopole, qui aime se présenter comme la “Silicon Valley française”, compte plus de 150 laboratoires de recherche, et une personne sur cinq y travaille dans l’enseignement ou la recherche. Conformément à la sociologie de sa population, ses élus sont majoritairement issus du monde techno-scientifique, “ils sont vaccinés à la high tech”, selon le mot de l’un d’eux.

 Quelles sont les enquêtes critiques que vous menez actuellement et pourquoi ?

Partis du local, du particulier, des faits, nous remontons au général, pour reconstituer la structure de la société techno-industrielle.
Enquêtant sur le capitalisme technologique, nous avons repéré une corrélation avec l’émergence d’une nouvelle classe, à la fin du XIXe siècle : la technocratie, à la fois pilote et bénéficiaire de la compétition internationale fondée sur l’innovation perpétuelle. Cette classe dont l’idéologie est le transhumanisme, travaille à sa transition vers le post-humain, “homme augmenté” à qui l’hybridation avec la machine doit garantir sa toute-puissance démiurgique.
Dans le même temps, la technocratie perfectionne la “machine à gouverner” grâce aux outils cybernétiques et au “big data”, pour piloter la société-fourmilière, les superflus, les “hommes diminués”, de façon rationnelle et optimisée. Linky est une des connexions au monde-machine que la technocratie nous impose pour atteindre cet objectif.

  Les résistances et des alternatives se développent, les mouvements sociaux et les lanceurs d’alerte se multiplient. Cela vous semble-t-il suffisant face à cette technocratie ?

Invités un peu partout en France pour des débats, nous sommes frappés de la multitude de groupes, lieux et occasions de discussions politiques. Les militants et les esprits éveillés ont soif d’écouter et de parler. Nous ne sommes pas certains qu’ils souhaitent, en ce moment, faire plus. Ceux qui s’organisent sont moins nombreux : retour à la terre, ZAD, écoles alternatives, qui fournissent au moins un exemple, une possibilité d’échappatoire. Rien de tout cela n’est évidemment suffisant pour freiner un tant soit peu la course des transhumanistes, plus structurés et dotés de moyens incomparables.
 Mais si les technocrates n’ont qu’une idée, la technologie, nous avons une technologie : les idées. Ce sont elles qui guident les actes. Les idées sont virales : leur diffusion les transforme en force matérielle. Il nous faut donc être des producteurs et des diffuseurs d’idées. Tous ces groupes militants et ces lieux expérimentaux devraient s’atteler à cette priorité : penser, mais penser par eux-mêmes, sans râbacher les slogans ni suivre la routine de ces milieux. Produire des idées, les formuler de la façon la plus juste et claire, les discuter avec d’autres, les répandre.
 Quand on nous demande “que faire”, nous répondons désormais : apprendre le français. Réapprendre à étudier. Maîtriser à fond sa langue, c’est la première pierre de l’édifice. C’est ce que détruit l’école depuis des décennies, enseignant dorénavant le code informatique dès le plus jeune âge. Les technocrates, eux, ont compris l’intérêt d’une masse incapable de manier sa langue et de penser par elle-même.
 
 

  Vous menez une action de collecte et de partage des connaissances. De quel type de soutien avez-vous besoin ?

Nous avons besoin d’esprits libres et de radicaux libres, d’enquêteurs - solitaires ou en groupes - qui, partout, assimilent et pratiquent l’enquête critique et contribuent sans relâche à notre connaissance commune du monde, à partir de l’endroit où ils vivent. Nous avons besoin d’interlocuteurs et non pas de « souteneurs ».
 Nous n’avons jamais cherché à recruter, mais à nous dupliquer. Si la première des autonomies est l’autonomie de pensée, nous invitons chacun, seul, à deux ou trois, en petit groupe, à devenir enquêteur et producteur d’idées. Nous aidons ceux qui le souhaitent vraiment à chercher l’information, à écrire, à réfléchir.
 Sinon, nous sommes évidemment avides de documents et de lectures utiles, passés inaperçus dans le flot de l’information permanente, ou provenant « de sources bien informées ». Enfin, comme toute activité de recherches sauvages, nous apprécions l’aide de ceux qui font circuler nos « Pièces détachées », de préférence en version livres et brochures.

Site : http://www.piecesetmaindoeuvre.com/
Pour recevoir notre catalogue, envoyer 2 timbres à :
PMO
Chez Service Compris
BP 27
38 172 Seyssinet-Pariset cedex

 
 A écouter/ré-écouter : Transhumanisme
 Qui aurait reconnu ce mot voici seulement dix ans ? Aujourd’hui, c’est un thème à la mode, on en débat, on se forge une opinion. Plutôt pour, plutôt contre... Et si on cherchait plutôt à analyser ce phénomène ? 
 http://www.franceculture.fr/emissions/terre-terre/transhumanisme-0


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