Yonne Lautre

« Emploi : activer le moteur consommation » par Isaac Johsua et « Climat : désactiver le moteur consommation » de Philippe Lalik

Respectivement Membre du Conseil Scientifique d’Attac et membre d’Attac 45
jeudi 22 décembre 2005 par Lalik Philippe

 EMPLOI : ACTIVER LE MOTEUR CONSOMMATION

Isaac Johsua

Un rythme élevé de croissance de l’économie est encore le plus sûr moyen de créer des emplois. Quelles leçons pouvons-nous tirer, de ce point de vue, du modèle américain, alors que notre économie fait du sur-place ?

Reagan avait expliqué qu’il fallait s’attaquer aux rigidités de l’offre, mais avait fait jouer un modèle de la demande, par le biais d’un gigantesque déficit budgétaire. Egalement avocat du supply side, Bush Jr. a mis en réalité les Etats-Unis en régime de surconsommation permanente.

La comparaison effectuée sous cet angle est du plus haut intérêt : aux Etats-Unis, la part de la consommation des ménages tourne autour de 70% du PIB ; en France, autour de 55%. Quinze points d’écart séparent les deux pays !

La consommation des ménages n’étant sujette, ni aux brutales fluctuations de l’investissement, ni aux incertitudes de l’exportation, elle peut fournir des assises solides pour l’expansion.

Comment obtenir ce résultat en France, comment mobiliser la consommation privée, telle est la question centrale.

Refuser d’imiter le modèle américain n’interdit pas de s’en inspirer. Et sur un point précis : le taux d’épargne des ménages. Ce taux (qui rapporte l’épargne des ménages à leur revenu disponible) oscille en France entre 15 et 17%, alors qu’en 2004 il est à 1,3% aux Etats-Unis. Si nous parvenions à réduire ce taux d’épargne de façon significative (sans aller évidemment jusqu’à l’insignifiance américaine), nous pourrions créer des conditions plus favorables pour l’expansion économique.

L’enjeu est d’importance : en 2004 le rythme de croissance de la consommation des ménages français aurait été doublé si le taux d’épargne de ces derniers avait été réduit de trois points. Un tel glissement ne coûterait rien, alors qu’il faut s’endetter pour accroître une consommation publique qui, en France, compense la faiblesse de la consommation privée.

Pour y parvenir, il faudrait d’abord modifier en profondeur notre système fiscal. Celui-ci se montre particulièrement favorable à l’épargne et pèse lourdement sur la consommation, alors qu’il faudrait dissuader la première et encourager au contraire la seconde.

Protéger l’épargne populaire est un impératif, mais la législation fiscale se montre bien accommodante avec l’assurance-vie, les PEA et autres PERP. Les sociétés font peu d’épargne, peu d’investissements, mais distribuent beaucoup de dividendes à des ménages à la propension à épargner élevée. En taxant sévèrement les dividendes, en encourageant au contraire l’autofinancement de l’investissement productif, on soutiendrait l’activité et favoriserait la modernisation des entreprises.

Parallèlement à la réforme fiscale, il faudrait mettre en oeuvre une véritable politique de distribution des revenus. Celle-ci, poussant dans le sens de hausses prioritaires des salaires bas et moyens, cherchant à réduire l’ouverture de l’éventail des revenus, favoriserait par ce fait même l’essor de la consommation. Ce qui implique aussi, soit dit au passage, de revenir sur les allègements successifs de l’impôt sur le revenu qui ont été consentis ou qui sont programmés, car ils aboutissent au résultat inverse.

Mais, dira-t-on, si l’épargne est dissuadée, comment financer l’investissement ? Contrairement à ce qu’affirme le discours orthodoxe, réduire le taux d’épargne est certainement l’un des meilleurs moyens d’accroître l’investissement.

En effet, les ménages continuent à dégager une importante capacité de financement mais celle-ci ne se traduit pas en montée de l’investissement des entreprises, faute de perspectives favorables en ce qui concerne la demande anticipée par ces dernières. Cette capacité de financement couvre les déficits publics, eux-mêmes dus, pour l’essentiel, à l’atonie de la conjoncture.

Le redressement de la consommation et, dans la foulée, de l’investissement devrait gonfler les recettes des administrations publiques. Celles-ci seraient amenées à moins ponctionner une épargne des ménages rendue ainsi disponible pour les entreprises.

Par ailleurs, n’y a-t-il pas, dans une économie ouverte comme la nôtre, risque de détournement de la demande vers le reste du monde, entraînant un déséquilibre des échanges extérieurs, avec de maigres retombées pour la production et l’emploi ? Sans doute, mais quelle est la meilleure situation pour les entreprises nationales ? L’actuelle, avec des carnets de commande peu garnis et de sombres perspectives ? Ou se sentir soutenues par une demande à nouveau dynamique, quitte à ce qu’une partie de cette dernière produise ses effets à l’étranger ?

Quant à l’épouvantail de 1981-82, si souvent agité, il a perdu de son sens : l’euro est une monnaie qui flotte et qui a au moins l’avantage de nous fournir un parapluie, parce qu’elle ne repose pas sur un seul pays mais s’adosse à une zone économique puissante.

Activer le moteur consommation implique la mise en ¦uvre de certaines politiques mais en exclut tout naturellement d’autres. Pour que les ménages se tournent franchement vers la consommation, le maître-mot doit être : rassurer. Il faut donc écarter toute mesure qui, entretenant la précarité, pousse ce faisant le taux d’épargne à la hausse.

Le tout récent « contrat nouvelle embauche » est l’exemple même de ce qu’il ne faut pas faire.

Il faut aussi renoncer aux départs à la retraite non remplacés dans la fonction publique, car comment redonner confiance aux ménages quand les actes démentent aussi ouvertement les paroles ? En un mot, il faut renoncer aux politiques d’inspiration libérale, entrer dans un modèle où, à la confiance retrouvée des ménages répondrait l’optimisme des consommateurs, une expansion soutenue et des chances enfin raisonnables dans la bataille de l’emploi.

Isaac Johsua est économiste.

 CLIMAT : DESACTIVER LE MOTEUR CONSOMMATION.

Dans son article publié le 12 septembre dernier dans Libération, l’économiste Isaac Johsua estime que le plus sûr moyen de créer des emplois est une croissance soutenue. Pour lui la question centrale est la mobilisation de la consommation privée. Ainsi il faudrait activer le moteur consommation et suivre l’exemple des Etats-Unis sur ce plan là.

Dans sa démonstration, l’auteur ignore deux questions pourtant cruciales qui se posent à nous :

  • Avec quel carburant ce moteur va-t-il fonctionner ?
  • L’élévation de la consommation ne représente-t-elle pas un risque pour l’équilibre climatique de notre planète ?

En niant les réalités physiques de la planète Terre, les économistes qui proposent des sorties de « crise » absolument irréalistes contribuent à donner de faux espoirs. Ils raisonnent comme si la Terre était virtuelle et ne semblent pas avoir intégré le fait que nous vivons la fin d’une époque où la consommation pouvait augmenter grâce à une énergie bon marché et très pratique (le pétrole) et ne mettait pas encore en danger de façon flagrante la vie sur la planète.

Pour Isaac Johsua, rassurer (le consommateur) est le maître-mot. Or, ses arguments ne manquent pas d’inquiéter ceux qui se soucient des conséquences du pic pétrolier et des chocs climatiques qui nous attendent.

Actuellement, la consommation humaine occasionne l’émission de 6 milliards de tonnes équivalent carbone dans l’atmosphère alors que la planète ne peut en recycler que 3. Il faudrait donc réduire de moitié nos émissions pour espérer stabiliser le climat et éviter un probable emballement. Ainsi, les Etats-Uniens, élèves modèles en matière de consommation, devraient diviser leurs émissions par 11, les Français par 4 et les Chinois par 2. Il est aujourd’hui évident que les équilibres climatiques ne sont pas compatibles avec la croissance de la consommation.

D’autre part, cette augmentation de la consommation ne peut qu’aggraver les tensions sur le marché de l’énergie. Comme l’écrivent les membres de l’ASPO (Association pour l’étude du pic de pétrole et de gaz), ce n’est pas la fin du pétrole à bon marché qui va poser problème dans un premier temps, mais la fin de la confiance dans la croissance perpétuelle (1). Le rôle des économistes est-il de redonner une confiance aveugle aux citoyens trop inquiets ?

Enfin, la croissance de la consommation s’accompagne d’une intégration toujours plus poussée des économie nationales dans ce qu’on appelle la mondialisation. Il en résulte une grande dépendance des populations pour satisfaire leurs besoins primaires. Cette tendance risque de s’avérer désastreuse lorsque, privées de leurs savoir-faire et de structures adaptées, ces populations seront confrontées à des situation d’urgence engendrées par des crises énergétiques et/ou climatiques.

La fin de la croissance perpétuelle fondée sur l’expansion de la consommation va heurter de plein fouet des sociétés déjà fragilisées par l’explosion de la misère. Les vieilles recettes sont caduques, il faut absolument en trouver de nouvelles sous peine de persévérer dans l’erreur fatale.

Comme le fait remarquer Jean-Marc Jancovici dans un texte récent (2), n’est-il pas temps que l’on se penche enfin un peu sérieusement sur une question qui semble aujourd’hui absente des cercles de réflexion, et qui est : comment garantir l’emploi - et donc la stabilité des sociétés - dans un contexte de décroissance économique durable ? Ne faut-il pas alors se préparer à gérer avec le moins de casse possible une inéluctable décroissance ?

Les économistes ont un rôle à tenir dans ces temps troublés que nous vivons. Ils doivent élaborer, avec d’autres, de nouvelles manières d’appréhender le monde et rompre avec ce qu’ils croyaient être la vérité. Exercice difficile mais salutaire.

S’il est virtuellement impossible pour les gouvernements de planifier et de se préparer avec des stratégies logiques pour affronter le nouveau monde qui s’ouvre devant eux (voir note 1, dernière phrase), tel ne doit pas être le cas des altermondialistes.

Philippe Lalik

(1) extrait du Bulletin n°50 de l’ASPO (février 2005), paragraphe 479 « l’aube de la seconde moitié de l’âge du pétrole » disponible sur www.oleocene.org

« La seconde moitié de l’âge du pétrole s’annonce maintenant et sera caractérisée par le déclin du pétrole, suivi du gaz, et de tout ce qui dépend de ces sources d’énergie primaires.

Le déclin actuel du pétrole sera graduel à moins de 3% par an de sorte que la production de tous les hydrocarbures liquides en 2020 sera retombée approximativement au niveau de ce qu’elle était en 1990. En de tels termes, cela n’apparaît pas comme une situation particulièrement sérieuse.

Mais en réalité, c’est une conséquence dévastatrice car elle implique que l’économie basée sur le pétrole est en déclin terminal permanent, supprimant la confiance dans la croissance perpétuelle dont dépend le système financier.

Si le principe de la croissance éternelle disparaît, les emprunts et les prêts disparaîtront ; il reste peu de choses viables dans lesquelles investir. Il s’ensuit qu’il faudra retirer de vastes montants de ce que l’on a appelé du capital, qui n’est en fait pas du capital au sens de ce qui découle du travail, mais plutôt une manifestation de la confiance spéculative dans la croissance éternelle.

Cela mène à son tour à la conclusion que le monde s’apprête à faire face à une autre grande dépression, déclenchée davantage par la perception du déclin à long terme de l’économie plutôt que par le déclin actuel des réserves de pétrole lui-même qui est graduel et pas cataclysmique. Le monde n’est certainement pas sur le point d’être à court de pétrole, mais il doit faire face au début de son déclin, ayant consumé la moitié de ce qui était disponible à l’origine sur la planète.

Ce ne sont pas de bonnes nouvelles, et ceux qui ont des mentalités conditionnées par l’expérience passée les trouvent très difficiles à accepter, certains devenant injurieux dans leur réaction. En terme de politique pragmatique, il est virtuellement impossible pour les gouvernements de planifier et de se préparer avec des stratégies logiques pour affronter le nouveau monde qui s’ouvre devant eux. »

(2) Le prix du pétrole gouverne-t-il l’économie ? (août 2005) disponible sur www.manicore.com


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