Yonne Lautre

Entretien avec Allain Bougrain Dubourg à propos de son nouveau livre « Lettre des animaux à ceux qui les prennent pour des bêtes »

Entretien réalisé par la Rédaction de Yonne Lautre en janvier 2018

Allain Bougrain Dubourg, vous êtes journaliste, producteur, réalisateur, et, entre autre engagement, depuis 1986, président de la Ligue pour la Protection des Oiseaux. Vous êtes ainsi très connu pour défendre les animaux sauvages et la biodiversité. Le titre de votre nouveau livre « Lettres des animaux à ceux qui les prennent pour des bêtes » pourrait étonner nos lecteurs, pourtant, n’êtes vous pas mobilisé depuis longtemps à propos des animaux mal-aimés ou/et maltraités ?

ABD : J’avais une douzaine d’années quand j’ai commencé en créant un « club des jeunes amis des animaux » au lycée E. Fromentin à La Rochelle. Et l’idée du respect de l’animal m’a toujours accompagné. Plus tard, Brigitte Bardot m’a davantage sensibilisé à la question de la souffrance animale. Aujourd’hui, je considère que l’on ne peut distinguer la préservation de la biodiversité et la réduction des agressions faites aux animaux, qu’ils soient domestiques ou sauvages.

Dans vos « lettres », chaque animal s’adresse à nous à la première personne. Ce parti-pris conduit-il à une certaine légèreté du propos ou au contraire donne-t-il plus de force à de véritables réquisitoires ?

ABD : Dans mes émissions de télévision, mes chroniques radio, mes articles ou mes livres, j’ai beaucoup plaidé en faveur des animaux. En leur donnant la parole, j’ai changé de méthode et j’ai trouvé l’exercice passionnant car il imposait d’évaluer les capacités cognitives de chaque animal. Comment ressent-il les événements ? Perçoit-il la douleur, l’angoisse, la joie, etc... Au risque de flirter avec l’anthropomorphisme, j’ai pensé que les animaux devaient s’exprimer à travers mon rôle de porte-parole.

Sans doute ferez-vous l’unanimité en dénonçant les sacs plastiques qui tuent notamment les tortues luth, mais par la lettre du tigre, vous attaquez-vous aux zoos et aux cirques ?

ABD : Il faut tourner la page d’une autre époque. Un tigre en cage (même élevé au biberon en 10ème génération) ne deviendra jamais un chat. Pour avoir eu la chance de les filmer en Inde, j’ai appris deux choses : ils ont besoin d’un vaste territoire (plus de 50 km2) même s’ils ont des ressources alimentaires et ils vivent en solitaire. Or, en cage, on leur impose moins de 10 m2 de sciure et la promiscuité avec les autres félins. C’est inacceptable. D’autres pays ont compris qu’il fallait en finir, j’espère que la France ne tardera pas !

Le lapin demande des aménagements, un « minimum vital ». Le porc demande moins de maltraitance. Ne pourrait-on pas vous reprocher de ne pas aller jusqu’au bout, de ne pas rejeter toute exploitation, toute maltraitance animale et donc tout élevage ? Comment positionnez-vous le curseur ?

ABD : Vous avez parfaitement raison ! J’aurais peut-être du affirmer le grand changement, l’abolition pure et simple de toute forme d’exploitation, la libération animale. J’ai opté pour une démarche progressive qui pourrait faire bouger plus rapidement les curseurs. L’un n’empêche pas l’autre !

Votre propos est surtout de dénoncer la maltraitance, la violence sans borne subie par les animaux, tels les lévriers. Constatez-vous des évolutions positives ?

ABD : Très franchement, au regard de l’investissement engagé depuis des décennies par les association de protection animale, le bilan est pauvre, il est même désespérant. Mais peut-être avons nous empêché que la situation soit encore pire... Quoiqu’il en soit, en ce début de 21ème siècle, on note une prise de conscience dans l’opinion publique, peut-être notamment en raison des images insupportables diffusées par L214. Les citoyens ont désormais le pouvoir de changer les choses à travers leurs actes d’achat ou de rejet des produits. D’où la nécessité d’affiner la traçabilité.

Vous profitez de ces différentes lettres pour traiter tous les enjeux essentiels de l’écologie aujourd’hui : l’agriculture et l’élevage industriels, la pollution des sols et des océans, la chasse, etc. N’avez-vous pas oublié la forêt, très exposée aujourd’hui ?

ABD : Oui, la forêt aurait du figurer dans les préoccupations. Quand on voit la difficulté à engager l’hypothétique Parc national des Forêts de Champagne et Bourgogne, on mesure la puissance des oppositions....

Vous voici devenu un militant avec bientôt soixante années de passions et d’engagements. Au-delà de votre ténacité et de votre constance évidentes, avez-vous connu des ruptures, des changements de priorité, ce nouveau livre les donne-t-il à comprendre ?

ABD : J’ai, au contraire, le sentiment d’avoir été assez constant dans ma démarche. Durant 3 décennies d’émissions de télévision, j’ai toujours voulu conjuguer découverte de la vie (sauvage ou domestique) et respect des êtres vivants. C’est ainsi, par exemple, que (sur une idée de Brigitte Bardot) le générique de fin invitait toujours à adopter un animal. Ce qu’il y a peut-être de relativement nouveau, c’est la notion de développement durable qui consiste à prendre autant en compte la question environnementale que sociétale et économique. Je m’investis effectivement dans ce domaine depuis le Grenelle de l’Environnement.

Allain Bougrain Dubourg, si vous en aviez le pouvoir, à quelle décision, quel changement voudriez-vous le plus contribuer ici et maintenant ?

ABD : Terrible question, tant il est vrai que l’on voudrait réconcilier l’homme et l’animal dans une heureuse cohabitation... mais faute d’utopie, j’inviterais tous les citoyens à devenir écocitoyens en s’investissant dans une association de protection de la nature et des animaux. Dans le domaine du possible, il me paraît également évident que le respect du droit doit devenir une priorité. Nous disposons d’un bel arsenal législatif mais nous manquons de moyens de contrôle, pire, nous nous satisfaisons de tolérances...

Aujourd’hui, le spectre de la crise climatique devient de plus en plus oppressant. Les conséquences sur la biodiversité seront considérables. Pouvons-nous vraiment sauver la vie sur Terre ?

ABD : C’est bien que vous mettiez la question climatique et celle de la biodiversité sur le même plan car le climat fait (sûrement involontairement) de l’ombre à la biodiversité. Et l’on ne mesure pas suffisamment que le déclin de cette dernière est aussi, voire davantage, préjudiciable que le réchauffement. Pourrons nous, par exemple, nous passer des pollinisateurs ? En fait tout est lié ! Il est encore temps de sauver la vie sur terre, mais l’échéance fatale se rapproche au galop. Des mesures courageuses s’imposent. La nature conserve une capacité de résilience... mais plus pour longtemps !

Les photos illustrant cet article nous sont offertes par Jean-Paul Leau, lui-même membre de la Ligue pour la Protection des Oiseaux de l’Yonne.


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