Yonne Lautre

« Entrée en apprentissage dès l’âge de 14 ans ? » par Christian Le Simple

Professeur
mercredi 16 novembre 2005 par Yonne Lautre

Entrée en apprentissage dès l’âge de 14ans ?

  • observations simples qui ne préjugent nullement d’une réflexion plus
    poussée sur la nécessité d’une formation de base solide pour les jeunes
    d’aujourd’hui -

Je ne suis pas un chercheur en sciences de l’éducation, je ne
suis pas un spécialiste de la psychologie cognitive, je ne suis qu’un
professeur de terrain, qui exerce dans un collège de zone rurale, et qui
intervient en plus, au titre du rectorat, comme formateur (auprès des
nouveaux professeurs, nommés dans des zones sensibles).

J’ai donc, en toute
humilité, une relativement bonne connaissance du système scolaire du second
degré, sous tous ses aspects.

Et j’aimerais en toute humilité toujours, vous
faire part de mon expérience en ce domaine, et sur ce point en particulier.

J’enseigne et je suis professeur principal de classes de
troisième depuis des années et des années, dans une région rurale, le
Perche, où les difficultés strictement scolaires, sans se traduire et c’est
heureux de la même façon que dans les « banlieues », n’ont rien à leur
envier (cf les statistiques de l’E.N. sur les taux de réussite aux examens,
par bassin), et où, par tradition, un nombre relativement important d’élèves
(bien supérieur à la moyenne nationale) se destine à l’apprentissage.

Qui
est réellement pour certain d’entre eux, la solution permettant une efficace
insertion sociale, ou pour être plus exact une entrée réussie dans la vie
active. Je n’ai donc aucune opposition de type idéologique à ce type de
formation. Quand elles correspondent à un projet réel.

Mais parallèlement, il faut bien faire un certain nombre de
constatations :

  • ce sont les diplômes de niveau IV (cap) qui mènent aujourd’hui,
    malgré les exceptions que nous connaissons tous, aux situations les plus
    précaires (chômage initial, fréquence du chômage, durée du chômage.).
  • les milieux économiques évoquent souvent ces temps-ci notre
    handicap dans les « secteurs à main-d’ouvre », qui justifie toutes les
    délocalisations voulues, et on annonce en revanche notre salut dans les
    secteurs exigeant des formations les plus élevées possible.
  • la possibilité d’atteindre des niveaux de qualification plus
    importants par l’apprentissage existe bien (bac-pro, voire BTS etc.) mais
    elle ne concerne que des élèves ayant déjà une formation scolaire
    relativement élevée, recrutés en lycée ou en lycée professionnel, et
    absolument jamais des élèves ayant quitté le système en fin de collège.

D’autre part :

  • entre trente et quarante pour cent des contrats d’apprentissage de
    fin de troisième, (concernant chez nous des élèves qui ne rêvent pourtant
    que de cela depuis un, deux, voire trois ans) sont rompus au cours des trois
    premiers mois (au passage c’est un taux d’échec infiniment supérieur à celui
    de l’E.N.).
  • il devient de plus en plus difficile, pour les élèves qui le
    souhaitent, de trouver un maître d’apprentissage - « un patron » - et
    beaucoup de ceux qui en cherchent soit n’en trouvent pas, soit en trouvent
    dans des professions qui ne sont pas celles qu’ils envisageaient. Cela dans
    une région où le maillage artisanal, propice à ce type de formations, est
    important.
  • les patrons qui acceptent des apprentis - et cela explique les
    deux remarques précédentes - se plaignent des difficultés qu’ils ont à
    concilier rentabilité de l’entreprise, qui est leur premier objectif, et
    formation de jeunes qui ont beaucoup de mal à se plier aux règles du
    travail, ou qui, et ce grief revient plus souvent encore, n’ont pas les
    compétences scolaires fondamentales suffisantes.

Dans ces conditions, je ne vois pas comment l’entrée en
apprentissage deux ans plus tôt qu’aujourd’hui (un an et demi en tenant
compte des actuelles dérogations) peut résoudre les problèmes de jeunes qui
auront une moindre formation de base encore
, et qui souffrent à l’heure
actuelle au collège, pour diverses raisons, d’une incapacité à respecter la
moindre règle (horaires, comportement, socialisation etc.), ce qui ne relève
pas, sauf exception, du type de formation suivi.

Que le collège doive
adapter son fonctionnement à cette situation mieux encore qu’il ne le fait
aujourd’hui, sans doute, mais de toute évidence, demander à des « patrons »
soumis à des contraintes économiques, de prendre ces jeunes en charge est une
annonce qui relève d’une méconnaissance absolue de la question et de
l’improvisation la plus dangereuse.

Que risque-t-il de se passer en effet : en admettant que ces
jeunes trouvent des maîtres d’apprentissage (ce qui relève déjà un peu de
l’utopie)
, si l’on garde simplement le même taux de résiliation des contrats
d’apprentissage qu’aujourd’hui (et il ne peut que croître dans des
proportions importantes puisque le nombre de patrons reste le même et qu’on
multiplie celui des apprentis) cela signifie que des élèves de 14 ans et
demi approximativement, en échec au collège (parce que c’est de ces
élèves-là qu’ils s’agit), feront un petit détour de quelques mois dans le
monde du travail, subiront un nouvel échec (qu’un échec puisse être
formateur, sans doute, mais pas pour qui n’a jamais connu que ça), et
réintégreront nécessairement le collège, en cours d’année, avec quelques
mois de retard de plus.

A moins qu’on envisage de les laisser définitivement
à la rue, ce qui ne semblait pas être l’objectif souhaité initialement.

Christian Le Simple,
Professeur


forum

Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 3814 / 3831978

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site En savoir plus sur ce Monde qui se réchauffe, se dérègle (...)  Suivre la vie du site Social  Suivre la vie du site Social : réflexions, débats   ?

Site réalisé avec SPIP 3.1.4 + AHUNTSIC

Creative Commons License