Yonne Lautre

Entretien avec Patrice Girardier, travailleur du nucléaire et lanceur d’alerte

lundi 17 décembre 2018 par Girardier Patrice , Rédaction de Yonne Lautre

Entretien réalisé par la Rédaction de Yonne Lautre le 12 décembre 2018

Yonne Lautre a relayé en avril 2018 (notre dossier « Danger pour les travailleurs du nucléaire » https://www.sortirdunucleaire.org/Discrimination-a-Orano-pour-les-ex-POLINORSUD) un communiqué co-signé par Réseau Sortir du nucléaire, Ma Zone Contrôlée, Sud Rail et l’Association française des malades de la thyroïde, en soutien à Patrice Girardier, salarié de la sous-traitance nucléaire pour EDF depuis 2013 et qui se trouvait, à 33 ans, suite à un cancer de la thyroïde, menacé de licenciement pour inaptitude « partielle  ». Ceci laissant entendre qu’un état de santé dégradé — sans qu’il soit besoin d’en examiner les causes/responsabilités mais en vertu de l’unique conséquence qu’assumait avec cynisme son employeur : à savoir un avis médical proscrivant le seul service en milieu radioactif, parmi tous les autres types d’emploi que peut offrir un groupe aux multiples filiales — était un prétexte suffisant pour se débarrasser entièrement du problème en jetant l’employé.

De fait, le 2 mai 2018, Patrice Girardier reçoit d’ORANO une « notification de licenciement suite à inaptitude physique d’origine professionnelle médicalement constatée et impossibilité de reclassement » : copie de cette lettre http://www.ma-zone-controlee.com/comment-orano-donne-toute-sa-valeur-a-p-girardier/ ; puis refus du LBM de Saint-Denis (laboratoire de biologie médicale rattaché au Comité Établissement EDF CEIDRE) de transmettre les données contenues dans son dossier médical, qui pourraient lui permettre de contester cette décision ; silence des autorités de contrôle http://www.ma-zone-controlee.com/lettre-ouverte-p-girardier/

Le 26 septembre 2018, il porte plainte contre l’autorité de sûreté nucléaire (ASN) auprès du procureur de la république de Nanterre https://issuu.com/associationmzc/docs/plainte_asn_260918, pour « confiscation d’un droit d’alerte, rétention d’informations dénonçant des faits portant atteinte à la santé publique, non-assistance à personne en danger et mise en danger délibérée de la vie d’autrui », résume-t-il dans un message qu’il nous adresse au même moment, en souhaitant que sa démarche soit rendue publique car il est de son devoir d’alerter des risques auxquels sont exposés tous les travailleurs du nucléaire. Son cas n’est pas unique (voir dans notre dossier les témoignages de Philippe Billard, Michel Leclerc et d’autres) mais il a une histoire qui lui est propre, une histoire de prise de conscience, par expériences successives et aussi par rencontres prouvant que la solidarité existe malgré tout, même dans un univers où le profit fait loi. Cette parole que nous recueillons est celle d’un homme qui mène un combat citoyen.

Rédaction de Yonne Lautre : Patrice Girardier, si vous le voulez bien, nous commencerons par une première question visant à retracer votre parcours de travailleur sous-traitant du nucléaire : quels ont été vos débuts, comment avez-vous été formé et quels ont été vos premiers chantiers ?

Patrice Girardier : Janvier 2013, mon agence ADECCO me propose de travailler dans l’industrie nucléaire, ma joie était énorme. Vu de l’extérieur le milieu du nucléaire est un secteur d’activité où l’on entend souvent parler de salaire élevé, d’un travail rigoureux, d’une sécurité exemplaire, ainsi que de la sécurisation de l’emploi : normalement mon avenir était assuré, pour moi c’était un rêve.

Mai 2013, ma première entrée sur site nucléaire, phase de découverte. J’effectuais des petits travaux journaliers tel que chercher du matériel au magasin général, montage de chapiteaux, déménagement des bureaux de POLINORSUD, filiale d’AREVA (aujourd’hui ORANO). Ma première entrée en zone contrôlée, pour moi, c’était comme un privilège, on m’a fait visiter le bâtiment auxiliaire nucléaire de Cattenom afin de repérer les locaux, j’étais accompagné d’un collègue habilité en radioprotection de niveau 2 (RP2), car mon niveau 1 ne me permettait pas de pénétrer en zone contrôlée seul et sans surveillance.

Suite à un accident sur le transformateur de Cattenom lors d’une surchauffe d’huile, celui-ci s’est enflammé, il y a eu beaucoup de dégâts. EDF a sollicité ma société pour une prestation de nettoyage, poutres, murs, fosses, tuyauteries pour ne pas avoir à les changer. Les autres transformateurs avoisinants étaient également à nettoyer et il fallait effectuer la vidange des cuves d’huile. Cette activité était pour moi une mise à l’épreuve pour un éventuel CDI, car je n’étais qu’intérimaire chez POLINORSUD.

Au fur à mesure des missions je continuais à faire mes preuves  : je voulais ce CDI, pour moi c’était une priorité. Ma femme et moi voulions un enfant, ce travail nous permettrait d’avoir un revenu suffisant pour notre vie de famille. Le 23 septembre 2013, je signe mon contrat de travail à durée indéterminée et comme les nouvelles n’arrivent jamais seules, mon épouse m’annonce l’heureuse nouvelle.

Durant la première année tout se passe pour le mieux, je pilote une équipe qui travaille au nettoyage du site de Chooz A, dans les Ardennes. Le CNPE (centre nucléaire de production d’électricité) de Chooz A n’est pas un site comme les autres : son enceinte est naturelle, aménagée dans des cavernes. Construit en 1960, il a démarré en avril 1967 et est resté en activité jusqu’en 1991. Il comporte un réacteur, situé à 150 mètres sous terre, qui fut le premier type de réacteur à eau pressurisée mis en service en France après le premier sous-marin nucléaire français. La cuve du réacteur et ses quatre générateurs de vapeur se trouvent dans un premier souterrain nommé HR, tandis qu’un autre souterrain nommé HK abrite la piscine de désactivation et les circuits de secours.

Après la fermeture en 1991 de cette centrale qui n’était plus rentable et s’appuyait sur une technologie obsolète, EDF a préféré attendre que la radioactivité dans les lieux diminue avant de procéder au démantèlement. Puis en 2001, il a été décidé de lancer son démantèlement, avant de perdre la mémoire de l’installation, mais également pour acquérir les compétences et l’expérience de ce type d’opérations.

Étiez-vous informé des dangers pour votre santé et quelles étaient les mesures de protection ?

En 2014, il s’agissait de terminer les travaux de démantèlement électromécaniques des cavernes (en particulier la fin de la découpe des échangeurs REP10 et RR) : chantier classé à « risque alpha ».

Les particules alpha (plutonium, américium, curium et uranium) sont extrêmement dangereuses pour la santé. Le rayonnement alpha a la particularité de parcourir une toute petite distance, l’épaisseur d’une feuille de papier suffit à l’arrêter. Cela est dû à un fort pouvoir ionisant qui lui confère la capacité d’interagir avec tous les atomes qui sont à sa proximité. Plus une particule est énergisante, moins son rayonnement parcourt de distance. L’épaisseur de peau est certes capable d’arrêter ce rayonnement, mais si cette particule est inhalée ou ingérée et qu’elle entre dans l’organisme, elle interagit sur les cellules vivantes.

Imaginez que vous ingérez un point chaud qui tout au long de son séjour dans l’organisme brûle tout ce avec quoi il entre en contact. Les dégâts peuvent vite devenir conséquents et cela à partir de quantités minimes. Très inquiétantes lorsqu’elles ne sont que de l’ordre du µg (millionième de gramme), elles peuvent être létales à partir du milligramme, suivant la nature physico-chimique et radiologique des différents radionucléides et le type d’incorporation, ingestion ou inhalation.

Le médecin du travail du CNPE de Chooz a minimisé la dangerosité de cette activité, prétendûment sans grand risque du moment que les consignes étaient respectées. En gros le discours tenu était  : nous pouvions être nus pour faire le nettoyage, du moment qu’on portait le masque à cartouche on ne risquait rien.

Ce chantier a commencé à me faire prendre conscience de certaines réalités concernant les conditions de sécurité. Au cours de mon activité professionnelle, je me suis d’ailleurs vite rendu compte que celles-ci se dégradaient de manière inquiétante.

Comment fonctionne la sous-traitance dans les centrales nucléaires d’EDF ? Quelles étaient les directives et les responsabilités de votre employeur ?

Mes responsables ont toujours eu la même ligne de conduite  : l’exploitant ou le client prestataire sont rois, vous faite ce qu’ils vous disent. Lorsque nous faisions part à nos supérieurs des difficultés rencontrées sur les interventions, nous étions face à deux cas de figure. Soit ils nous répondaient : c’est le client, vous faites. Soit ils nous disaient  : nous allons nous renseigner et nous te rappellerons, mais ils ne nous rappelaient jamais, pour ne pas se mettre à dos le client.

Nous étions donc seuls face à un chargé d’affaire usant de son pouvoir, jouant d’intimidation pour nous pousser si cela s’avérait nécessaire de nous mettre en danger  ; la prestation devait être réalisée, ceci sous-entendant qu’ils étaient prêts à fermer les yeux sur les moyens pour y parvenir.

Les sous-traitants sont les roues de secours des différents services de l’exploitant. Entre les différents services c’est la guerre, nous faisions office de variable d’ajustement de tout ce qu’ils n’étaient pas en mesure de réaliser. Pardonnez- moi l’expression mais nous étions en permanence assis le cul entre deux chaises. D’un côté, nous avions un service qui nous disait  : « Vous faites !!!  » et de l’autre un autre service qui disait le contraire. Donc systématiquement, quel que soit le cas, le bouc émissaire était tout désigné, et si des responsabilités devaient être assumées, elles retombaient forcément sur nous.

Les responsables des opérations étaient complices, car pour eux l’important est que le contrat soit rempli afin que la prestation soit payée. Donc si un problème apparaissait, ils se justifiaient en rejetant la responsabilité sur les membres de leur propre équipe. Cette technique présentant l’avantage d’écarter les personnes jugées non conformes à la politique d’entreprise et plus encore, chaque fois qu’un travailleur était contaminé, de pouvoir se débarrasser de lui sous n’importe quel prétexte plutôt que de mettre en péril l’exploitant, c’est-à-dire le marché passé avec lui.

Et la solidarité entre collègues ? Quels recours aviez-vous en cas de problème, pour vous défendre et vous entraider ?

En 2016, alors que nous travaillions sur le chantier GV (générateur de vapeur) de Cattenom, un de mes collègues a été contaminé interne. J’ai mis mon responsable au fait de cet accident de radioprotection, il m’a alors répondu  : « On est dans la merde. »

Par ailleurs, j’avais appris qu’en qualité d’assistant habilleur/déshabilleur pour cette activité GV, il était obligatoire d’avoir suivi la formation STARTS 6 en plus du RP2. J’ai alors interrogé mes responsables, qui m’ont affirmé que cette formation n’était nullement nécessaire. J’ai ensuite contacté l’inspecteur du travail de l’ASN (Autorité de sûreté nucléaire) en lui demandant précisément quelles formations étaient requises pour cette activité spécifique. Après recherches sur le référentiel EDF, il m’a répondu que les formations STARTS 6 et RADIOPROTECTION niveau 2 étaient nécessaires.

J’ai alors souhaité exercer mon droit de retrait ; l’inspecteur du travail m’a indiqué que cela n’était pas possible. J’ai contacté le Service de prévention des risques (SPR) sans plus de réaction de leur part. Vous vous rendez vite compte que tout ce joli monde (exploitant, ASN, employeur et SPR) se moque de la sécurité : il ne faut pas bloquer l’activité industrielle.

Le jeu de la concurrence armée d’intimidations et de menaces a pour vertu de réduire, la précarité du métier aidant, les solidarités entre les travailleurs. Nous n’avions pas l’appui des syndicats. Je m’en suis personnellement rendu compte en décembre 2016, lorsque que j’ai rencontré le représentant syndical CGT pour lui parler des pratiques illégales de mes responsables qui ne respectaient pas les restrictions médicales. Grosse erreur de ma part  : le syndicat a invité mon responsable de site à venir s’expliquer. De fait, ils ont évoqué mon cas  : un gars qui va rencontrer le syndicat du site où il travaille, c’est un danger pour le marché avec l’exploitant, et par la suite cela a servi à accélérer mon licenciement. Puis, une fois licencié, je dois dire que le syndicat n’a rien fait pour moi.

Là vous vous rendez compte réellement de l’omerta qui règne dans le milieu du nucléaire.

Nous renvoyons le lecteur à vos témoignages déjà publiés sur les conditions de votre licenciement, puis sur le barrage ou le silence opposés par les autorités de contrôle lorsque vous demandez d’avoir accès à votre dossier médical pour vous défendre.

À quels moments et de quelle manière aviez-vous été déjà confronté à des irrégularités dans la surveillance des chantiers et le suivi dosimétrique des travailleurs du nucléaire  ? Qu’en est-il des seuils de détection des appareils de contrôle  ? Enfin, sujet douloureux qui vous touche personnellement, par quels biais, quelles dérives, le classement des maladies professionnelles liées aux rayonnements ionisants se trouve-t-il soumis aux intérêts des exploitants ?

Durant ma carrière j’ai été constamment confronté à des irrégularités de surveillance de chantier, le Service de protection contre les rayonnements n’était pas présent lors des interventions. Leur travail s’arrête aux opérations administratives, à la formalisation réglementaire de déclassement de zone et à la prévention portant sur les EPI (équipements de protection individuelle  : lunettes, gants et casque ). C’est tout. « Mais gare à celui qui ne les porte pas !!! »

Quand nous les avertissions des dysfonctionnements des appareils de contrôle MIP 10 et COMO, outils de détection indispensables en sortie de chantier pour le dépistage de contamination surfacique, défaillants la plupart du temps, on ne les revoyait plus. Idem lorsque nous les alertions sur les risques radiologiques.

Mais si par malheur un salarié se trouvait contaminé, c’était la faute du salarié, car pour eux il avait mal travaillé !

Absence de surveillance + appareils de contrôle non fonctionnels + non prise en considération du risque radiologique = contamination. Mais c’est toujours le travailleur qui est jugé coupable dans les accidents de radioprotection. Il y a aussi la possibilité, et c’est bien pire, qu’il ne soit pas identifié du tout parce que bien souvent rien n’apparaît. Les « faibles contaminations » alpha ou bêta passent allègrement les seuils de détection des portiques, et les alphas sont indétectables sans prélèvement biologique. Donc si le chantier n’est pas classé comme chantier alpha et que des mesures spécifiques d’identification alpha-bêta (mouchages indiquant la présence de particules radioactives au niveau du nez) ne sont pas prises, la personne peut se laisser contaminer gravement et cela devient complètement transparent du point de vue radioprotection.

Pourquoi le SPR ne faisait-il pas vraiment son travail ? Pour une raison toute simple : s’il le faisait, il irait à l’encontre de l’intérêt de son employeur, car surveillance de chantier = risque de chantier bloqué. Quand une activité est bloquée, l’exploitant perd de l’argent, beaucoup d’argent, dans le nucléaire ça se compte en millions. Et puis le chargé d’affaire responsable de l’activité lui aussi perd de l’argent  : plus un chantier est en retard, moins sa prime sera colossale. Donc si un SPR tente de bloquer un chantier, le chargé d’affaire va lui mettre la pression.

Concernant le suivi dosimétrique, je pensais durant mon activité que j’étais en de bonnes mains. Tout n’est qu’illusion. Les seuils de détection sont beaucoup trop élevés, des cas de contamination pas du tout négligeable échappent ainsi au contrôle, et que dire de l’interprétation des résultats s’appuyant sur une culture médicale et une méthodologie inappropriées.

Cette façon de procéder a néanmoins l’avantage d’être indéchiffrable pour quiconque n’a pas des notions élémentaires de mesure physique de la radioactivité et une connaissance des prérequis techniques en radiotoxicologie. Seuls des employés spécifiquement formés dès le départ pourraient voir ce qui se cache derrière le vernis réglementaire.

Vous avez trouvé des soutiens dans le monde associatif, le partage de connaissances et la vigilance des mouvements citoyens.

Lorsque le réseau Sortir du nucléaire et le collectif Ma Zone Contrôlée ont fait part de mon licenciement sur le net, j’ai été contacté par une personne très avertie sur le sujet. Grâce à son aide, j’ai compris ce qu’il en était vraiment. C’est comme ça que j’ai pris conscience des dérives qui affectent notre système de santé. Jamais je n’en aurais été réellement informé si cette personne ne s’était pas rapprochée de moi. La réalité me dépasse aujourd’hui, pour moi c’est un cauchemar sans fin.

La reconnaissance en maladie professionnelle pour les métiers exposés aux rayonnements ionisants est conditionnée par les valeurs réglementaires des normes que promeut la Commission internationale de protection radiologique (CIPR). L’OMS s’étant en effet dégagée de son droit de regard sur un domaine jugé trop spécifique, la compétence en matière de nucléaire a été transférée à la CIPR, bien que la vocation de cet organisme semble être plutôt de promouvoir l’industrie nucléaire : la CIPR est loin d’être le fer de lance de la recherche et de l’évolution des normes, et ce malgré les accidents répertoriés de par le monde et le traitement statistique des données dans les pays les plus nucléarisés.

Ce n’est pas le genre d’organisme à recommander les études de cohorte sur le suivi médical des travailleurs et, quand il en existe, on se rend vite compte qu’elles ne peuvent être qualifiées de sincères. La sociologue Anne Thébaud-Mony l’a dénoncé de longue date : ces études sont faussées par des choix d’effectifs orientés et des argumentations fallacieuses.

Si légalement les valeurs de mesures directes tracées et stockées par l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire font office de sésame à la reconnaissance des maladies professionnelles, il apparaît que tous les cas associés aux risques de contamination relèvent de la seule décision des médecins du travail, car ce sont eux qui font l’évaluation des doses. Si ce travail n’est pas fait correctement, l’information ne remonte pas à l’IRSN et cela devient complètement insignifiant pour les administrations en charge de l’évaluation du risque sanitaire et donc de la reconnaissance en maladie professionnelle.

Cette médecine administrative est tributaire de l’État, qui en matière de nucléaire se trouve à la manœuvre sur tous les fronts, aussi bien industriel que médical. Les normes sont fixées en fonction des intérêts économiques, et l’administration, les médecins s’exécutent. L’État est juge et partie sur tout le processus, légal, juridique, médical, administratif, etc. Ne sont donc diffusés que les résultats autorisés à l’être. Et l’industrie nucléaire profitant de cette couverture a fini par adapter ses normes de surveillance à des valeurs non-sincères. Tout le système s’est mis à dériver : les seuils de détection des appareils de mesure industriels sont pratiquement regardés comme aussi fiables que des valeurs d’analyse médicale. Sauf que le choix et les réglages des seuils de détection de ces appareils de mesure sont laissés au bon vouloir de l’exploitant.

La légitimité du nucléaire repose sur cette dérive.

Victime d’un cancer, puis d’un licenciement discriminatoire, vous vous tournez vers l’ASN pour faire valoir vos droits. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Lors de ma reprise de travail après une longue période d’arrêt maladie, le médecin du travail a émis un avis d’aptitude avec réserve. Mais mon employeur, ORANO, fait pression sur le médecin du travail, on veut absolument me licencier pour inaptitude. Mes responsables n’ont jamais admis mon recours au syndicat et encore moins apprécié ma requête au Conseil de prud’hommes, ainsi que ma demande d’intervention auprès de l’inspecteur du travail de l’ASN pour le non-respect des restrictions médicales.

Lors de la procédure aux prud’hommes, ORANO a menti aux juges. Ils ont joué sur les mots, sur des questions d’interprétation. D’anciens collègues (chantage ?) ont établi des faux témoignages à mon encontre. J’ai été débouté. L’employeur a ainsi pu procéder légalement à mon licenciement grâce à l’obtention illégale d’un avis d’inaptitude établi par le médecin du travail. Après m’avoir rendu malade par ses manquements à l’obligation de sécurité, ORANO me licencie.

Me retrouvant seul face à une entreprise qui use de tous les moyens pour se dédouaner de ses obligations, il ne me reste plus qu’un recours  : je sollicite le réseau Sortir du Nucléaire et ils prennent mon affaire aux sérieux  ; ils m’ont également mis en relation avec le collectif Ma Zone Contrôlée, qui publie mon témoignage. Et là l’évocation du suivi médical des travailleurs n’a pas échappé à l’oreille très attentive des exploitants, notamment d’ORANO, qui tout à coup s’est senti très concerné par la prise en compte du cas Patrice Girardier sur un site d’utilité publique.

Il se trouve que Gilles Reynaud, président du collectif MZC, qui est intervenu lors de l’enquête parlementaire sur le nucléaire pour témoigner des conditions de travail, est lui-même employé chez ORANO (tout comme moi je l’étais, puisque la société POLINORSUD en est une émanation). ORANO n’a pas du tout apprécié : cinq jours de mise à pied sans salaire pour avoir évoqué le cas Patrice Girardier, au nom d’une prétendue atteinte à l’image de la société, et quelques discrètes recommandations sur la diffusion de certains articles qu’il aurait été opportun d’éviter de publier ou relayer (mais cela, ORANO ne le couchera pas sur le papier).

Il se trouve aussi que les articles en question ont été écrits par l’auteur d’une alerte adressée à l’ASN, en tant que technicien du laboratoire d’analyses médicales d’EDF où avaient été envoyés des échantillons biologiques à mon nom. N’étant pas d’ORANO, lui-même ne pouvait être atteint directement. Cependant, cet ex-agent EDF a bel et bien fini par être licencié, après avoir lancé l’alerte.

La sanction concernant Gilles Reynaud, rendue publique par ORANO, invite à comprendre que le silence est de règle et qu’il règne par la peur. On en déduirait presque que la force de dissuasion nucléaire s’étend au-delà de la signification qu’on lui prête habituellement : ce concept de « dissuasion » peut-il s’appliquer au civil ? Il s’agit en tout cas clairement d’une manœuvre d’intimidation envers quiconque serait tenté de relayer des informations compromettantes sur certaines réalités, quand bien même celles-ci seraient de nature sanitaire.

L’ASN n’ayant pas répondu à l’alerte qui lui avait été adressée, j’ai moi-même décidé de porter plainte contre l’ASN pour refus de prise en considération de cette alerte, parce que sa prise en compte aurait pu contredire la non-reconnaissance en maladie professionnelle dont je suis victime. Et si l’ASN choisissait maintenant de se cantonner dans une fin de non-recevoir face aux évidences de l’alerte, cela signifierait, je le crains, que ses ordres sont dictés, que son « indépendance » est toute relative et sa liberté d’action bien moins étendue que ce qu’elle veut bien le faire croire.

Voilà où j’en suis. J’attends.

Le combat est très dur, car il est difficile, quand les évidences vous semblent criantes, d’avoir à lutter contre une mauvaise foi maniée avec zèle et autorité. J’ai été de la chair à atome (les cyniques disent : « viande à rems  »), comme les poilus de la première guerre mondiale étaient de la chair à canon. C’est cela la réalité du nucléaire. Mais comment dénoncer un système verrouillé de l’intérieur ? J’ai tenté, dans mon coin, de faire ce que je pouvais ; à la fin j’en étais réduit à espérer un coup de main providentiel. Il m’est venu d’une personne placée au cœur du sujet et du champ de tir, et de cette rencontre aussi spontanée que fortuite est née une collaboration qui nous a donné la force de rester debout. C’est comme ça que j’ai pris vraiment conscience de la nécessité de ne rien lâcher, car derrière mon cas personnel il y avait tous les autres. Cet engagement se rappelle à nous à chaque instant, parce que nous savons au fond que tout ceci n’est pas juste et cela résonne dans nos êtres de manière insupportable. Alors autant s’offrir son lot d’emmerdes, si c’est le prix à payer pour rester libre et sain d’esprit !

A cette personne je dois le plus grand respect, sans elle je n’aurais pu continuer ce combat. Je remercie Gilles Reynaud pour son courage et son soutien. Merci au réseau Sortir du nucléaire toujours présent à nos côtés. Merci à vous.


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