Présentation des chroniques

 JPS 28.02.24
JPS. J’ai eu un entretien avec lui à une époque où je voulais écrire un livre sur des personnages d’Auxerre. Pas sur lui, non, sur des figures auxerroises dont on ne parle jamais. Je voulais l’interroger sur Mireille Bressolles. Qui se souvient d’elle, de sa grève de la faim, de sa mort à l’hôpital d’Auxerre, de son jeune fils devenu orphelin ? De cette manif gigantesque, de nos cris : "Préfet, Soisson, assassin de Bressolles ?
On était en 1977. Une histoire de sang pourri utilisé dans un hôpital du coin. Elle avait dénoncé, s’était fait virer et demandait réparation. Une lanceuse d’alerte, on dirait aujourd’hui. Du sang contaminé ? Je ne sais pas. Il faudrait enquêter et je ne suis pas détective ! Pas envie d’avoir des emmerdes non plus ! J’imagine qu’avant de ne plus s’alimenter, Mireille avait épuisé tous les recours possibles. 1977. Oh, je me rappelle bien. Ma mère avait passé plusieurs nuits à l’église Sainte Geneviève auprès de Mireille, couchée sur son lit d’agonie.
Bref, le sujet était délicat et face à un Jean-Pierre diminué, malade mais souriant et fort civil, je n’en menais pas large. Je ne voulais pas le mettre mal à l’aise, ce Jean-Pierre-là qui me recevait si bien. Je ferais une bien piètre journaliste ! Et j’ose à peine le dire : j’ai paumé le dictaphone qui a tout enregistré, avec l’accord de l’interviewé, bien sûr. Il vaut peut-être de l’or aujourd’hui ? Si on le retrouve, il est à moi, hein ?
Naturellement, la bande magnétique n’a pas mémorisé mes propres sentiments, la peine que me faisait Jean-Pierre finalement, lui qui fut l’incontournable, le respecté, l’indispensable. Apparemment très seul désormais, marchant difficilement, devant se contenter de moi qui n’étais personne, anonyme et tremblante. Hier : tout. Aujourd’hui : rien. Cette chute-là m’a toujours tiré des larmes ! Ce qu’il faut être poire !
Je brûlais donc de lui poser ma question : « Et Mireille Bressolles ? » mais je retardais le moment fatidique où, à coup sûr, j’allais à minima l’embarrasser. Car j’étais persuadée que la mort de Mireille était comme une épine dans le pied de sa carrière politique. Pire : qu’un fantôme décharné continuait de le hanter et que peut-être, l’idée de se retrouver un jour prochain, face à face avec la morte de 1977 le faisait un peu flipper.
Je l’écoutais donc nous raconter, à l’ami qui m’accompagnait et à moi, Edgar Faure, François Mitterrand et Guillaume Larrivé. Je m’en foutais de ce blabla. Moi, ce que je voulais, c’était entendre sa version sur l’affaire Mireille Bressolles. Il n’avait rien fait pour elle, au contraire. C’était ce que ma mère m’avait dit. Avait-il assassiné Mireille ?
En 1977, j’avais 12 ans et je me suis vite raconté que Soisson était le méchant du conte cruel qui venait de trouver son épilogue, là, chez moi, lorsque ma mère est venue m’annoncer sa fin tragique. Les choses étaient sans doute plus compliquées que ça. Oui ? Non ? Jean-Pierre ? Quoi ?
Je tournais ma langue 7 fois dans ma bouche pleine de plâtre. J’avalais ma salive tout en souriant bêtement et même en m’esclaffant parfois, poussant des « oh » admiratifs à l’écoute des aventures extraordinaires de Jean-Pierre.
Enfin, ma phrase a passé par dessus l’immense bureau derrière lequel se tenait Jean-Pierre : je me suis lancée. « Et Mireille Bressolles ? », en me ratatinant instantanément dans mon fauteuil. Aléa jacta est ! Allez maman, on y va ! Ta fille, tu vois, elle n’a pas démérité !
Un ange est-il passé à ce moment-là ? Non. Du tout. D’abord, Jean-Pierre a paru ne pas se souvenir. Il a fallu donner des détails pour lui rafraîchir la mémoire ! Alors, sans ciller, il a dû dire : « Ah oui, triste affaire ». Et ce fut tout ! Il est reparti dans ses aventures extraordinaires.
Avait-il oublié ou faisait-il semblant ? Je n’en ai pas eu l’impression mais allez savoir ! En tout cas, à ce moment-là, j’aurai juré qu’il ne voyait pas vraiment de qui je parlais. Tout ça pour ça ! Mireille Bressolles... Hier : rien. Aujourd’hui : rien !
J’aurais dû insister, lui parler de ce jour de 1977 où ma mère et ses copines avaient envahi la mairie en criant à l’assassin. Evidemment, Jean-Pierre n’avait pas conscience du mini drame personnel et familial qui s’était joué là. Mon père travaillait à la mairie ! Ma mère, en furie, debout sur un bureau municipal et qui braillait, des larmes dans la voix. Mon père, alerté par ses collègues, ne sachant plus où se mettre. Quelle honte ! Et sa carrière alors ? On avait bien rigolé à la mairie ! On s’était moqué de lui ou on l’avait plaint : ce pauvre Jacques, marié à une hystérique !
Et Mireille alors ?
Il y avait ceux qui pleuraient, ceux qui s’en foutaient, ceux qui disaient qu’elle allait se nourrir en cachette et ceux qui leur répondaient que bien sûr, elle était morte d’une indigestion !
Et il y a celui qui n’a rien dit et qui ne dira plus jamais rien.

Barbara Moreau
https://www.lyonne.fr/auxerre-89000/actualites/jean-pierre-soisson-une-empreinte-indelebile_14270745/

Par Rédaction Yonne Lautre

Publié le mercredi 28 février 2024

Mis à jour le mercredi 28 février 2024