Ce n’est pas un secret, la musique metal a une réalité politique. Nombreux sont les artistes engagés dans des causes sociales et environnementales. Ils mettent à profit leur notoriété pour sensibiliser, montrer, faire connaître des initiatives ou s’investir directement dans des causes qui leur semblent justes. Parfois, ils en viennent à créer leur propre engagement, c’est notamment le cas de Sylvain Demercastel (Artsonic) et Dirk Verbeuren (Megadeth) avec la naissance en 2021 de l’organisation non gouvernementale Savage Lands dont l’un des principaux objectifs est de préserver la nature « simplement » en la laissant tranquille.

Ils se sont donné pour missions de financer des opérations de reboisement en partenariat avec des ONG locales spécialisées, d’acheter des terres pour les préserver et aussi de produire de la musique parce que c’est « ce qu’[ils] savent faire ». Leur engagement, leur notoriété ont un impact positif pour faciliter le financement des différentes opérations portées par Savage Lands. Ces artistes reconnus, à travers les clips, les concerts et les partenariats dans lesquels ils se sont inscrits, deviennent porte-voix de la forêt et source d’inspiration pour d’autres initiatives. Nous en parlons avec l’un de ses cofondateurs : Sylvain Demercastel. Bienvenue dans The Army Of The Trees !

Interview réalisée pour le site Radio Metal :
https://www.radiometal.com/article/savage-lands-quand-le-metal-sauve-des-arbres,475297#more-475297

Radio Metal : Savage Lands est une ONG visant à financer la reforestation par l’achat de terres et permettre la sanctuarisation de ces espaces ainsi que l’extension de zones vertes. Cette opération est née d’une initiative commune entre toi et Dirk Verbeuren (Megadeth). Concrètement, quel a été l’élément déclencheur qui vous a donné envie d’impulser ce projet ?

Sylvain Demercastel : Je suis militant écologiste depuis la fin des années 1980. Je suis parti vivre au Costa Rica dans les années 2000. Là-bas, j’ai fait des opérations de reforestation. Après le Covid-19, il y a eu une espèce de frénésie immobilière qui s’est emparée des pays occidentaux. Ils ont voulu monter des projets au Costa Rica, pas forcément par amour de la nature mais plutôt par amour du fric. A partir de ce moment-là, je me suis mis à entendre la tronçonneuse tous les jours sur de gros projets de développement. C’est là que l’idée est venue d’appeler mon ancien batteur qui est maintenant le batteur de Megadeth, Dirk Verbeuren. Je lui ai dit que j’avais envie de faire quelque chose. Pour lui, c’était le bon moment. Il soutient beaucoup de causes de ce type, notamment la cause animale, mais il souhaitait aussi avoir sa propre organisation pour être actif et pouvoir gérer les choses directement. Cela a donc commencé comme ça, sur un coup de fil suite à trop de destructions de l’endroit où je suis au Costa Rica.

Tu es musicien, photographe, réalisateur, activiste environnemental, résidant au Costa Rica depuis plus de vingt ans… L’idée de Savage Lands était-elle aussi de pouvoir faire cohabiter toutes tes passions et engagements en un seul projet ?

La musique est plus une opportunité, c’est ce que nous savons faire. C’est aussi un moyen d’être différents des autres ONG. Je pense que nous sommes la seule à avoir ce positionnement. D’ailleurs, la maison de disques n’a pas signé un groupe mais l’ONG. C’est assez original et cela permet que toutes les royalties aillent directement financer les projets de reforestation ou d’achats de terrains. La musique est une manière de toucher le public metal. Nous nous adressons à la communauté que nous connaissons le mieux. Nous avons pas mal d’artistes qui se sont greffés au projet. C’est ce qui fait notre force et notre différence.

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L’ONG a plus de deux ans d’existence, vous avez déjà réussi à mobiliser plusieurs artistes reconnus de la scène metal, et en ce début d’année 2024, vous avez acquis une première terre devenue officiellement sanctuaire. Imaginais-tu que cela pourrait aller aussi vite ?

C’est allé vite, oui et non… Cela fait des années que je milite et je n’ai jamais arrêté. L’expérience emmagasinée a permis de donner un positionnement clair et d’avoir une certaine efficacité pour que ce ne soit pas vu juste comme de la com’. Depuis la création, cela a été vite car il y a des gens connus et donc, quand il y a des gens connus, il y a un porte-voix et ça va plus vite. En même temps, il y a urgence, il faut donc trouver des astuces pour embarquer les gens avec nous. Dire « on sauve les arbres, on sauve les écosystèmes », c’est bien mais on risque de rester dans notre coin et de ne pas faire grand-chose si on n’embarque pas vraiment de grosses quantités de personnes avec soi ainsi que des partenaires qui puissent peser vraiment. Il n’y a que comme ça que l’on arrivera à avoir un impact. Nous savons pourquoi nous avons choisi ce terrain-là. Par exemple, nous ne sommes pas du tout positionnés sur le CO2 parce que nous pensons que ce n’est pas un bon angle d’attaque pour sensibiliser les gens. C’est plus punitif qu’autre chose. C’est aussi assez contre-productif, car on peut imaginer baisser son CO2 et être complètement nul en matière de connaissances de la biodiversité et des écosystèmes. La problématique n’est pas tant technique. Elle s’inscrit dans une philosophie, alors si on n’entre pas dans un certain questionnement philosophique, par exemple sur la place de l’homme dans l’écosystème, on aura beau imaginer des solutions techniques, on continuera à ne rien comprendre à notre place sur la planète. Aurélien Barrau dit la même chose. Nous ne sommes pas forcément d’accord sur tout, mais sur ce point-là, nous sommes d’accord pour dire que c’est un problème plus global que nos simples émissions de CO2. C’est notre rapport complet à la nature et à notre place sur cette planète qu’il faut, si ce n’est remettre en cause, au moins questionner.

A la question « pourquoi le Costa Rica ? » on trouve comme élément de réponse le soutien législatif local et la possibilité de préserver des espaces sans être confronté aux grands groupes financiers. Est-ce que cela signifie que le Costa Rica arrive à se préserver des lobbies et autres industriels ?

Non, pas complètement et c’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons monté Savage Lands. Il y a néanmoins une base juridique qui permet de faire des choses. Ici, si on veut planter une forêt en partant de zéro et en achetant un terrain sur lequel il n’y aurait pas de forêt, c’est facile. Il faut juste acheter le terrain et financer la plantation. En France, cela serait beaucoup plus compliqué. Il faudrait avoir des accords, voir quel est le statut du terrain, si c’est une terre agricole, s’il y a des monuments historiques autour, ce serait une démarche administrative qui prendrait du temps et en plus, en France ça pousse lentement. C’est moins spectaculaire. Je connais bien les possibilités qu’il y a au Costa Rica. Aujourd’hui, c’est aussi une période critique, il se passe des choses dramatiques. Une raison supplémentaire sur le choix du Costa Rica est que nous voulions avoir des résultats rapides pour que les gens se disent qu’il se passe quelque chose. De plus, d’un point de vue biologique, un kilomètre carré de forêt tropicale contient beaucoup plus de vie et de biodiversité en termes de faune et de flore qu’une forêt en Europe. En nombre d’espèces protégées au kilomètre carré, on est plus efficace sur une zone tropicale que sur une zone tempérée. Ce sont des écosystèmes qui vont morfler si le réchauffement climatique s’accélère, mais ils sont leur propre solution. La forêt va créer son propre écosystème, son propre climat. Quand tu as suffisamment de forêt, cela augmente le rythme des précipitations, l’humidité, etc. C’est un moyen de lutter contre le réchauffement climatique – même si cela n’est pas notre cause première – mais par effet de cascade, c’est utile. Agir sous les tropiques n’est pas inintéressant. C’est spectaculaire, ça va vite, on protège plus d’espèces sur une zone équivalente, mais nous voulons aussi agir en France, car les gens s’attachent plus vite à ce qu’ils ont près de chez eux.

Comment ce projet est-il accueilli aussi bien par les figures publiques ou politiques locales que par les citoyens ?

L’accueil le plus mauvais, et celui où nous recevons le plus de menaces, vient des agents immobiliers. Il y a une partie de la population qui ne comprend pas parce qu’on est dans un pays où il y a beaucoup de nature. Dans la zone dans laquelle nous agissons, par exemple, des personnes vendent des terrains et donc coupent pour que la surface soit visible, car s’il y a de la forêt, le mec ne sait pas ce qu’il achète. Ce n’est pas dans la culture des gens d’acheter un terrain avec plein de plantes dessus, donc d’abord ils coupent. Quand j’en parle avec des locaux, ils me disent de ne pas m’inquiéter, car les singes iront simplement plus loin dans la colline. Je leur réponds qu’il n’y a pas que les singes et surtout qu’il faut aussi avoir à l’esprit qu’il y a déjà des singes dans la colline, qui sont là en nombre « normal » par rapport à la quantité de nourriture disponible. Donc, si les singes qui n’étaient pas dans la colline y vont, ils seront ensuite en surpopulation et n’auront plus assez de ressources pour se nourrir. Souvent, les gens ne pensent pas à ça. Régulièrement, c’est comme ça que cela se passe, on se dit qu’on mettra la nature, la biodiversité un peu plus loin, dans des parcs, etc. Sauf que non ! On ne peut plus, car l’homme est partout. Il faut mettre la nature à nos côtés, sinon elle s’effondrera et c’est ce qui est en train de se passer. Elle s’effondre partout.

J’imagine qu’une telle initiative nécessite des temps de sensibilisations, de rencontres, d’échanges, de co-construction, est-ce pour toi aujourd’hui une activité à temps plein ?

C’est presque jour et nuit ! Quand on aime, on ne compte pas ! [Rires] Naturellement, je ne suis pas tout seul, mais c’est un gros investissement. Pour moi, c’est devenu vital, c’est quelque chose que je ne peux pas arrêter. Il faut s’entourer, avoir des gens dont c’est le boulot. A un moment donné se posera la question de la rémunération des gens. Tu ne peux pas estimer que des gens doivent travailler comme des pros sans être, un minimum, rémunérés. Nous sommes sur ces questionnements-là pour la suite. Pour l’instant, des fonds ont été alloués pour des opérations. Nous n’avons donc jamais payé qui que ce soit dans l’ONG, mais cela ne peut pas être un modèle durable. Si tu veux avoir des équipes qui bossent, soit ce sont des gens qui n’ont pas besoin de bosser parce qu’ils ont gagné au Loto – je n’en connais pas –, soit il va falloir trouver un modèle économique light mais durable. Le bénévolat a ses limites. C’est bien pour certains jobs, pour des actions ponctuelles, mais même les ONG avec qui on bosse ici, il faut bien les payer. Il faut acheter les arbres que nous plantons. Ce ne sont pas des arbres que nous avons déplantés à un endroit pour les mettre à un autre. Il y a des ONG qui travaillent pour faire pousser des arbres et elles ont une économie à maintenir. Le nerf de la guerre reste forcément l’argent, mais pas seulement. Grâce à notre modèle, avec l’appui de personnes connues qui peuvent embarquer des gens avec elles, nous avons une force presque marketing qui est gratuite et ça c’est génial ! Nous ne sommes pas comme une ONG normale qui aurait besoin d’acheter des espaces publicitaires. Nous arrivons à monter des partenariats comme avec le Hellfest et nous avons des artistes qui nous soutiennent. C’est un peu comme une agence marketing géante. Dans un monde où tu ne peux pas te nourrir d’amour et d’eau fraîche, il va falloir installer un modèle économique. Nous sommes deux avec Dirk. Bien sûr, Dirk a sa carrière, il n’a pas besoin de Savage Lands pour vivre et moi j’ai un travail à côté, mais justement, il faut voir combien de temps tu y consacres et comment tu peux t’entourer de gens pros pour être raisonnable en termes de temps consacré pour que cela reste efficace sans devenir totalement chronophage.

On sait que la préservation des forêts est un élément essentiel pour notre survie, et de nombreuses initiatives à l’échelle de la planète vont dans ce sens. Je pense à la série documentaire d’Arte Les Gardiens De La Forêt, à l’association Etats Sauvages, à l’association Francis Hallé pour la forêt primaire, etc. Ce ne sont que quelques exemples parmi d’autres. A votre niveau, sentez-vous qu’il serait possible de faire véritablement émerger un réseau pour permettre à toutes ces volontés de peser encore davantage sur la scène politique internationale ?

On est dans un monde de communication, donc plus tu as de porte-voix, plus tu as d’efficacité. Les moyens d’action se placent à différents niveaux. Tu as bien évidemment l’argent pour payer les arbres, acheter les terrains, mais tu as aussi un levier politique. A notre niveau, on peut imaginer que si le chanteur de Metallica vient au Costa Rica et qu’un homme politique aimerait avoir une photo avec lui, peut-être que l’on pourra dealer quelque chose… comme l’attribution d’une zone préservée plus facilement… Clairement, cela a un nom, c’est du lobbying. Ce n’est pas forcément un gros mot, si c’est au service d’une bonne cause, allons-y ! Cela dit, ce n’est pas simple car, même au niveau local, là où j’habite au Costa, tout le monde te dit qu’il aime la nature, qu’il a envie que cela change mais dès que quelqu’un a la possibilité de gagner un petit billet en touchant une commission sur la vente d’un terrain ou de construire une maison avec un jardin bien aménagé et du gazon – même si c’est une absurdité totale en termes de ressources en eau et de gestion –, souvent, tu vois qu’il n’y a pas beaucoup de personnes qui acceptent d’appliquer ces principes responsables à eux-mêmes. Il y a une forme d’éducation à faire. Notre objectif principal est de rendre ce que nous faisons cool et presque tendance, que notre démarche soit perçue comme engageante et inspirante. Si tu es fan de la musique de Dirk, de Kiko Loureiro ou d’Andreas Kisser et que tu te dis que ce qu’ils font est cool et que tu as envie de faire pareil, alors nous aurons gagné. Je suis militant depuis très longtemps, j’ai vraiment compris que l’action punitive et agressive ne te permet pas d’embarquer les gens avec toi. Au mieux, c’est un rapport de force : si tu es plus fort, tu peux imposer… En l’occurrence, on n’est pas plus forts, donc il vaut mieux emmener les gens avec nous de leur plein gré.

Quand, lors d’une conférence donnée en France autour du documentaire Frères Des Arbres, on demandait au chef Papou Mundiya Kepanga « comment peut-on vous aider à préserver votre forêt ? », ce dernier répondait qu’il était possible d’agir non pas en essayant d’intervenir en Papouasie-Nouvelle-Guinée mais en commençant simplement par prendre soin localement de nos propres forêts…

Tout le monde ne peut pas faire quelque chose. Quand tu habites dans un appartement, tu ne peux pas faire grand-chose… Au Costa Rica, la situation est différente de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Cette logique triste est une logique économique de gens pauvres qui vendent leurs terrains à des riches, c’est difficile de leur jeter la pierre, mais ce n’est pas du tout ce qui se passe au Costa Rica. Ici, ce sont des gens riches qui avaient déjà acheté des terrains il y a bien longtemps et qui font maintenant du « fois dix » en découpant les terrains et en les revendant à d’autres gens riches. On n’est plus du tout dans le même modèle. A l’époque où je suis arrivé, les gens venaient parce qu’ils aimaient l’endroit, ils avaient envie de vivre ici parce que le matin tu as des singes qui te réveillent, les oiseaux, le silence… Donc ces nouveaux habitants faisaient des petites maisons, ils vivaient un peu plus modestement et ce qu’ils voulaient, c’était avoir de la vie dans leur terrain. Aujourd’hui, c’est pire, les gens qui viennent le font pour mener des opérations financières et construire des maisons « instagramables ». Pour ma part, j’étais militant, et il y a des choses dans ma vie qui ont fait que j’ai eu besoin de faire un break. Le Costa Rica était un moyen de m’oxygéner car il y avait cette nature que je pouvais vivre au quotidien, c’est un luxe pour moi. C’est quelque chose de gratuit, pouvoir se poser, écouter les oiseaux, regarder les animaux passer… Pour moi, c’est ça, le vrai luxe. Avant, les gens venaient ici pour ça. Même les petits hôtels avaient des allures de réserves naturelles. Les petites structures misaient sur la nature qu’il y avait chez eux pour attirer les touristes. Il y avait une forme de cercle vertueux. Le touriste qui venait, certes prenait l’avion, mais avait un impact positif. Le Costa Rica s’est reforesté grâce aux touristes. On est passé de vingt pour cent de terres forestières à cinquante-trois pour cent grâce à l’apport économique du tourisme.

Il y a aussi eu une volonté politique derrière. Il y a presque toujours une décision politique pour que ton projet puisse accélérer ou avoir des bâtons dans les roues. Avant c’était comme ça : c’était de petites structures avec des amoureux de la nature qui faisaient en sorte d’avoir le plus d’animaux possible sur leur terrain. Aujourd’hui, c’est la compétition pour avoir la maison la plus grosse, pas un arbre, deux palmiers bien symétriques de chaque côté de la piscine et on fait la photo Instagram pour louer ou essayer de revendre ça le plus cher possible à celui qui achètera. Tout cela sans parler du fait que rien ne revient aux Costariciens. C’est un business qui est complètement accaparé par les étrangers. Cela entraîne également une véritable hausse des prix. Quand des gens arrivent, une partie de l’économie se frotte les mains. Ceux qui vont vendre des services sur le court terme augmentent leurs prix, sauf qu’à long terme, cela augmente les prix pour tout le monde et ceux qui sont en bas de la chaîne tirent la langue. Cela a un impact social et sociétal. On ne changera pas d’un seul coup, on ne fera pas table rase de ce système en cinq minutes, mais si au moins on pouvait ramener un peu de cohérence… J’aime toujours demander aux gens : « Pourquoi êtes-vous venus ici ? » Si c’est juste pour avoir une maison de luxe et être coupés de la nature, vous pouvez aller à Dubaï ou à Miami… Pourquoi venir ici ?

Les gens réagissent-ils « dans le bon sens » quand tu provoques ce genre de discussion ou est-ce une cause perdue ?

Ce n’est pas une cause perdue, certains réfléchissent et même adhèrent, ça leur donne envie de faire quelque chose, ne serait-ce que nous faire intervenir pour replanter deux ou trois espèces stratégiques, pour les pollinisateurs par exemple. L’idée n’est pas de remplir ton terrain qu’avec des arbres. Déjà, en sélectionnant les bonnes espèces, tu apporteras de la nourriture et un peu de biodiversité. En revanche, si tu mets des palmiers partout, ça ne sert à rien, ça n’est pas natif de la zone, c’est juste de la décoration. Sans révolutionner complètement leur mode de vie, on peut expliquer aux gens qu’ils peuvent avoir un peu moins de contradictions par rapport à l’endroit où ils vivent. Si tu l‘amènes de la bonne manière, un paquet de personnes peut être réceptif à ça – à part les abrutis finis qui n’ont pas envie de changer. C’est une première étape. La deuxième étape est que la personne prenne du plaisir, deux ans après, à voir un colibri venir butiner dans l’arbre qu’elle a planté. Cela devient ensuite plus facile d’expliquer qu’il y a encore d’autres oiseaux qui, eux, mangent des insectes et que pour avoir des insectes, il ne faut pas mettre de produits chimiques. De fil en aiguille tu peux amener les gens à acquérir une démarche plus philosophique. Si tu as des fourmis chez toi, le mieux est-il de mettre des produits chimiques ou de faire en sorte que la biodiversité autour de chez toi soit plus équilibrée pour qu’il y ait, par exemple, des fourmiliers qui viennent bouffer une partie des fourmis ? La bonne réponse est évidemment d’avoir un écosystème sain qui fait que tout s’équilibre. Il faudrait petit à petit que les gens comprennent que c’est toujours mieux quand c’est la nature qui fait.

Tu as un rôle de pédagogue finalement…

J’aimerais bien faire de la pédagogie aux forceps pour que ça aille plus vite [rires]. Il y a des gens avec qui ça ne sera pas possible de discuter, alors soit on fait passer ça pour une mode et ils auront l’air bêtes de ne pas suivre la mode, soit on utilise le rapport de force et la loi peut nous venir en aide. Quand tous tes voisins respectent un truc et qu’il n’y en a qu’un qui coupe tout, ça sera plus facile d’intervenir pour lui dire que, même s’il n’est pas d’accord, il n’a plus le droit de le faire. A terme, c’est ce qui risque d’arriver. La situation va s’aggraver et donc toutes ces histoires-là impacteront quelque chose d’encore plus vital : les ressources en eau. On vient de signer un pacte d’entraide avec deux autres ONG ici. C’est d’ailleurs assez rare que les ONG s’entraident. Ce sont des parts de marché, les gens font leurs trucs dans leur coin. On parlait de la problématique des ressources en eau, de faire des travaux pour emmener de l’eau des zones du Costa Rica où il y en a le plus vers les zones où il y en a le moins, et le mec répondait que les meilleurs travaux que l’on pouvait faire étaient de mettre de la forêt ! La forêt permet d’avoir de l’eau qui entre dans le sol, de remplir les nappes phréatiques, de filtrer l’eau pour qu’elle soit potable… C’est le meilleur investissement qui soit, parce que planter, ça ne coûte plus rien. Ici en plus, ça va assez vite, tu peux donc faire la preuve de ce que tu avances en quelques années, ce qui n’est pas le cas en Europe où il y a une grosse inertie, il faut être patient.

En 2022, l’un des premiers projets de l’organisation a été de faire fabriquer une guitare à partir de bois mort du Costa Rica, pouvant être utilisée par différents artistes lors de concerts et revendue plus tard lors d’une tombola pour participer au financement du premier rachat de terres. Cette démarche offre une opportunité de s’interroger plus largement sur l’industrie musicale à grande échelle, de la conception des instruments à la sortie d’albums ou la programmation de tournées mondiales. Des groupes comme Shaka Ponk ou Gojira ont conscience de ce que représente cette industrie en termes d’empreinte carbone. Beaucoup se questionnent sur leurs choix, sur la façon de retrouver un équilibre, une meilleure harmonie. Est-ce que cette démarche de guitare « éco responsable » est, à votre échelle, un premier pas pour montrer qu’une autre façon de consommer et vivre la musique est possible ?

Cette guitare est plus un symbole. Ce n’est pas ça qui va changer le monde. Je ne suis pas sur la même position de dire : « J’arrête de faire de la musique parce que ça pollue. » Tout pollue, on ne peut pas tout arrêter. Je pense qu’il faut poser la question philosophique de notre place, de comment on vit, de pourquoi on vit de cette manière-là… Il y a très certainement des choses à changer, mais je me demande si en arrêtant les artistes, on n’arrêterait pas le meilleur pan de la société. Je ne pense pas que ça soit les endroits où il y ait le moins de bonnes idées. On pourrait peut-être plutôt poser la question de l’utilisation d’internet. Très sincèrement, s’il faut se positionner entre arrêter les gros festivals où il y a des gens qui se rencontrent, des ONG présentes, des spectacles, de la qualité, de la création et arrêter de surfer sur TikTok, mon choix est rapidement fait. J’ai aussi une position très claire sur le CO2. Je dis que tous les CO2 ne pèsent pas le même poids. Le CO2 d’un mec qui prend l’avion pour venir au Costa Rica, je ne dis pas que c’est bien, mais cela va financer la création et la préservation de parcs nationaux et de la biodiversité. Le CO2 d’un mec qui va en Thaïlande pour faire du tourisme sexuel n’est pas vraiment la même chose et ce ne serait pas juste de comparer. C’est provocateur à dessein, car ce sont des cas extrêmes mais, pour moi, le CO2 n’est pas le bon instrument de mesure. Il y a des gens qui prennent l’avion et qui font d’énormes choses ou ont des choix de vie personnels qui ont bien plus d’impact à terme sur les écosystèmes que des trajets en avion. D’un autre côté, on ne peut évidemment pas dire que l’avion, c’est génial et qu’il faut le prendre toutes les cinq minutes. Je crois qu’il faut un vrai questionnement, un vrai travail pour que, techniquement, on puisse avoir certaines réponses tout en sachant que la technologie ne répondra pas à toutes les problématiques.
Un organisateur de festivals, quant à lui, est dans le business de l’entertainment, il n’est pas là pour trouver des solutions d’ingénierie sur les problématiques environnementales. Il ne faut pas tout cautionner, ni tout pardonner, mais il ne faut pas se tromper d’ennemi. Il y a des choses sur lesquelles on pourrait agir de façon très efficace sans que ça nous prive d’un certain plaisir de vivre. A part revenir à un très petit nombre et vivre de manière très locale, ce qui à mon avis n’arrivera pas, je ne vois pas trop ce qu’on pourrait faire. Est-ce qu’on doit se priver de concerts ? Je pense qu’il y a des choses plus importantes sur lesquelles on devrait réfléchir et arrêter d’essayer de trouver l’erreur chez nos voisins immédiats. Regardons par exemple le poids d’internet et ce que cela a concrètement apporté à l’humanité. On avait de grands espoirs, on pensait élever le niveau, avoir un accès illimité à la culture, aux connaissances, que c’était démocratique parce que tout le monde pouvait avoir internet… Il me semble que ça a eu l’effet inverse. Il y a des études qui montrent que les gens lisent de moins en moins, qu’ils ont de moins en moins de connaissances. Est-ce que ce n’est pas contre ce genre de choses que l’on devrait se battre ? C’est en étant de plus en plus intelligent et de plus en plus ouvert que l’on arrivera à faire des choses. Si les gens ne vont plus à des concerts, ils consommeront du digital chez eux. Je ne suis pas sûr que cela soit une alternative souhaitable.

Par rapport aux situations d’urgence que tu évoquais, parviens-tu à te préserver de la sensation d’éco-anxiété ?

Je suis militant depuis 1987, alors je suis passé par toutes les phases [rires]. L’éco-anxiété est une phase normale. Il n’y a pas besoin de lire beaucoup pour prendre conscience. Il y a, selon moi, quatre bouquins à lire pour comprendre. Tu lis René Dumont, L’Utopie Ou La Mort, André Gorz, Écologie & Politique, le Club de Rome Halte À La Croissance et La Revanche De Gaïa de James Lovelock. Ce sont des bouquins accessibles et il n’y a rien de nouveau sous le soleil depuis. Quand tu prends conscience de la catastrophe, l’éco-anxiété est le premier truc qui t’arrive. C’est la stupéfaction de l’ampleur du problème. Ensuite, tu as l’envie d’agir. Après, tu agis, mais ça ne change rien, donc tu as une phase de résignation où tu te dis : « Fuck it ! Je vis ma vie » et après tu essaies de trouver un équilibre. Très honnêtement, je pense qu’on va se prendre le mur, mais je me dis que, rien que pour l’honneur, il faut se battre, on n’est pas à l’abri d’une bonne surprise. J’ai bien conscience que je ne vais pas sauver la planète à moi tout seul, ce n’est pas le nombre d’arbres que je vais planter qui changera la donne d’un point de vue écosystémique. Je n’aime pas l’histoire du colibri où chacun « fait sa part » dans son coin. Dans ce genre d’élan, quelque chose commence, mais ça ne va jamais très loin. Je suis plus pour des actions pédagogiques qui ont du potentiel pour que concrètement ça puisse aller plus loin. Dans ton coin, à part te mettre en accord avec toi-même, ça n’a pas beaucoup de portée. Il faut peut-être faire ça, mais avoir en plus des actions publiques et c’est vraiment ce que nous essayons de faire avec Savage Lands. Je sais que nous aurons des détracteurs, que des gens essaieront de prouver que nous ne faisons pas bien… Ça fait partie du jeu. Ce que j’espère, c’est que notre capacité à emmener les gens sera plus forte que les haters qui essaieront de trouver ce qui ne va pas dans ce que nous faisons.

L’idée c’est aussi que le système que vous êtes en train de mettre en place puisse être reproductible ailleurs…

Oui, nous n’avons pas envie de mettre une marque d’exclusivité dessus. Si les gens ont envie de faire des trucs et que nous les aidons, que nous fassions de la com’, nous sommes pour. Ce que nous voulons, c’est qu’il y ait un mouvement. Nous pourrions nous adresser à tout le monde, mais nous nous adressons en priorité au public metal, parce que c’est là que nous avons une audience. En même temps, c’est un message qui va au-delà du monde du metal, mais si, déjà, nous arrivons à embarquer une partie du public et à devenir une forme de référence pour ce public, nous pourrons avoir une fierté, en nous disant : « Voilà, c’est nous d’un côté, musiciens, et le public de l’autre qui avons réussi à créer une forme de mouvement positif qui, en plus, a des résultats et fait envie à d’autres. » A ce moment-là, nous pourrons nous taper dans la main et nous dire que nous n’avons pas perdu notre temps.

[...]

On trouve des membres d’honneur venus de différents horizons professionnels mais connus comme étant des personnes engagées et ayant tout de même des affinités avec la musique metal, je pense à Thomas VDB ou Laurent Karila. Est-ce un critère de sélection ou tous les soutiens sont les bienvenus ?

Tous les soutiens sont les bienvenus. Si quelqu’un veut rejoindre le mouvement et le faire découvrir à d’autres publics, nous sommes totalement ouverts. Ce qui compte, c’est notre objectif environnemental. Il n’y a pas le manuel du « parfait militant Savage Lands ». Nous bossons avec des gens qui n’écoutent pas du tout de metal. Ils trouvent ça cool, car ils connaissent les noms, mais ça ne leur parle pas plus que ça, ils trouvent juste l’initiative originale.

[...]

Interview réalisée par téléphone le 24 avril 2024 par Isabelle Perreau.
Retranscription : Isabelle Perreau.

A lire en intégralité sur RADIO METAL

Site officiel de Savage Lands : savagelands.org.

Par Perreau Isabelle

Publié le mercredi 12 juin 2024

Mis à jour le mercredi 12 juin 2024

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