Yonne Lautre

Barbara Moreau : Cette nuit, j’ai rêvé que je redevenais prof ! La tuile !

lundi 9 décembre 2019 par Moreau Barbara

Curriculum vital d’une personne, pour toutes les personnes.

Appel à solidarité.

Cette nuit, j’ai rêvé que je redevenais prof ! La tuile ! La méga tuile ! Il y a pire comme cauchemar et comme destinée, je vous l’accorde. Tenez, j’aurais pu me voir les bras en croix, face contre mer, en pleine Méditerranée ! En fait, si j’ai parlé de tuile, c’est que ce matin, ce texte a poussé dans ma tête. Je vais devoir me presser le citron pour en extraire le jus, réveiller des douleurs, des rires aussi. En tout cas, y passer des heures. J’avais prévu autre chose, non mais ! D’un autre côté, mes lecteurs n’ont pas entendu parler de moi depuis ma dernière histoire. Peut-être attendent-ils la suite ? Ils vont être déçus. Cette nuit, j’ai rêvé que je redevenais prof...

L’Education Nationale avait ouvert ses archives, en avait extirpé le dossier de mon cervelet de traviole, décidée à traquer tous les profiteurs du système. Tous ces vieux malades qu’on avait indûment rayés des cadres s’étaient certainement retapés depuis le temps, gorgés de prestations sociales et d’argent public ! Allez hop, au turbin feignasse ! Finie la récré.

Cette nuit, j’ai rêvé que je redevenais prof. J’avais pourtant juré que jamais je ne remettrais les pieds dans ce bazar, qu’on avait voulu m’y assassiner. Vaincue, je poussais la grille du collège Paul Bert, à Auxerre. Vaincue mais triomphante malgré tout, car quand même, j’en avais fait des trucs depuis mes adieux, en 2005 ! J’avais écrit des bouquins. J’étais montée sur scène et surtout, s’en souvenait-on par ici, en 2007, j’étais allée m’installer au camping d’en face et j’avais appelé l’Yonne Républicaine :

─ Allo, l’Yonne Républicaine. Je m’appelle Barbara Moreau. Je suis prof de français…. Atteinte d’une affection neurologique invalidante... En congé de longue maladie depuis bientôt deux ans… Je viens d’apprendre… Je dois rembourser 8000 euros à l’Education Nationale. A demi-traitement le mois prochain…. Au secours ! Comment ? Oui. C’est ça, 8000 euros ! Pourquoi 8000 euros ? Je suis au camping. Passez me voir.

Chers amis, je vous épargne les détails. Allons directement à la suite. Bien plus fun.

Le lendemain, un journaliste se pointe au camping et prend des notes. Il ira aussi interviewer mes chefs. Le premier n’est pas loin. De ma toile de tente, j’aperçois la fenêtre de son bureau. Il n’y est pour rien, lui. Il applique le règlement. Qu’on s’adresse à l’Inspecteur d’Académie. Et lui, l’Inspecteur, il n’y est pour rien non plus. Un peu emmerdé quand même. Oui. Il abandonne une fonctionnaire méritante dans la détresse. Oui. Il n’a pas répondu à ses lettres. Elle est seule, a un fils de 12 ans. Elle est malade. Oui. Il le sait. Mais la loi, c’est la loi !

Le journaliste fait son boulot et un article paraît dans le journal local. « Elle campe face au collège pour protester contre son sort » en titre. Et moi, les poings faits, debout devant ma tente igloo avec deux collègues de mes débuts, ma prof de lettres du lycée et une copine, tous réunis là, comme pour une photo de classe.

Pour conclure, je n’ai donc pas fait trembler le ministère. Comment je me suis sortie de ce guêpier ? C’est une autre histoire. J’ai perdu contre la loi mais au camping d’Auxerre, j’avais vu débarquer les Renseignements Généraux, les syndicats, les candidats aux législatives. Sarko venait d’être élu et il m’avait même écrit un mot de soutien. Tous s’étaient penchés sur le système neurologique de la pauvre prof campeuse. Quelle bonne blague ! Comme on s’en ficherait aujourd’hui, de ma protestation ! Dans l’igloo, nous sommes trop nombreux ! Et un bon coup de lacrymo, ça réchauffe !

Et puis… Cette fenêtre de mon supérieur direct, pile en face de la toile. J’avais fait fort ! Et mes collègues ? Que voyaient-ils du haut de leur salle de cours ? Qu’entendaient-ils ? Un cri ? Un éclat de rire ? Apercevaient-ils un bout de tente, un poing levé, une dignité recouvrée ? Que disaient-ils ?

─ Incroyable ! Elle dort là ? Sous une tente ? En face ? Que fait-on ?

Que fait-on ? Rien. Ils n’avaient rien fait. Cinq profs s’étaient déplacés.

Bon, ça ne va pas du tout. J’exagère en plus. Y’avait eu des pétitions, à Jacam, à Saint-Georges, un peu partout ailleurs. Mais je tourne quand même à la brebis enragée. Je savais bien que c’était une tuile. Une méga tuile ! Je continue.

Cette nuit, j’ai rêvé que je redevenais prof !! Non mais ! Cette fois, comment allaient-ils m’accueillir mes collègues restés sur le front ? Ma chère Catherine qui m’avait tellement soutenue, me proposerait-elle de participer à un nouveau projet pédagogique ? Oh, chère Catherine et chers autres ! Comme on y a cru à nos idées révolutionnaires, nos solutions miracles qui allaient réconcilier nos petits drôles avec l’école ! Et le soutien à la lecture pour les 6ème en difficulté, et le collège au cinéma, et le théâtre dans nos classes, et les semaines au vert, et les défis lecture, et les parcours croisés, et la transversalité, et ceci, et cela. J’y passais mes week-end, moi ! Tout ça pour quoi ? Des budgets non reconduits d’une année sur l’autre, une vaste entreprise de rafistolage, orchestrée par des bricoleurs du dimanche incompétents, les mêmes auxquels j’avais dû 8000 euros un jour !

Je m’énerve. La tuile ! La méga tuile ! Cette nuit, j’ai rêvé que je redevenais prof !!!

Voilà. J’y viens. Tous mes collègues me faisaient la gueule ! Même Catherine ! Qu’avaient-ils donc ? Je ne leur avais rien fait à eux ! Peut-être qu’ils avaient trouvé mon congé tout à fait enviable par rapport à leur propre galère ? Peut-être considéraient-ils mon régime un peu trop spécial ? Ils avaient certainement oublié pourquoi je l’avais obtenu. C’est toujours comme ça avec les régimes spéciaux…

Je montais dans ma salle de classe. Je n’avais pas de clé pour ouvrir la porte. Fin du rêve.

Quel soulagement ce matin ! Je ne suis pas redevenue prof ! J’ai perdu la clé. Et personne ne me fait la gueule. Enfin… Je crois. Soulagement et rage aussi. C’est la tuile. Le ressentiment. Les blessures. Faut pas… Pas bien. Contre productif. Ouvrons la fenêtre.

Quoi ? Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que j’entends là-bas ? Quelqu’un proteste contre son sort ? Ah non, pas quelqu’un. Ils sont des milliers. Bougez pas. Je descends.

BARBARA MOREAU CURRICULUM VITAL

1994-2002 Prof de français à Paul Bert

2002 Mutation volontaire à st Georges

2003 Mon poste est menacé à ST Georges (poste créé 2ans auparavant). Je suis la dernière arrivée et une baisse des effectifs (sans doute imprévisible quand mon poste fut créé fait qu’un poste de lettres doit être supprimé). Je dois accepter un travail supplémentaire pour le maintenir. J’avais perdu tous mes points d’ancienneté pour venir à St Georges.

2002- 2005 Le Principal du collège dit apprécier mon travail, m’impose la fonction de coordinatrice de profs de lettres que je ne souhaitais pas et la liaison C M 2- 6ème qui me donna beaucoup de travail supplémentaire et une rémunération dérisoire (quelques heures sup pour l’année, englobant d’autres projets).

Mon inspecteur qui suit le travail de liaison CM2-Sixième me félicite et ce travail sert de support à une formation des professeurs des écoles, ceci sans mon autorisation et sans rémunération, naturellement.

Mon principal me dit dans un couloir qu’il m’appuiera pour la hors- classe (sorte de promotion très intéressante financièrement mais difficile à obtenir) Je lui dis que je n’y pense même pas car je suis trop jeune. Il répond que non, qu’il va y avoir des départs en retraite et que c’est le moment.

2004 Je tombe malade mais je continue à travailler jusqu’à mai 2OO5

Mai 2005 Je suis hospitalisée à la Salpêtrière : j’ai un dysfonctionnement du cervelet
(voir courrier des lecteurs du journal Yonne Républicaine)

Juin 2005 Je retrouve une classe de 6ème à l’Yonne Républicaine, un soir pour voir sortir une page de journal que nous avions écrite durant l’année scolaire.

Juin 2005 Mon autre classe de 6ème vient me voir chez moi. On fait un goûter.

Juin 2005 Malgré mon dossier médical, je n’obtiens pas le poste vacant d’Aillant sur Tholon . Aillant était le plus près de chez moi. Je suis renommée à Paul Bert, à l’autre bout d’Auxerre, dans un établissement que j’avais souhaité quitter. Je retrouve le même Principal qui y avait été muté.

Septembre 2005 Je fais la pré-rentrée et la réunion de répartition des classes à Paul Bert.

Nouvelle hospitalisation à la Salpêtrière. 5 en tout, 4 ponctions lombaires, x IRM, je passe devant les plus grands, paraît-il mais personne ne comprend ce qui se passe. Rien aux examens. Que des symptômes. Ma maladie ne porte donc pas d’étiquette et c’est encore le cas maintenant.

2005-2006 Rééducation 3 fois par semaine en V S L au CHU de Tonnerre. On m’apprend à réutiliser mon bras gauche.

Septembre 2005 je suis mise en Congé Longue Maladie pour un an après expertise d’un neurologue désigné.

Juin 2006 je fournis un certificat médical pour demander une prolongation de congé longue maladie.
On me dit (sans l’écrire) que j’aurai droit à 3ans à plein traitement.

Rentrée 2006 Je téléphone au collège pour savoir si je dois reprendre car je n’ai pas de réponse à ma demande de prolongation de C L M. La secrétaire ignore la veille de la rentrée si j’ai un remplaçant.
Je téléphone à l’inspection. On ne sait pas non plus.

Fin septembre : toujours aucune nouvelle. A l’inspection, on a fini par me dire de ne pas reprendre, qu’il fallait attendre la décision du comité médical.
J’écris à mon principal. Il dit au téléphone qu’il s’occupe de tout.

Plus tard, lui et son adjointe, qui l’a rejoint à Paul Bert - m’écrivent une lettre pour me soutenir moralement.

31 mars 2007 Le comité médical s’est enfin réuni et m’accorde SANS NOUVELLE EXPERTISE une prolongation de Congé longue maladie.

Début avril je reçois un avis me signifiant que je suis à demi-traitement et que comme j’ai continué à percevoir mon salaire intégralement, je dois 8000 euros à l’Education Nationale. Je me suis séparée de mon compagnon en janvier 2007, installée à Aillant où mon fils est scolarisé et je n’ai pas cet argent.

De plus, ma mutuelle n’est pas celle de l’éducation nationale. Elle ne peut donc pas faire le complément.
Possibilité d’un recours administratif que je formule aussitôt.

J’envoie mon dossier à deux collègues et amies de Paul Bert qui se renseignent. Paraîtrait que je n’ai pas renvoyé certains documents. Je m’étonne. On se renseigne de nouveau. Non . C’est une erreur. Pas de problème du côté paperasse.

Mars 2007 J’avais aussi reçu par mon syndicat ( jamais par mon administration) les résultats des nouvelles de la promotion dont j’ai parlé. J’avais été mise d’office sur une liste d’aptitude car j’atteignais un âge et un échelon suffisants en théorie mais très nettement insuffisants en pratique.

Je m’aperçois que l’appréciation de mon principal portée sur mon travail est neutre : « sans opposition » alors qu’il aurait pu mettre « favorable ». Un chef d’établissement est limité dans les avis« très favorable », pas dans les avis « favorable ».

Je lui écris plusieurs fois. J’ai beaucoup écrit, m’efforçant d’expliquer en détails ce qui se passait, et pour mon salaire, et pour cet avis sur mon travail.

A mon inspecteur, au recteur, au rectorat, au ministre de la santé, à mon principal plusieurs fois.

Une seule réponse : celle du 24 mai de mon principal qui finit par me dire que la pratique veut que l’on écrive « sans opposition » sur l’évolution de carrière d’un professeur absent de l’établissement.

Je renouvelle ma demande puisqu’il s’agit d’une pratique et non pas d’une loi. Mon principal part à la retraite cette année. Son successeur ne me connaîtra pas et lui seul est en mesure d’apprécier mon travail.

Dans le même temps, j’entends dire que puisque j’écris beaucoup, mes lettres finissent par passer pour une marque de déséquilibre.
Mon cervelet est touché, pas mes facultés intellectuelles.

Fin mai : je vois l’assistante sociale de l’Inspection que mon principal venait de contacter. L’assistante sociale me montre le texte qui précise bien dans quels cas on a droit à un plein traitement sur trois ans : cancer, h.i.v., maladies mentales, tuberculose et polio. Elle me dit aussi que beaucoup de collègues sont dans mon cas : certains sont atteints de sclérose en plaque mais l’assistante sociale affirme qu’elle n’a jamais vu de cas de tuberculose ou de polio parmi les personnels de l’Education Nationale.

Je décide donc d’annoncer par recommandé ma reprise de travail. Le principal m’appelle pour me dire que seul un comité médical peut m’autoriser à reprendre et que je n’ai pas le droit de pénétrer dans l’établissement.

5 juin je m’installe au camping pour 3 jours.

A ce jour, pas de solution satisfaisante.

Aucune possibilité d’obtenir un avis favorable sur mes années de présence et de travail.

Le 11 juin, j’envisage de demander cet avis aux parents de mes anciens élèves et à mes élèves.

C’est un peu long mais j’espère cohérent et clair.

Merci. BARBARA MOREAU

A l’initiative des organisations syndicales, une pétition de soutien des personnels de collèges est en cours de signature :

PETITION A L’ATTENTION DE MONSIEUR LE RECTEUR DE L’ACADÉMIE DE DIJON

Mme Barbara MOREAU , professeur de Lettres, en arrêt maladie depuis plus d’un an , à cause d’une maladie neurologique peu connue et invalidante , ne perçoit plus à ce jour qu’une somme mensuelle inférieure à 1000 euros . La maladie, grave, dont elle est victime, n’est, pas encore reconnue parmi les maladies permettant de percevoir un salaire complet. De nombreux collègues à travers notre pays se trouvent également dans cette situation.

Les personnels, soussignés, du collège de

demandent :

*

que l’esprit, plus que la lettre, de la loi s’applique et que l’on traite le cas de Mme MOREAU avec humanité en lui permettant de continuer à percevoir un salaire complet dès maintenant et jusqu’à son rétablissement,
*

que des négociations soient ouvertes à l’échelle nationale afin d’étendre le nombre de maladies donnant droit à des congés maladie longue durée payés à temps plein.


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