Yonne Lautre
Premières Rencontres Auxerroises du Développement Durable

1ères Rencontres Auxerroises du développement durable Samedi 13 juin 2009 : « Aiguillonner, laisser inventer, mettre en cohérence »

Une centaine de participants avaient répondu à l’invitation du collectif d’organisation, ce qui, en ce samedi radieux, était un motif de satisfaction pour les organisateurs.

Rencontres animées par Sylvain Allemand, journaliste (il suit depuis plusieurs années l’actualité relative au développement durable ; il est notamment l’auteur des « Paradoxes du développement durable »), co-initiateur de ces Rencontres et membre de leur Comité de pilotage.

Ville durable, développement durable… Pour Guy Ferez, maire d’Auxerre, inaugurant l’après-midi, il faut « envoyer des signes » pour ne pas rester dans les idées générales et les concepts. Il faut à la fois économiser l’espace et organiser la mixité sociale, comme la ville commence à le faire dans le quartier des Brichères, « Trop souvent, la ville s’est bâtie sur le mode de la ségrégation ». Il faut, dit-il, unir, fédérer, faire se rencontrer. Mais une ville durable, c’est aussi une ville qui prend en compte les besoins de la petite enfance, des seniors ou de ceux qui n’ont pas de travail. « Penser global, agir local, certes. Mais c’est sur les territoires que le destin se prend en main : 75% des crédits publics viennent des collectivités locales ». Pour le maire d’Auxerre, les territoires qui seront demain attractifs ne sont pas ceux où on paiera le moins d’impôts, mais ceux qui auront sû répondre aux demandes sociales des populations.

Adjoint chargé de l’environnement à la ville d’Auxerre, Denis Roycourt souhaite faire de ces Rencontres un événement annuel, sur les exigences environnementales, mais aussi développementales, inscrit dans la tradition de l’éducation populaire. Son objectif : faire se rencontrer des chercheurs, des citoyens, des décideurs locaux, des professionnels, des associatifs, avec l’idée que chacun détient une partie de la connaissance nécessaire à partager, de la réponse à construire. « Le développement durable modifie notre conception de la société. Ce n’est pas un luxe, et la crise en renforce l’urgence. Mais il n’existe pas de système clé en main. A chaque territoire, en fonction de son histoire, de construire le sien. Prenons ensemble un temps d’arrêt pour pouvoir réfléchir ».

 Un concept qui pose plus de questions qu’il ne donne de réponses

Première intervenante,
Yvette Veyret
prend un point de vue résolument géographique, qui n’est pas celui des économistes, des entreprises ou des enseignants… Le développement durable, terme apparu dans les années 1980, mais s’inscrivant dans une longue tradition depuis Malthus, est repris des mouvements écologistes anglo-saxons. Il définit un développement «  compatible avec les besoins des citoyens, sans remettre en cause les ressources naturelles disponibles pour les générations futures ». Aujourd’hui hautement consensuel, le terme est désormais partout, de Véolia aux banques. Mais le mot-valise est polysémique…

Ecologique, économique et social sont les trois dimensions qui s’entremêlent dans le concept. Mais pour Y. Veyret, le développement durable est d’abord social, à l’intersection du « viable », « vivable » et « équitable ». Chaque culture répond donc avec sa vision des choses, les décisions étant prises par les politiques.

Si les premières décisions sont la création de parcs naturels, les préoccupations changent après l’incroyable dégradation conséquente aux trente glorieuses et la globalisation : on se rend compte qu’on est en train de risquer de détruire la planète…
Mais le développement durable amène aujourd’hui plus de questions que de réponses, sur différents aspects :

  • notion d’équilibre naturel, de nature primaire… Or, la nature est depuis toujours sculptée par l’homme, elle n’est pas figée. Il faut accepter qu’elle évolue. « Après tout, la France d’il y a vingt mille ans était recouverte de toundra… ». La perception de la nature varie donc en fonction de son groupe culturel d’appartenance.
  • Le développement durable est-il compatible avec le capitalisme, ou faut-il prôner la décroissance ? Les mêmes réponses sont-elles valables pour les pays riches, qui se préoccupent d’environnement par de nouvelles normes, et les pays pauvres, c’est à dire les quatre miliards de personnes pour qui l’espérance de vie ne dépasse pas quarante ans, et qui vivent dans des conditions catastrophiques, qui ne peuvent pas gérer leurs déchets ou qui cumulent les inégalités ? « Quand 850 millions de personnes ne mangent pas à leur faim ou quand les filles ne sont pas éduquées, le développement durable proné par l’ONU est perçu comme un luxe de riche, une ingérence inacceptable ».
  • L’équité n’est pas le partage égalitaire. Dans la mise en œuvre prônée par Rio en 1992, on a plutôt axé le développement durable sur l’environnement, alors que le constat fait en 2000 à New-York prouve l’augmentation des inégalités en matière d’accès au ressources (eau) ou à l’éducation…
  • Les sources d’information ne sont pas forcément fiables : qui produit les données qui nous informent ? Dans quel but ?...
  • Doit-on parler de « crise globale » sans discuter l’idée ? Certes, on peut parler de crise globale pour l’effet de serre, mais nombre de questions peuvent trouver des réponses à partir de solutions locales.

Elle veut cependant conclure son propos par une idée positive : « Face à ces questions, il n’est pas opératoire de dramatiser ou d’être catastrophistes, sauf à se condamner à ne plus pouvoir agir. Les citoyens doivent savoir ce sur quoi ils peuvent se mobiliser. Le développement durable n’est un concept acceptable que s’il permet d’imaginer une vie meilleure., pour chaque homme et chaque femme de la planète, dans un projet cohérent avec sa propre culture. »

 Un enjeu cognitif

Alain Bourdin, sociologue, prend la question par un autre point de vue, celui de la « ville durable ». « Le développement durable est un enjeu cognitif, c’est une connaissance à inventer » attaque-t-il d’entrée, précisant que le « développement durable », comme le socialisme ou la capitalisme, est une idéologie. Mais pour passer des « compromis » des rapports officiels à un mode de pensée, il faut continuer à marcher, à penser… Il n’hésite pas à rompre la glace des bien-pensants et à user de quelques provocations : « Nous n’avons pas trouvé de solution, de listes de prescriptions qu’il faudrait appliquer. Faire un éco-quartier, ça ne fait pas une politique de développement durable. ». Face à l’urgence du changement climatique, dit-il, on ne sait sans doute pas grand chose, même s’il faut mettre en œuvre ce qu’on sait.

« Pas besoin d’aller à Lagos ou Shangaï pour savoir qu’une ville, même une ville moyenne comme Auxerre, n’est pas un lieu d’équilibre ».

Pour lui, le futur sera marqué par une augmentation démographique qui vont entraîner de grands mouvements de populations, et les « barbelés de Schengen n’y pourront rien ». Aujourd’hui, nombre de villes sont coupées en deux, entre les centres-ville accessibles aux riches, bien dotés de moyens de transports en commun, et les banlieues immenses qui rendent inévitable le recours à la voiture.
Il appelle donc à des « régulations » pour recréer des équilibres, dans un monde qui se déséquilibre sans arrêt. Mais toute régulation n’est pas forcément efficace :

  • La concurrence entre les villes est un régulateur qui détruit terriblement.
  • La « ville répressive », avec les caméras et la police, est évidemment discutable…

Il tente donc de trouver quelques idées-force pour agir :

  • globalité de l’action, pensée complexe sont à prendre au sérieux. « On admire Edgar Morin, mais on ne met pas en œuvre sa pensée ». Penser systémique, c’est penser qu’on est sans arrêt en train de construire le monde de demain, certes en tenant compte des ressources disponibles, mais pas dans l’unique souci de les « préserver ». Economie d’énergie, mobilité, habitat social, justice sociale, zones d’activités et emplois doivent se connecter, pas être travaillées en parallèle.
  • On ne peut pas agir sans connaître les conséquences de nos actes. Il faut donc construire les outils pour mieux les connaître. On a inventé des instruments de prospectives, mais on est très pauvres pour ceux qui nous permettent d’anticiper les conséquences.

« Pensons méthodes, organisation systémique et équilibres successifs. » . Dans l’organisation d’une collectivité territoriale, comment en tire-t-on les conséquences dans l’organisation, l’organigramme, les services ? Quels sont les indicateurs de l’action ? Comment arrive-t-on à ne pas se fixer sur des « opérations phare » qui nous éloignent du quotidien invisible ? C’est aussi un message à faire passer aux citoyens, pour les aider à comprendre qu’ils sont des acteurs du changement, que tout n’est pas du ressort des élus.

En référence à l’intervenante précédente, il pense qu’il n’est pas grave que plusieurs conceptions soient en présence, que les débats soient rudes sur le chemin à suivre. « Au contraire, les confrontations sont un enrichissement, par les processus réflexifs qu’ils induisent. On n’ose pas assez souvent y avoir recours comme moteur de l’action ».

En bon sociologue, il ne peut pas éviter à la pirouette de la conclusion : « Vous l’avez compris, le développement durable est un sport de combat ».

Bernard Pesquet, élu vert à la Région, lui pose la question de l’échelon de travail et de décision pertinent. «  Le bon échelon, c’est celui du réseau, des réseaux qui s’articulent », botte en touche l’orateur, égratignant au passage le rapport Balladur qui « pense structures sans jamais penser projets ».

 Table-ronde des acteurs locaux

Table-ronde animée par Sylvain Allemand, journaliste.

Francis Houchot est venu au bio face aux choix qu’il devait faire face à la mise aux normes, mais aussi à l’évolution des coûts des produits de traitement et d’engrais. « Gagner sa vie tout en respectant l’environnement m’a paru viable, et je n’ai pas changé d’idée depuis ». Il a appris à décaler ses semis pour profiter de l’interculture pour détruire les herbes indésirables avec de nouvelles techniques. « S’adapter au milieu pour le faire réagir favorablement, plutôt que lutter contre, c’est ce que j’ai essayé de faire. En changeant régulièrement de cultures sur les parcelles, on lutte contre les effets nocifs de la monoculture ». Il a profité de son engagement dans la Confédération Paysanne pour se former au contact de collègues. Pour lui, l’agriculture traditionnelle fait mourir les sols et contribuer à polluer les nappes phréatiques, mais aussi alimente les surproductions, dans un modèle libéral qui ne permet même pas aux paysans de survivre ».

Boufelja Benadou, étudiant, représente le collectif « On se bouge » créé pour sensibiliser la population de son quartier, Ste Geneviève, sur les questions d’environnement et de développement durable. Nettoyage des berges de l’Yonne, culture de légumes bio, informations des habitants et des écoles, collaborations avec des entreprises bio auxerroises qui les parrainent, tout est bon pour faire avancer le dossier malgré le nombre réduit des militants qui l’animent et le peu de subvention qu’il reçoit.


Stéphane Cuzon
est responsable des 200 hectares de plantation et 70 agents du service « Espaces Verts » de la ville d’Auxerre. Depuis plusieurs années, les techniques de travail ont beaucoup évolué, en cherchant à « fournir des espaces qui correspondent aux besoins ». Certains espaces sont très jardinés, d’autres plus naturels, enrichissant la bio-diversité. « La nature entre davantage dans la ville, et les jardiniers doivent se remettre en cause au quotidien dans leur travail, bien que les formations horticoles ne le permettent que trop rarement. On connaît la direction à suivre, mais pas forcément le chemin. ». Il reconnait s’être engagé dans cette voie « contraint et forcé », et avoir travaillé empiriquement : recyclage des tontes de gazon ou des feuilles de arbres pour les recycler en engrais, remplacement progressif des moteurs thermiques des machines par des moteurs électriques, substitution du désherbage chimique par le thermique (ce qui pose aussi des problèmes d’environnement), jachères fleuries ou espaces naturels réinvestis. Il est aujourd’hui en contact avec des laboratoires de recherche pour évaluer l’impact de ce qui est fait, comprendre les évolutions de la bio-diversité en milieu urbain. Une commission de « la nature en ville » a été créée pour devenir un observatoire efficace

De la salle, un apiculteur témoigne de la meilleure santé de ses abeilles en ville qu’à la campagne, encore trop touchée par les pesticides. « On voit revenir les papillons dans des milieux qui les avaient perdus depuis 50 ans, c’est un signe. »


Marcel Genevois
, directeur de la blanchisserie interhospitalière, qui traite 80 tonnes de linge chaque semaine avec quatre-vingts personnes, a cherché à explorer les voies pour moins polluer, arrivant à ce poste avec une injonction préfectorale plus qu’urgente. Il a donc réussi à réduire la consommation d’eau (de 28 litres par kg de linge en 2003 à 5,5 litres en 2009), à supprimer l’eau-de-javel, à minimiser les transports, à traiter ses rejets d’eau. Denis Roycourt insiste sur le fait que, sommée de changer, la blanchisserie est devenue exemplaire, non seulement du point de vue écologique, mais du point de vue économique. « C’est un modèle de collaboration efficace entre les élus et les techniciens, alors même que les enjeux étaient tendus ».

Mais le responsable de la blanchisserie a à coeur de ne pas dissocier le volet industriel du volet social : un prochain investissement va permettre aussi de renforcer l’apport d’une quarantaine de travailleurs handicapés au fonctionnement de l’entreprise. Il profite du micro pour donner un conseil aux participants de la rencontre, après les avoir invités à visiter ses ateliers : « divisez en deux les doses recommandées par votre marque de lessive, votre linge en sera aussi propre… ». Au moins un premier bénéfice de ces premières rencontres.

 Trois verbes pour conclure

Concluant l’exercice, Alain Bourdin synthétise : « On l’a compris à la lueur des différents témoignages des acteurs et chercheurs aujourd’hui : pour les politiques, il faut aiguillonner, il faut laisser les professionnels inventer, et il faut remettre en cohérence. Ca ne se fait pas en claquant des doigts, il faut prendre le temps et s’armer avec les bons outils. C’est souvent le point faible aujourd’hui ».

Sylvain Allemand invite alors Denis Roycourt, Président de ces Rencontres Auxerroises du Développement Durable à conclure.

Un beau défi pour les Rencontres à venir… Denis Roycourt annonce la tenue de l’édition 2010 sur deux jours, et appelle les participants à « faire réseau », en adhérant à l’association qui s’est montée pour servir de support à ce projet, mais aussi en apportant leurs propositions pour les thématiques de l’année prochaine.

Le site de l’association


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