Yonne Lautre

« Penser la transition » par Philippe Lalik

vendredi 3 décembre 2010 par Lalik Philippe

 PENSER LA TRANSITION

1. Des contestations fragmentées à une alternative.

Face à la crise de civilisation que nous commençons à traverser, les réactions apparaissent en général très fragmentées. Les luttes contre les OGM, le nucléaire ou les paradis fiscaux et les combats pour le droit au logement, la retraite à 60 ans ou l’égalité des chances ne forment pas ensemble une alternative très crédible. On peut dès lors se demander avec Jean-Paul Malrieu si on ne fait pas l’économie, dans la multiplication des fronts partiels, d’une véritable pensée politique [1] ?
Notons toutefois que face aux malaises ressentis dans de nombreuses professions, « l’appel des appels [2] » tente de fédérer ce qu’elles ont en commun. C’est une démarche très intéressante, qui fait
malheureusement l’impasse sur les défis écologiques.
« Lorsque nous regardons la liste des ouvrages politiques disponibles en France, nous sommes frappés par la disproportion entre ceux consacrés à la critique et ceux consacrés à la proposition.
Chaque semaine ou presque sort une nouvelle publication dénonçant un aspect de l’ordre établi, expliquant combien l’économie capitaliste est inégalitaire, le système industriel déshumanisant, la démocratie représentative dépolitisante, les médias serviles, la publicité aliénante, etc.
En revanche, il existe très peu de publications qui proposent et décrivent de nouvelles visions positives de la société, des alternatives possibles et crédibles. S’il est fondamental de critiquer la situation actuelle et d’alerter sur les désastres en cours, ces efforts peuvent, s’ils ne sont pas accompagnés de perspectives réalistes, contribuer à renforcer les sentiments d’angoisse, d’impuissance et finalement les tendances individualistes de la population.
D’où l’urgence d’imaginer des chemins praticables vers d’autres rapports au monde, de meilleures organisations économiques et sociales plus égalitaires, plus démocratiques, plus sobres
. [3]

"Ce déficit de propositions provient très vraisemblablement de l’absence d’un réel état des lieux et des potentialités ; nous y reviendrons plus loin.
Toujours est-il que nous nous trouvons en porte à faux lorsque nous entendons nos amis clamer que le maintien de la retraite à 60 ans ne pose pas de problème de financement insurmontable ou que « cette crise n’est pas la nôtre ».
Si nous partageons la quasi-totalité des arguments avancés par les opposants, nous sommes beaucoup plus circonspects sur la clef de voute de leur édifice : un doublement du PIB dans les 40 prochaines années.
Sera-t-il possible de maintenir des niveaux de retraite élevés si les machines
n’assurent plus la même productivité, faute d’énergie où si le climat se dégrade ? _ La question n’est pas posée. Songeons que l’âge du départ à la retraite est mis en cause alors que nous disposons chacun de plus de 100 « équivalent-esclaves énergétiques [4] ».
Qu’en sera-t-il quand nous n’en aurons plus que 25 ? Que se passera-t-il quand un quart de la population active sera redevenue agricole [5] ?
D’autre part, la crise financière actuelle, n’en cache-t-elle pas une autre, beaucoup plus profonde ?
Est-on si sûr qu’elle n’ait aucun rapport avec le pic pétrolier [6] ?
Cette crise, qu’on le veuille ou non, est aussi la notre. En imputer l’entière responsabilité à des ennemis de classe nous empêche d’en appréhender toutes les dimensions et d’envisager des alternatives sérieuses.

 2. une crise impensée parce qu’impensable ?

Nous sommes rentrés dans une période de contraintes physiques qui vont s’accentuer, et de cela les opposants ne semblent pas toujours prendre la mesure. Nous nous sommes montrés incapables de bâtir une société juste et agréable à vivre pendant la période d’abondance inédite qui s’achève.

Saurons-nous mieux gérer la rareté et la pénurie ? Cela n’est pas impossible car, si l’on en croit Patrick Viveret, « culturellement, nous sommes organisés pour traiter la question de la rareté plutôt que celle de l’abondance [7]. »

Passer de l’abondance à la rareté ne se fera toutefois pas sans tensions, heurts et traumatismes.
Nous savons que nous allons devoir vivre dans un monde où l’énergie et les minerais seront moins abondants. Et au vu de ce que nous utilisons [8]
, le sevrage risque d’être très difficile.
Nous savons également qu’il nous faut d’urgence limiter de façon drastique nos émissions de gaz à effet de serre. Jusqu’à récemment, on estimait que chaque français émettait annuellement 6,7 tonnes d’équivalent CO2 dans l’atmosphère. On sait maintenant, qu’en raison des importations, nos émissions sont de 9 tonnes per capita [9].

Lorsque l’on regarde dans le détail, on se rend vite compte que passer de 9 à 1,7 tonnes d’équivalent CO2 – seuil à ne pas dépasser si on veut stabiliser le climat - ne se fera pas sans douleurs.
« 1,7 tonne, c’est au choix un an de chauffage au gaz pour un appartement de 85 m2 relativement peu énergivore (100 kWh/m2/an), 10 000 km parcourus en voiture avec une consommation de 6 litres au 100, ou encore la fabrication de 1,3 ordinateur [10]. »

Ce qui est évident, c’est que la poursuite de la guerre économique mondiale ne permettra pas d’atteindre un tel objectif.
Nous nous trouvons dans une logique de compétition qui prédomine sur
tout le reste.
On s’efforce de conserver les emplois lorsqu’on le peut et quand c’est encore possible on fait « un geste pour la planète. »

Si l’on veut éviter le désastre, c’est pourtant un raisonnement inverse qu’il faudrait tenir : nous vivons dans un monde dans lequel il existe des limites physiques et
à l’intérieur de celui-ci, les être humains ont un certain nombre de besoins à satisfaire. Pour y parvenir, la société doit s’organiser le plus harmonieusement possible.
Cela signifie que la sphère économique doit être enchâssée dans la sphère sociale qui elle-même doit être intégrée dans la sphère écologique.

 3. Une fenêtre ouverte ?

L’administration du désastre sera bientôt à l’ordre du jour des dirigeants, mais pour le moment « nous sommes dans une période, assez rare, où la crise et l’impuissance des puissants laissent une place au libre arbitre de chacun : il existe aujourd’hui un laps de temps pendant lequel nous avons chacun la possibilité d’influencer l’avenir par notre action individuelle. Mais comme cet avenir sera la somme du nombre incalculable de ces actions, il est absolument impossible de prévoir quel
modèle s’imposera finalement. Dans dix ans, on y verra peut-être plus clair ; dans trente ou quarante ans, un nouveau système aura émergé. Je crois qu’il est tout aussi possible de voir s’installer un système d’exploitation hélas encore plus violent que le capitalisme, que de voir au contraire se mettre en place un modèle plus égalitaire et redistributif [11]. »

Le grand historien Fernand Braudel a décrit l’institution de l’économie comme la construction d’un édifice à trois étages.
Au rez-de-chaussée, il y a l’économie de subsistance.
Au premier étage se trouve l’économie de marché locale. Cette économie est à “vue humaine” et concerne la cité et sa campagne.
Au second étage, l’échange au loin des caravanes puis des navires, des chemins de fer et de l’aviation a tissé ce qui est devenu l’économie-monde.
Selon Braudel, l’étage supérieur tire parti de son éloignement (géographique et technologique) pour s’affranchir des lois du marché (concurrence, transparence) visant des situations de rente, oligopole ou monopole. L’étage central observe les lois du marché alors que l’étage supérieur ne les pratique qu’en apparence.

L’un des enjeux essentiels actuellement est de renforcer l’étage central, celui de la visibilité des règles du jeu, de l’échange et de la démocratie.

« Seule l’ampleur du tissu intermédiaire peut empêcher les délires économiques et politiques ; c’est à ce niveau (petites et moyennes unités de production, coopératives, collectivités territoriales, mutuelles, associations, groupes humains les plus divers) que s’ancre une certaine vérité des relations sociales, que se pratique le débat public, que peut se décrypter le double langage dont l’étage supérieur est forcément handicapé. »

Dans cette perspective, les idées de relocalisation et de dé-mondialisation des activités économiques cheminent doucement, mais nous n’avons pas une idée très précise de ce qu’impliquerait une telle bifurcation.

L’image qui nous vient le plus souvent à l’esprit est celle, héritée de la science-fiction, de la désolation et du chaos. Encore une fois, l’absence d’un état des lieux objectif nous angoisse et constitue un frein aux propositions et à l’action.

 4. Reprendre confiance, penser et oser.

Concrètement, on a le plus grand mal à imaginer quels seraient les effets d’une relocalisation des échanges qui soit satisfaisante tant du point de vue écologique que social.
Il nous faut donc l’envisager à une échelle qui convienne et dresser un inventaire des besoins et des ressources, déterminer les pistes les plus adaptées, penser un aménagement du territoire, entrevoir des modes de production alternatifs.
Un département comme le Loiret, peuplé de près de 650 000 habitants, soit approximativement 1% de la population française et 0,01% de la population mondiale, pourrait faire l’objet d’une étude.
Sans avoir pour but l’autarcie, on peut considérer que ce territoire, comme
les autres, va devoir faire face à des contraintes qui l’obligeront à satisfaire l’essentiel des besoins de sa population en comptant en priorité sur les ressources dont il dispose.
Il faut évaluer les ressources naturelles et humaines présentes dans le département pour nourrir, vêtir, loger, soigner, éduquer... les personnes vivant sur son territoire. De combien de paysans, de médecins, de professeurs, de bûcherons, de policiers, de juges, de maçons, d’artistes, de libraires, de banquiers, de mathématiciens aurait-on besoin pour mener à bien un projet alternatif dans lequel la coopération se sera substituée à une compétition dévastatrice ?

Quelle industrie ? Quelles reconversions pour celles existantes et vouées à la délocalisation ou à la disparition pure et simple ? Quelle industrie papetière ? Quelle industrie verrière ?
Quelle gestion des forêts dans une société qui reposera très largement sur l’exploitation du bois pour se chauffer, se loger et s’instruire (imprimerie) ? Quels moyens pour restaurer les milieux naturels et les sols agricoles dégradés ? Quels types de transport ?
Quelle proportion d’actifs et d’inactifs dans la société ? Quelle taille pour les villes et villages ?
Quelle démocratie ? Dans une période où la notion même de bien commun est foulée au pied, ou les individus se sentent de moins en moins impliqués, quelles instances démocratiques sont-elles nécessaires pour mettre en œuvre puis consolider le nouveau contrat social ?
Il y a beaucoup de questions et bien peu de réponses et c’est bien là que le bas blesse, car l’inconnu nous empêche de nous projeter dans l’avenir. Dresser un état des lieux qui permettrait de connaître nos ressources, de définir des ordres de grandeur, des marges de manœuvre et d’engager une réflexion sur les priorités et les moyens à mettre en œuvre pour satisfaire les besoins pourrait nous
ouvrir des pistes que nous ne soupçonnons pas et éventuellement en fermer d’autres qui nous paraissent aujourd’hui prometteuses.

Face aux illusions du développement durable et du « greenwashing », nous ne pouvons pas demeurer indéfiniment dans le vague. Remarquons simplement qu’il est étonnant que ce genre d’étude n’ait pas déjà été menée à grande échelle. En craindrait-on les résultats ? Probablement si l’on en juge à la manière dont est considéré le fameux rapport au Club de Rome [12] « les limites de la croissance. »

 5. Un groupe de travail.

Le groupe de travail qui mènera l’étude devra évaluer les besoins de la population et composer avec les contraintes suivantes :

  • 80% des besoins devront être satisfaits grâce aux ressources du territoire,
  • étant donné que la densité de population du département est inférieure à celle de la France, il sera nécessaire d’augmenter artificiellement le nombre d’habitants dans les calculs,
  • les conditions de durabilité devront être remplies,
  • les émissions d’équivalent carbone ne devront pas excéder 0,5 tonne pas habitant [13],
  • la bio-diversité devra être préservée, voire restaurée,
  • la devise « liberté, fraternité, égalité [14] » guidera ses membres.

Nous devons désormais penser concrètement la société de Transition qu’il nous faut construire ensemble.

Philippe Lalik  [15],

[1Jean-Paul Malrieu : Dans le poing du marché (édition Rue des gestes) p. 96

[5Les agriculteurs représentent moins de 3% de la population active contre 25% en 1950.

[9http://www.stats.environnement.developpement-durable.gouv.fr/donnees-essentielles/changement-climatique/l-
accroissement-de-l-effet-de-serre/l-empreinte-carbone-de-la-demande-finale-interieure-de-la-france.html ?print=1

[11Propos d’Immanuel Wallerstein recueillis par Antoine Reverchon, Le Monde, 11 octobre 2008.

[12Pour en savoir plus sur son contenu, lire « Qu’y a-t-il donc dans le Rapport du Club de Rome ? »
http://www.manicore.com/documentation/club_rome.html

[130,5 tonnes d’équivalent carbone = 1,8 tonne d’équivalent CO2 (1,8 X 0,2727 = 0,5)

[14Le changement de l’ordre des termes n’est pas anodin et fait référence à Pierre Leroux.

[15Le présent texte a vocation à s’inscrire dans la démarche « Le courage d’être utopique ! Proposition de méthode »
proposée au sein de l’association ATTAC.


forum

Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 306 / 6508223

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Alternatives partout et maintenant  Suivre la vie du site Inventer l’Après-Développement Territoires en Transition  Suivre la vie du site Transition en question   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.2.11 + AHUNTSIC

Creative Commons License