Yonne Lautre

« 1914-1918 : Morts pour les De Wendel, le baron de Seillière vous remercie ! » par Jean-Pierre Fléchard

mardi 11 novembre 2003 par Yonne Lautre

Les marchands de canons, dont les principaux étaient Schneider en France et
Krupp en Allemagne, étaient étroitement unis en une sorte de trust
international dont le but était d’accroître l’immense fortune de ses membres
en augmentant la production de guerre, de part et d’autre de la frontière.

A cet effet, ils disposaient de moyens puissants pour semer la panique parmi
la population des deux pays, afin de persuader chacune que l’autre n’avait
qu’un but : l’attaquer.

De nombreux journalistes, des parlementaires, étaient grassement rétribués par eux pour remplir ce rôle. D’ailleurs un important munitionnaire français, de Wendel, député de surcroît, avait pour cousin un autre munitionnaire allemand, Von Wendel, siégeant au Reichstag.
Ils étaient aux premières loges, dans chaque pays, pour acheter les consciences et faire entendre leurs cris d’alarme patriotiques.

Tout ce joli monde - marchands de canons, journalistes, parlementaires- parvint aisément à lancer les deux peuples dans une folle course aux armements que rien ne devait plus arrêter, jusqu’à la guerre.
Leurs chefs d’État respectifs, loin de les freiner, les encourageaient. Et notamment notre président de la République, Raymond Poincaré, un Lorrain, élevé dans l’idée de revanche et prêt à n’importe quel mensonge, à n’importe quel forfait, pour reconquérir l’Alsace et la Lorraine.
C’est pour ces différents motifs que les soldats allemands et français allaient s’entre-égorger.

On leur avait appris à se haïr, alors que les munitionnaires et les états-majors, fraternellement unis, suivaient avec satisfaction, à l’arrière, les déroulements du drame qu’ils avaient conjointement déclenché.

Pour bien approfondir cette immense duperie et montrer que le patriotisme et la défense du territoire ne sont que des mots creux servant à couvrir les plus abominables tripotages, il convient de raconter l’histoire du bassin de Briey, car elle est caractéristique, symptomatique et, à elle seule, devrait dégoûter les peuples de prendre les armes.

Les mines de fer de Briey-Thionville étaient à cheval sur les frontières du Luxembourg, de la France et de l’Allemagne. La famille franco-allemande de Wendel en était propriétaire.
Ce bassin était d’une importance capitale pour le déroulement de la guerre.
M. Engerand, dans un discours prononcé à la Chambre des députés, après le conflit, le 31 janvier 1919, dira : « En 1914, la seule région de Briey faisait 90% de toute notre production de minerai de fer. »
Poincaré lui-même avait écrit autrefois : « L’occupation du bassin de Briey par les Allemands ne serait rien moins qu’un désastre puisqu’elle mettrait entre leurs mains d’incomparables richesses métallurgiques et minières dont l’utilité peut être immense pour celui des belligérants qui les détiendra. »

Or, il se passa un fait extraordinaire : dès le 6 août 1914, le bassin fut occupé par les Allemands sans aucune résistance.

Plus extraordinaire encore : le général de division chargé de la défense de cette région, le général Verraux, révéla par la suite que sa consigne (contenue dans une enveloppe à ouvrir en cas de mobilisation) lui prescrivait formellement d’abandonner Briey sans combat.
La vérité, connue longtemps après, était la suivante : une entente avait été passée entre certains membres de l’état-major et des munitionnaires français pour laisser le bassin aux mains des Allemands afin que la guerre se prolonge (les Allemands n’auraient pu la poursuivre sans le minerai de fer) et que les bénéfices des marchands de canons soient accrus.
Et vive la légitime défense au nom de laquelle on s’étripait un peu partout sur les champs de bataille !

Mais cette histoire - combien édifiante !- n’est pas terminée.
Pendant tout le conflit, il n’y eut pas une seule offensive française contre Briey ! Ce n’était pourtant pas faute d’avertissements.
En effet, en pleine guerre, le directeur des Mines envoyait la note suivante au sénateur Bérenger : « Si la région de Thionville (Briey) était occupée par nos troupes, l’Allemagne serait réduite aux quelques 7 millions de tonnes de minerais pauvres qu’elle tire de la Prusse et de divers autres États : Toutes ses fabrications seraient arrêtées. Il semble donc qu’on puisse affirmer que l’occupation de la région de Thionville mettrait immédiatement fin à la guerre, parce qu’elle priverait l’Allemagne de la presque totalité du métal qui lui est nécessaire pour ses armements. »
L’état-major français et le président de la République furent abondamment avertis de ces faits.

Des dossiers complets sur cette affaire furent même fournis à Poincaré par le député Engerand.
Poincaré refusa d’intervenir. L’état-major refusa toute offensive du côté de
Briey.

A défaut d’offensive, de reprise du terrain, on aurait pu bombarder Briey pour rendre inutilisables les installations. Au contraire, des accords secrets furent passés entre états-majors français et allemand afin que les trains remplis de minerai se dirigeant vers l’Allemagne ne fussent, en aucun cas, bombardés.

En passant, disons que, bien entendu, ces mêmes états-majors avaient décidé également de ne pas détruire leurs quartiers généraux respectifs... Ces deux bandes de gangsters étaient « régulières ».
Des aviateurs français, néanmoins, désobéirent aux ordres reçus et lancèrent quelques bombes sur les installations de Briey. Ils furent sévèrement punis.
Par quel intermédiaire les interdictions de bombarder avaient-elles été données ? Par un certain lieutenant Lejeune - tout puissant, quoique simple lieutenant - qui, dans le civil, avant la guerre, était ingénieur attaché aux mines de Joeuf et employé de M. de Wendel.

Galtier-Boissière : « Pour ne pas léser de très puissants intérêts privés, et pour éviter d’enfreindre les accords secrets conclus entre métallurgistes français et allemands, on a sacrifié, dans des entreprises militaires inefficaces, des centaines de milliers de vies humaines, sauf sur un point : Briey-Thionville, dont, durant quatre années, l’Allemagne en toute tranquillité a tiré les moyens de continuer la lutte. »
Mais la famille franco-allemande de Wendel faisait des bénéfices !
Cela n’est qu’un exemple, parmi beaucoup, de la collusion des munitionnaires et des gouvernements des pays en guerre.Le bilan humain a pourtant été très lourd : 10 millions de morts avec les civils.

source : Jean-Pierre Fléchard, « Le Livre noir du capitalisme »

Note JCM : Ernest-Antoine Seillière est justement le descendant des De Wendel. On comprend mieux son sourire permanent. Sur les monuments aux morts qu’on peut voir dans tous les villages, à la place de « morts pour la France » , on devrait écrire : « Morts pour les De Wendel, le baron de Seillière vous remercie ! »


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