Yonne Lautre

Françoise Leclerc du Sablon, pour ATD-Quart Monde et la Pause du Pont

Entretien réalisé par la Rédaction de Yonne Lautre le 14 octobre 2014

 Françoise Leclerc du Sablon, depuis quand êtes-vous impliquée à ATD-Quart Monde et pourquoi avez-vous choisi cet engagement ?

Le 17 novembre 1977, à la Mutualité à Paris, je ne sais pas ce que je faisais là, j’ai entendu Joseph Wrézinski dire :
"Adresse aux alliés (http://www.joseph-wresinski.org/Appel-a-la-solidarite.html)
A côté de l’Etat, c’est à tous les citoyens que je m’adresse car ce sont eux qui, en fin de compte, déterminent les choix et les grandes orientations de toute société. Face à l’exclusion, le Quart Monde nous rappelle donc, à nous qui sommes des citoyens reconnus, qu’une nouvelle alliance s’impose : Alliance entre exclus et non exclus. Une alliance qui doit transformer les données de la vie politique, la pensée de notre temps, l’esprit des institutions et des lois [… Mais pour être fidèle à cette alliance nous irons jusqu’au bout de notre contestation contre tout projet de société qui exclut les plus faibles et nous imposerons la participation en tout domaine des plus défavorisés. […] Nous imposerons à l’Etat un projet de société dont la charte sera la défense des plus démunis et le respect de leur droit. […] Plus encore, si nous le pouvons, nous donnerons de notre temps pour lutter contre l’ignorance au sein même du Quart Monde, pour éveiller la population sous-prolétarienne à la lecture, à l’écriture, au savoir, à l’art, à la poésie, à la musique. C’est pourquoi nous qui sommes éducateurs, instituteurs, nous rejoindrons ceux qui, dans le Mouvement, ouvrent des « Bibliothèques de rue », animent des « Pivots Culturels ». …

J’étais alors jeune institutrice, dans des quartiers très populaires de Paris, où je rencontrais beaucoup d’enfants d’origines étrangères et/ou de familles très pauvres, et j’ai vraiment cru que Joseph m’adressait personnellement la parole. Ni raisonné ni raisonnable ! je ne sais pas si ça s’appelle choisir !

Et ça ne m’a jamais lâchée. Pourtant, je ne peux pas dire que je sois « impliquée » dans le mouvement ATD Quart Monde depuis 1977 ; l’expression pourrait être trompeuse car pendant 25 ans je n’ai rien « fait » à ATD même si mon alliance à ce Mouvement avait pour moi un sens très fort. Depuis ce jour là de novembre 77, ma façon de travailler, de vivre, de réfléchir, a pris une orientation, un sens, un style ; j’ai énormément lu les livres du Père Joseph et des différents membres d’ATD ; si je me souviens bien, le premier s’appelait « Parle moi » (d’Isabelle Sentillhes, alors volontaire du Mouvement) , et il traitait de l’accueil des petits dans les pré-écoles à Noisy le Grand, là où Joseph a fondé le Mouvement. J’ai lu les poèmes des jeunes, et les articles où ils disent comment ils veulent apprendre, pourquoi c’est souvent si difficile ; je peux dire, sans exagérer ni mentir, que la littérature d’ATD a été à la base de ma formation, de mes convictions pédagogiques. Et quand aujourd’hui je lis « Tous peuvent réussir, partir des élèves dont on n’attend rien », de Régis Félix et 11 autres enseignants, travail réalisé à l’occasion de l’immense projet du Mouvement « Quelle école pour quelle société ? », je m’y retrouve, j’y trouve l’enseignante que j’ai voulu être ! j’y trouve les convictions qui m’ont animée quand j’ai fait la classe.
Cet engagement d’alliée du Mouvement ATD Quart Monde a grandement soutenu mes choix dans les écoles où j’ai travaillé ; par exemple, devant une difficulté avec un élève, je me disais « si moi, alliée d’ATD je ne le fais pas, alors à qui demander de faire ? » Ou bien, si je ne savais pas faire, j’allais demander aux amis, militants ou volontaires ou autres alliés du Mouvement comment m’y prendre pour que ça marche avec ce gamin pour qui rien n’avait eu de résultat jusque là.
Cette alliance a aussi largement influencé notre vie de famille, nos engagements, avec ce souci que « si il y a un plus pauvre qui n’est pas concerné par une décision, un projet, une loi… c’est que ce projet, cette décision, cette loi ne sont pas bons ».
Pendant ces années, le mouvement ATD Quart Monde a donc été un mouvement très fort de pensée.
Quand nos enfants ont grandi, j’ai pris quelques engagements plus concrets dans la vie du Mouvement ; car un mouvement ça ne fonctionne pas sans que personne ne le serve, ne le fasse vivre.
J’ai donc participé à un groupe d’alliés ; et aussi à l’animation de projets le 17 octobre, journée mondiale du refus de la misère. (par exemple) ; j’ai notamment préparé avec des militants et des amis, plusieurs années de suite , un marathon de textes contre la misère, dans les rues de Lille, le 17 octobre.
Et aujourd’hui je participe à un travail sur la formation, et à une recherche sur l’accès au droit pour les personnes les plus pauvres.

  Françoise, vous avez aussi choisi de ne pas demeurer institutrice…

Ne pas demeurer institutrice…
Quand est-ce que cela s’est joué ? mais ai-je jamais fait un autre métier ?
En fait, à l’Ecole Normale, j’ai eu l’opportunité d’apprendre l’arabe, et après ma première année d’enseignement, j’ai pris du temps en disponibilité pour aller plus avant dans l’étude de cette/ces langues passionnantes, arabes dialectes, arabe de presse, arabe classique. Je crois que le principal apprentissage dans ces études a été pour moi d’apprendre à lire et écrire. Je me suis trouvée dans la situation de l’élève qui lit avec le prof derrière son dos, prof qui voudrait lui souffler, qui lui souffle ce qu’il faut lire ; ou bien dans la situation de l’élève qui doit écrire sous la dictée, et sous le regard noir de l’enseignant qui « sait », et qui répète quand il écrit une « faute » ! Ces situations sont insupportables et en les vivant je me suis juré de ne jamais enseigner la lecture ou l’orthographe avec de telles méthodes ! Cela a influencé toute ma pédagogie .
J’ai enseigné un temps en classe d’initiation au français, puis comme formatrice au CEFISEM (centre de formation et information sur la scolarisation des enfants de migrants) de Paris.
Je découvrais peu à peu l’influence des difficultés de l’apprentissage de la langue, de la lecture etc. sur la construction de la pensée, sur les capacités d’échanges, de relations, de travail, quelle que soit l’origine de la personne. Je cherchais alors une formation qui me permettrais de travailler ces questions, mais pas nécessairement avec des personnes d’origine étrangère ;
Les aléas de la vie de famille m’ont amenée à déménager en Bourgogne, là où le Conseil Régional avait un Plan Etat Région de lutte contre l’illettrisme. C’est là que j’ai pu travailler avec des adultes en situation d’illettrisme, dans le cadre de l’ALCI : Animation de la Lutte Contre l’Illettrisme.
Je n’étais pas institutrice, mais toujours enseignante !
J’ai alterné pendant quelques années les postes d’instit et le travail de lutte contre l’illettrisme, jusqu’à ce que la vie nous emmène à Lille, où, après une année en CM1 j’ai enseigné à des adultes détenus en maison d’arrêt, des hommes et des femmes, surtout des femmes, non francophones, ou surtout, en situation d’illettrisme. C’était un poste de prof des écoles, j’étais donc toujours institutrice !!
Si le jour du concours d’entrée à l’école normale d’institutrice je m’étais promis d’en sortir aussitôt que possible, j’ai raté !
Mais en fait j’ai passé ma carrière à chercher comment permettre à tous, à chacun, d’apprendre, de construire son savoir, « son » propre projet, sa propre pensée, même si les conditions n’étaient pas toujours les meilleures ! à cause de la langue, à cause de la pauvreté, à cause de la délinquance, à cause de la maladie, à cause de la drogue, à cause de conditions de vie trop difficiles, à cause d’une mésentente de départ avec un enseignant…

  Vous avez aussi fait le choix de travailler auprès de détenus, en prison. Pourquoi, comment ?

Travailler en prison,
C’est sans doute tout sauf un choix,
Le choix… c’est d’y rester, quoique ;
Un dicton traîne dans « le milieu » qui dit que « quand tu as mis un pied dans la prison tu n’en ressors pas ». C’est peut être un peu vrai !
Mais je m’explique ;
J’ai fait des études de psychologie cognitive, proposées par le plan régional ALCI, au LEAD à Dijon, (Laboratoire d’Eudes des Acquisitions et du Développement) . J’y ai appris, ou développé ce que j’aime quand je suis enseignante, suivre la personne qui travaille, qui réfléchit, qui apprend, la regarder penser, comprendre son chemin, et pouvoir la soutenir. J’ai souvent utilisé l’image des marcheurs : je mets mes pas dans ceux de mon élève et je vois bien où on se tord les pieds ! Alors je peux proposer un autre pas à faire.
Quand il nous a fallu déménager vers le Nord, j’ai cherché comment, où travailler avec des adultes, en situation d’illettrisme ou difficile si possible, à l’éducation nationale ; j’ai trouvé l’enseignement en prison, et ai pu y avoir un poste. J’ai enseigné en français langue étrangère, et aux personnes en situation d’illettrisme ; peu à peu je n’ai travaillé qu’avec des femmes. Et j’ai beaucoup aimé ce travail.
On comprend bien que le personnes qui ne savent pas lire écrire ou compter sont les plus pauvres dans notre société, alors que dire dans la prison ?!
Je pense que c’était en complète cohérence avec mes engagements et convictions d’alliée d’ATD.

  Revenons à ATD. Quelles campagnes mène-t-elle actuellement ?

Je crois qu’il faut commencer par une lame de fond, depuis quelques années, le Mouvement ATD Quart Monde mène une campagne vive et active nommée
« Combattre la pauvreté, c’est combattre les préjugés »,
pendant la campagne électorale de 2012 le Mouvement ATD Quart Monde a été frappé par la multiplication des préjugés sur les pauvres. Quelques uns de ces préjugés ont été repris sur le site et sur des affiches et publications, avec des arguments qui les déconstruisent. Le grand intérêt porté à cette campagne a amené au projet de livre
« En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté »
qui est paru en septembre 2013. Ce livre s’attaque, chiffres à l’appui, à plus de 80 préjugés, il a eu un très gros succès, et a été réédité. Je ne peux qu’inviter à sa lecture !
Cette année, le 17 octobre 2014 aura pour thème :
« Combattre nos préjugés, c’est combattre la pauvreté ».
Si on revient un tout petit peu en arrière, pour envisager les projets d’avenir, le 17 octobre 2013, Journée Mondiale du Refus de la Misère, le Mouvement a rendu publiques ses priorités d’action, fruits d’un travail de relecture, d’évaluation et de projets :
Sous le titre « Agir Tous pour la Dignité », nouveau nom du Mouvement, les priorités correspondent à une option fondamentale
« Aller à la recherche de celui qui manque encore »

  • Accéder à l’éducation et construire les savoirs avec l’intelligence de tous
  • Promouvoir une économie respectueuse des personnes et de la Terre
  • Mobiliser pour la paix et les droits de l’homme.

J’ai bien conscience que ces thèmes peuvent paraître très « abstraits », ne pas sembler ou ressembler à des actions concrètes dans lesquelles s’engager et agir. Je tiens à souligner l’importance de ces lames de fond , qui soutiennent et alimentent, ou donnent des forces à tous ceux qui partout où ils vivent, militent, éduquent, travaillent… ont pour priorité l’élimination de la misère et l’accès de chacun à l’égale dignité, l’accès de tous au/x droit/s de tous, l’accès de tous aux droits fondamentaux. Ces lames de fond ont des traductions très concrètes selon les acteurs et les lieux. Il y a des projets qui perdurent comme « construire ensemble l‘école de la réussite de tous » qui par un congrès, une loi, des livres, des projets concrets, voit déboucher et continuer dix ans de recherche, d’expérimentation, de savoirs croisés (bientôt aussi un croisement de savoirs et un rapport sur l’école au CESE !). Dans le Jura, la maison de La Bise fête ses 35 ans d’accueil des familles pour des vacances, des retrouvailles en familles , pour reprendre des forces et du souffle quand la vie est trop difficile, ou quand la famille est séparée. Rendez-vous à Arbois le 30 août ! Je ne peux pas passer sous silence les projets internationaux.
Les objectifs du millénaire pour le développement : quel impact pour les plus pauvres ?
République Centrafricaine : Bâtir la Paix malgré tout.
Pour exemples. Chaque année, les festivals des arts et des savoirs sont organisés partout en France et réunissent artistes, artisans, collectivités, centres sociaux et associations d’éducation populaire.
A Noisy et à Lille Fives sont menés des projets expérimentaux de promotion familiale, sociale et culturelle importants.
Les différents pôles et secrétariats du Mouvement avancent aussi des projets, mais sans doute en reparlerons nous , comme le projet du secrétariat Justice Droits de l’Homme, ou secrétariat juridique, qui avance, recherche, fait se croiser les savoirs des professionnels et des justiciables les plus pauvres pour comprendre et progresser dans l’accès au droit et à la justice. Il y a ainsi nombre et diversité de projets de formation… Il suffit pour voir tout cela d’aller sur le site d’ATD Quart Monde !

  Peut-on rejoindre ATD dans l’Yonne et en Bourgogne. Comment faire ?

Pour le moment, il y a de nombreuses personnes de l’Yonne qui sont ou ont été en lien avec ATD, qui ont lu ou lisent régulièrement le journal Feuille de Route ; nous allons nous retrouver, et pour qu’il soit possible d’inviter largement, on peut laisser un mail, ses coordonnées à
atdquartmonde.auxerre gmail.com
Bienvenue à tous pour progresser ensemble dans le combat contre la pauvreté et la misère !

  Françoise, ATD n’est pas votre unique engagement...

Non, effectivement, mais c’est surement celui qui sous-tend les autres !
Je visite une personne détenue à Joux la Ville ; pour cela je participe à l’ANVP : l’Association Nationale des Visiteurs de Prison. C’est une action vraiment importante aux côtés des personnes détenues ; nombre d’entre elles ne reçoivent pas beaucoup de visite, notamment quand leur famille est loin et n’a pas beaucoup de moyens pour voyager. Les visiteurs gardent le contact entre la personne et le monde, et comme ancienne enseignante en détention, je sais l’importance de ce contact ; les visiteurs sont des personnes attentives et amicales, qui ne jugent pas ; ils sont là pour l’humain, pour la relation humaine et amicale.
Je profite du fait que j’ai la parole (merci à vous !) pour signaler qu’il serait vraiment bienvenu que des personnes se manifestent pour être visiteurs de prison !
Je suis aussi fort engagée dans un projet que j’aime vraiment beaucoup, le café associatif « La Pause du Pont », au 70 rue du Pont à Auxerre. Dans ce café, on peut venir boire un café, un thé, une canette d’… pour pas cher ! On rencontre des gens très différents, et on peut participer aux débats, aux jeux, aux diverses animations proposées, chanter ou danser... C’est un lieu très chaleureux, animé, où l’accueil et la rencontre tiennent la place centrale ! A la Pause du Pont, vient qui veut, partager un moment de convivialité, partager ses soucis, ou ses bonheurs, accueilli par des bénévoles, dont je fais partie. A travers les animations, les après-midi sont rencontres, écoute, soutien moral, échanges d’idées concrètes pour faciliter la vie de l’un ou de l’autre, ou simplement pour l’agrémenter un tout petit peu. Encore une fois je lance une très large invitation à tous !
Et puis, comme tout un chacun, les rencontres quotidiennes, ou amicales, amènent à s’engager de façons très diverses, auprès de personnes sans papiers par exemple, à l’accueil de l’un ou l’autre en panne de domicile, Et puis je ne peux pas finir… toute seule ! Il me faut dire comme est important , pour ne pas dire joyeusement envahissant, le fait de se laisser emmener dans la folie de projets menés par d’autres, des amis, des proches, des plus jeunes, projets auxquels je/nous pouvons prêter ou offrir une relecture de tract, de texte ou d’affiche, un lieu de travail, un/des repas partagé/s, le partage d’un carnet d’adresse !

Et j’aime laisser les derniers mots à

Ursula Le Guin dans « Les dépossédés » :

Notre nature commune est d’être des Odoniens, responsables chacun envers les autres. ET cette responsabilité est notre liberté. L’éviter, ce serait perdre notre liberté. Aimerais-tu vraiment vivre dans une société où tu n’aurais aucune responsabilité et aucune liberté , aucun choix, seulement la fausse option de l’obéissance à la loi, ou de la désobéissance suivie d’un châtiment ? Voudrais -tu réellement aller vivre dans une prison ?

ou Matthieu Amalric pour écouter sa proposition de regard sur les hommes : Cet homme est « un parchemin de son temps »

ou encore comme propose Bensalem Sensol, dans Le village de l’allemand :

(Il a)/avoir le cœur gros comme un camion, plus c’est chargé, mieux ça roule.

Et enfin Jacques Brel :

Il y a deux sortes de temps,
Y a le temps qui attend
et le temps qui espère

En savoir plus :
ATD Quart Monde
17 octobre Journée Mondiale du Refus de la Misère
La Pause du Pont


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