Yonne Lautre

Maria Reggiani, réalisatrice de « Savoir-Terre » : à Toucy le 6 décembre

jeudi 4 décembre 2014 par Rédaction de Yonne Lautre, Reggiani Maria

Entretien réalisé par la Rédaction de Yonne Lautre le 23 novembre 2014

Lire aussi : « Savoir-Terre », film documentaire de Maria Reggiani : à Toucy le 6 décembre

 Maria Reggiani, vous venez de réaliser« Savoir-Terre », un film documentaire qui traite de la thématique de l’installation agricole pour des jeunes « hors cadre familial ». Pourquoi, comment avez-vous cheminé vers un tel projet ?

Si je prends les choses par le tout début, j’avais depuis longtemps envie de réaliser un film en connexion avec la nature, un film où je passe beaucoup de temps dehors, en prenant le temps de regarder les arbres, les nuages, les changements de lumières, les vaches etc... Je me suis fait sérieusement la réflexion à un moment où par ailleurs, avec mon compagnon Ned Burgess, avec qui je fais mes films, nous avons commencé à chercher une maison dans l’Yonne, territoire que nous avons choisi à cause du marché de Toucy. Cela devenait urgent de pouvoir se poser pour vivre une période de remise en question dans mon travail, plus sereinement, en contact avec des personnes qui vivent à un autre rythme que celui d’une grande ville.
J’ai tout d’abord pensé à un film qui recueille le témoignage de plusieurs personnes ayant décidé de changer de mode de production agricole, en passant en AB. L’idée m’était venue car lors de rencontres faites en randonnées, en parlant avec certains paysans, j’avais été frappée par le fait que ce mode de production redonnait un sens à leur travail, dans la mesure où, m’expliquaient-ils, cela leur permettait de renouer avec leur faculté d’observation de la nature, celle d’une réflexion nourrie par l’expérience, l’étude et les échanges. Ils se trouvaient plus heureux sur une exploitation à taille humaine, pas plus riches, mais libérés de la course au rendement. Ces hommes et ces femmes se trouvaient à nouveau mobilisés et engagés, pas simplement dans des taches répétitives pour gagner de quoi vivre, mais dans un projet de vie. Au cours de ces pérégrinations, j’ai aussi rencontré des agriculteurs tristes au moment de partir à la retraite car leurs enfants n’avaient pas l’intention de reprendre la ferme - œuvre de toute une vie - ne voulant pas s’éreinter comme ils l’avaient vu faire leurs parents.
J’en étais là lorsque par hasard j’entends parler d’une jeune femme qui a fait ses études à Science Politique et qui a pour projet de monter, avec sept autres personnes, une ferme collective dans le Perche. Je suis intriguée, j’ai envie de savoir plus sur ce désir de monter une ferme de la part d’une jeune femme qui n’est pas du milieu agricole. Je me demande aussi : Pourquoi en collectif ?
C’est ainsi que j’ai rencontré Fantine, membre de l’association Savoir-Terre, puis d’autres, vivant dispersés dans le centre et l’ouest de la France, et porteurs de projets similaires. Ce qui m’a intéressée avant tout, c’est leur désir de travailler la terre, de s’installer alors que la majorité d’entre eux ne viennent pas du milieu agricole, et d’autre part, l’articulation entre agriculture et collectif. Si pour la plupart d’entre eux s’installer restait un rêve inaccessible, grâce à la vie de leur association, aux réflexions menées à plusieurs, aux rencontres faites en allant visiter des fermes, il ont pu envisager le passage à l’acte, la concrétisation de leur rêve. Tels qu’ils pensent leur projet ce sont des fermes polyvalentes (plusieurs ateliers différents et se complétant) ouvertes sur l’extérieur, qui peuvent même créer du lien dans les territoires. Être trois, quatre ou sept à s’installer ensemble, est ce qui leur permet d’envisager une installation agricole hors cadre familial : à la solidarité familiale ils substituent une autre forme de solidarité et d’échanges. Ces projets d’installations qui ne sont pas liées à la transmission patrimoniale posent le problème du foncier et de la transmission tout court. Voilà ce qui m’a amené à aborder la thématique de l’installation agricole pour des jeunes « hors cadre familial ». Néanmoins si le film aborde cette thématique, il porte surtout sur le questionnement en parole et en acte de ces jeunes.

 Pourriez-vous nous en dire plus à propos de l’association Savoir-Terre ?

Savoir-Terre, vers une utopie pragmatique.
Savoir-Terre est une association qui a été fondée en 2007 par des anciens étudiants de l’ESA (Ecole Supérieure d’Agriculture) d’Angers. Au terme de leurs études ils se sont dispersés — qui dans l’Indre, qui en Isère, qui en Touraine, qui en Bretagne — au gré de leur premiers pas dans la vie active. Le premier objectif de l’association était de pouvoir se retrouver à nouveau ensemble, au moins quatre fois dans l’année, pour poursuivre leurs échanges autour de thématiques liées à la vie en territoire rural, à l’agriculture et sa place dans la société d’aujourd’hui, réfléchissant à comment ils pourraient contribuer eux même à la qualité de vie dans ces territoires. Parallèlement le cercle d’amis du début, s’est élargit, accueillant en son sein des nouvelles personnes venant d’horizons différents. Les « savoir-terres » ont enrichi leurs réflexions par des séjours sur des fermes, partant à la rencontre de paysans expérimentant un nouveau mode d’organisation du travail, des nouvelles façons de faire. Ils ont poursuivi leurs études par une forme d’apprentissage autodidacte, proposant à ceux qui les accueillaient leur bras et leur énergie pour des chantiers ponctuels, ou de mettre à disposition leur capacité d’analyse d’ingénieur agronome passionnés d’agro-écologie et de permaculture. Toutefois si pour eux l’agriculture biologique est une évidence, ils recherchent toujours le dialogue dans un esprit d’ouverture ; le but de leur association n’est pas de prêcher des principes. Les adhérents ont ainsi développé un réseau et enrichi leurs connaissances. Ils ont redéfini leur association comme un outil dont chacun doit pouvoir s’emparer pour développer un projet, explorer un champ d’étude ou de pratique. C’est ainsi qu’ils en sont venus à explorer la thématique des collectifs agricoles, laquelle recoupe leur intérêt pour l’agro écologie et la permaculture. Ces visites sous forme de courts séjours, ont suscité des nouvelles vocations d’installation parmi les adhérents pour qui le collectif est apparu comme une alternative à l’installation dans un cadre familial.

Mais là ne s’arrêtera sans doute pas l’aventure de cette association dont les adhérents sont en continuel questionnement.

Ce questionnement ne se borne pas à un seul domaine, puisqu’il s’agit de chercher à comment donner un sens à sa vie de tous les jours, incarner des idées et des valeurs auxquelles on croit — par un projet, une pratique, une façon de faire —.

  Maria, comment s’est déroulé le tournage ?

Au bout de quelques mois, après avoir rencontré et longuement parlé avec différentes personnes de l’association, j’ai écrit un dossier afin que Maryline Charrier (de la société de production Senso films), cherche un financement. Le projet n’était pas facile à défendre dans la mesure où il ne traite pas d’un sujet au sens journalistique du terme : l’agriculture « Bio », le devenir d’étudiants diplômés ingénieur agronome … Par nécessité nous avons donc en partie, auto produit le film. (Ni Ned Burgess, qui en a fait l’image, ni moi-même, avons été rémunérés, et Ned a mis son matériel en participation.) Nous avons tout fait à deux, ce qui a été compliqué sans renoncer à nos exigences habituelles : chaque film nécessite la recherche d’une forme qui soit en adéquation avec son sujet.

Tout d’abord, avant de commencer à tourner, nous nous sommes immergés lors de moments de la vie de Savoir-Terre pour éprouver la convivialité de l’association de l’intérieur en y participant. Puis j’ai proposé d’accompagner les temps forts de la vie de l’association sur une année — quatre saisons — en les filmant, en même temps que l’un des projets d’installation, porté par Laura, Jérôme et Manu, membres de Savoir-Terre.

Parce que nous avons pris ce temps en amont de faire connaissance avec des personnes de l’association, la présence de la caméra n’a pas été un problème au tournage. En revanche j’ai découvert que vivre avec ses personnages – préparer à manger, faire la vaisselle avec eux, les retrouver dès le saut du lit – tout en faisant un film, est épuisant. Cela exige d’être constamment concentré pour discerner dans le déroulement des événements ce qui est important pour le film. Nous n’avions pas de plan de travail, juste notre immersion dans le réel avec une caméra. Alors que je songeais à décrocher pour prendre du recul, il n’était pas rare que Ned, lui aussi sur le qui vive, me propose de réenclencher le moteur. Durant les repas par exemple : « Nous mangeons nous aussi ou nous filmons le repas ? ».

Je me suis parfois sentie submergée, doutant de mes choix ; cela aurait été plus simple de tout filmer. Il est possible de le faire avec la vidéo en se disant que ça ne coûte rien. Tout filmer aurait signifié « couvrir le sujet » — comme en reportage — prétendre montrer le réel tel quel, objectivement. Mais faire un film ce n’est pas mettre à jour un état des choses qui parlerait tout seul, qui sauterait aux yeux, c’est trouver une juste place d’où filmer afin de transmettre le sens de ce qu’on regarde.
Je ne voulais pas simplement filmer des situations pour leur valeur informative, à travers ce que disaient ou faisaient les « savoir-terres », mais attacher aussi une attention particulière à leur façon d’être ensemble.

Par exemple, le lendemain de la première visite d’un collectif agricole que nous avons filmée, lorsque les membres de l’association ont partagé leurs analyses de cette rencontre, une chose m’a étonnée plus que tout : alors que cette fois ils se retrouvaient entre eux, ils se sont mis en cercle, comme pour accomplir un rite, formaliser le fait de se parler. Se mettre en cercle c’est se disposer autour d’un vide, c’est désigner une place que personne ne prend, en même temps que cela crée un sorte d’intimité.
Il m’est apparu évident que filmer ces moments nécessitait que nous soyons nous aussi posés, prenant une place au bord du cercle. Lors des tournages suivants il y eu de nombreux moments d’échanges entre eux et avec les paysans auxquels ils rendaient visite. Ce fut chaque fois l’occasion de continuer à explorer l’importance que les personnes de Savoir-Terre accordent à la parole. Je trouvais important que le spectateur capte cela.

Dans le film de Christian Rouaud « Tous au Larzac », j’ai découvert des personnes témoignant du plaisir et de l’intérêt qu’elles ont eu tout au long de leur lutte, à discuter pendant de longues heures, et ce, avec une évidence : aucune décision ne pouvait être prise sans que tous et toutes, sans exception, soient parvenus à un accord. J’ai trouvé émouvant d’apprendre qu’un des moments les plus durs pour les gens du plateau, avait été de renoncer à cette pratique et voter dans l’urgence une décision à main levée. La force du film de Christian Rouaud est de nous transmettre, que ce qui nous paraît ordinaire aujourd’hui, a été vécu comme une défaite pour des hommes et des femmes qui avaient développé une grande maturité politique à travers le respect dans l’échange. Impressionnée par la présence juvénile des protagonistes, je m’étais dit qu’ils avaient vraiment vécu quelque chose qui les portait encore ; ils n’ont pas de regret.
Au cours de mes discussions préliminaires avec les « savoir-terres » il a souvent été question de ce film, qui était aussi une référence pour eux. Mais je leur disais, — ce qui est différent avec vous c’est que vous n’avez pas de lutte pour vous fédérer, et vous n’avez pas encore un territoire à défendre, et pour lequel résister —. En revanche ce que j’ai trouvé chez les « savoir-terres », c’est une ouverture sur le monde et une capacité à ne pas se figer dans une identité. L’échange entre eux comme avec les autres est primordial. Telle que je l’ai comprise la forme de leur association, domiciliée nul part, est en quelque sorte leur plateau ; être bien où qu’ils se trouvent, du moment qu’ils puissent s’installer autour d’une table, et si il n’y a pas de table, former un cercle, pour se parler.

  Maria, vous estimez-vous avoir fait un film engagé ? Êtes-vous une réalisatrice engagée, voulant donner à voir et défendre votre point de vue sur le Monde ?

Oui, tout d’abord parce que pour réaliser un documentaire je construis une relation avec les personnes que je vais filmer. La qualité de la relation en documentaire n’est pas qu’une question psychologique. En fiction les acteurs sont rémunérés, leur métier est de jouer un rôle. En documentaire la relation avec la personne filmée est basée sur un accord tacite : on ne va pas dénaturer des propos, on va honorer la confiance qui nous est faite. Cette éthique selon moi départage les films. Les personnes qui acceptent d’être filmées et les personnes qui font des films dans mon cas, vivent cela comme un engagement. Et cela en est un.

Je considère volontiers mon travail comme celui d’un passeur : donner une visibilité à des personnes, des parcours, des pratiques, est ma manière d’interroger mon rapport au monde, la façon que j’ai trouvé d’y appartenir et d’y participer en y apportant un point de vue.

J’ai pris conscience durant les mois où j’ai fait connaissance avec les personnes de Savoir-Terre, que je n’avais pas employé l’expression « agriculture alternative ». C’était tout d’abord le signe que j’étais parvenue à cheminer avec mes propres repères, que je m’étais aventurée sans béquille sociologique, au contact d’une réalité qui n’est pas la mienne. Les mots sont piégeant. Si je pense à l’image que je « colle » aux termes « agriculture alternative », elle est réductrice par rapport à l’infini variété de réalités que désigne ce couple de mots. Certaines expressions reprises en boucle par les médias, deviennent des raccourcis paresseux qui finissent par donner une image simpliste de la réalité. Le risque est que le spectateur ait des explications toutes faites embusquées derrière ces mots, et qu’il n’accueille pas ce qu’il regarde avec la même ouverture d’esprit.
Le problème aujourd’hui est que les gens sont déroutés lorsqu’ils sont spectateurs d’un film documentaire où il n’y a pas de commentaire pour expliquer les choses, dire ce qu’il faut comprendre en regardant les images.

Ce que je cherche à faire devient un acte de résistance dans un contexte où communiquer est le mot d’ordre : j’ai renoncé à travailler avec la télévision car j’étais sans cesse sommé de donner des définitions, des résumés efficaces, de « pitcher » un « sujet », identifier, assigner, classer, donc cloisonner. Le sens de mon travail de création va dans la direction opposée. Je cherche au contraire à décloisonner, à créer des passerelles, à surprendre, poser des questions – et non pas donner des réponses – à lancer des pistes. Je tente de façonner des films de telle façon qu’une rencontre puisse avoir lieu. Une rencontre que j’ai tout d’abord vécue, qui m’a emmenée là où je ne soupçonnais même pas pouvoir aller. Je ne peux pas faire repasser le spectateur par mes traces, j’invente donc un chemin pour qu’il puisse faire son voyage.


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