Yonne Lautre

Entretien avec Geneviève Azam, pour son livre « Osons rester humain. Les impasses de la toute puissance » (parution le 8 avril 2015)

mardi 1er décembre 2015 par Azam Geneviève, Rédaction de Yonne Lautre

Entretien réalisé par la Rédaction de Yonne Lautre le 3 avril 2015

 Geneviève Azam, vous serez la marraine de l’Alternatiba du 4 juillet 2015 à Joigny. Vous portez depuis longtemps, entre autres combats, celui pour le climat. Pourquoi cette implication est-elle si importante pour vous ?

Cet engagement est crucial. Nous sommes alertés depuis de nombreuses années par des scientifiques qui nous mettent en garde contre les risques de chaos climatique si nous n’agissons pas pour bifurquer de notre modèle productiviste et consumériste. Leur message a été brouillé par tous ceux qui entendaient bien poursuivre la route d’un capitalisme ravageur, en particulier les lobbies du secteur des énergies fossiles, mais aussi des officines néolibérales puissantes, refusant par principe toute action collective et s’attachant à déconstruire toutes les institutions protectrices de la nature et des sociétés. Le débat est resté longtemps, trop longtemps, hors sol.
L’expérience du réchauffement climatique est désormais vécue par des millions de personnes, souvent les plus pauvres. De ce fait, les discussions sur le climat ne sont plus confinées dans des cercles d’experts, elles émergent de luttes concrètes. C’est la raison de mon engagement. Le changement climatique est à la fois une menace et un levier. Quand plusieurs rapports, du GIEC ou des Nations-unies elles-mêmes, déclarent que l’objectif de limiter le réchauffement de la température globale à +2°C - ce qui est déjà beaucoup- nécessite de laisser sous le sol 80% des réserves connues d’énergie fossile, on comprend qu’il s’agit bien d’un changement systémique dont nous avons besoin. D’une exigence nouvelle de pensée et d’action. Quand ces mêmes rapports nous disent que, compte tenu du temps perdu, les dix prochaines années sont cruciales pour relever le défi climatique, l’engagement ne se discute pas !

 Porte-parole d’Attac France, membre de son Conseil scientifique, vous portez depuis de nombreuses années la double urgence climatique & sociale. Pourquoi ce choix ?

Il ne s’agit pas seulement d’une urgence, même s’il y a urgence. La société et la nature en effet ne sont pas opposées : les sociétés - et leur économie- s’inscrivent dans des écosystèmes, dans l’écosphère. La nature n’est pas un « environnement » dans lequel on peut à l’infini puiser des ressources et déverser des déchets. L’anthropocentrisme, qui a fait de la nature un extérieur de l’expérience humaine et sociale, a autorisé le pillage et la prédation. L’arrachement à la nature, la rupture des liens a été longtemps pensée comme civilisatrice et émancipatrice. Par conséquent, la question sociale a été amputée de toute la dimension naturelle des sociétés et des humains. Parler de dimension naturelle ne signifie pas que sociétés et humains sont guidés par des lois dites naturelles comme l’ont professé et le professent encore les tenants d’un darwinisme social. Cela signifie que la liberté des humains, leur capacité à créer des institutions, leurs choix, n’ont de sens et de durabilité qu’à la condition de prendre en compte les limites matérielles de la Terre, la complexité des écosystèmes qui abritent les sociétés et les rendent possibles, la fragilité constitutive des humains et les exigences de coopération. C’est un des sujets de mon nouveau livre.
D’un autre côté, nous ne pouvons souscrire à un environnementalisme ou à un biocentrisme qui privilégierait la défense ou la conservation de la nature, indépendamment des humains et des sociétés et cultures qu’ils ont inventé.
Si nous analysons les résistances au capitalisme globalisé, qui pour se perpétuer est lancé dans une fuite en avant gigantesque , accélérant l’extraction des ressources, la construction d’infrastructures géantes, transformant la nature en entreprise industrielle et en support de l’industrie financière, privatisant les éléments vitaux essentiels, nous voyons des zones de luttes et d’alternatives se trouvant à l’intersection du social et de l’écologique.

 Sans être une économiste affiliée au mouvement pour la décroissance, vous avez publié en 2010, un essai intitulé « Le temps du monde fini. Vers l’après-capitalisme. » Êtes-vous donc pour l’après-développement, l’arrêt de la recherche de croissance économique ?

Les alertes à propos de la croissance sont déjà anciennes, au moins depuis le début des années 1970. Elles n’ont pas été entendues car un consensus puissant régnait : la croissance était la solution. Elle a fait office de projet politique et de promesse. Solution pour les tenants d’un capitalisme débridé qui s’en nourrit, solution pour la social démocratie qui en faisait une condition de la justice et de l’accès à des droits, solution pour la gauche plus radicale qui y voyait la nécessaire construction des infrastructures qu’il suffirait ensuite de s’approprier pour passer au socialisme.
La croissance est désormais une sorte d’incantation répétée par les classes dirigeantes et les nostalgiques des dites Trente Glorieuses. Une prière qui a des effets réels car elle empêche de penser ce qui est notre condition : la croissance globale, sous la forme de l’extension des normes occidentales n’est matériellement pas possible. La globalisation économique et financière, qui a été la réponse néolibérale à l’essoufflement de la croissance des pays industriels dans les années 1970, a accéléré la prédation des ressources naturelles et les pollutions et elle a rendu manifeste l’impossibilité de l’universalisation des modes de vie des pays dits développés. Les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté de 61% entre 1990 et 2013 ! La croissance est certainement possible dans certains secteurs, mais pas à l’échelle globale.
La croissance est le problème. Le défi pour nous est de penser la liberté, la solidarité, la justice, dans un monde globalement sans croissance. Et donc de penser un monde post-croissance et post-développement. Le développement, au sens économique et y compris le « développement durable », a été pensé avec la croissance, comme une bonne croissance, une croissance équilibrée, une croissance juste, une croissance auto-centrée. Dans la mesure où les pays développés étaient les vieux pays capitalistes industriels, le développement était une invitation a rejoindre le club des pays riches en empruntant leur modèle. Mais il n’y a plus assez de chaises dans ce club et la concurrence s’exacerbe pour en conquérir un.

 Votre nouveau livre s’intitule « Osons rester humain. Les impasses de la toute-puissance. » Est-ce un nouveau livre sur le constat que tout va mal pour le climat ?

Ce livre n’est pas le « constat que tout va mal pour le climat », ni « que tout va mal pour les sociétés ». Les constats sont là, parfaitement analysés, documentés et très largement connus. Ils sont éprouvés et vécus. Ma question est plutôt : pourquoi est-ce si difficile de comprendre ce qui nous arrive ? Quels sont les verrous qui empêchent d’agir ? Si ce livre a pour toile de fond la catastrophe écologique et le réchauffement climatique, c’est parce qu’ils mettent à mal le projet prométhéen de maîtrise de la nature et la toute-puissance humaine. Nous ne maîtrisons pas les conséquences de nos actes, nous ne sommes même plus capables de les imaginer. Nous ne savons pas ce que nous faisons. C’est pourquoi ces événements touchent au plus profond de la civilisation occidentale, en ce qu’elle est un projet de maîtrise rationnelle du monde. Ils mettent à mal le projet prométhéen et en même temps, il se pourrait qu’ils le renouvellent.
L’incapacité des États à formuler les questions politiques et éthiques qui se posent à l’humanité laisse la porte grande ouverte aux lobbies industriels et financiers, aux lobbies technoscientifiques, qui ont déjà décidé que l’avenir de l’humanité, du climat, de l’évolution et de la biodiversité est entre leurs mains et dans leur portefeuille. Ils promettent les solutions techniques qui devraient, selon eux, nous sortir de l’impasse et empêcher l’effondrement : bioingénierie, géoingénierie, chimie de synthèse, villes « intelligentes », agriculture « intelligente », humanité « augmentée ». J’appelle ce monde là un monde « cyborg », dans lequel la nature serait reconstruite, les humains augmentés, la vie refabriquée et la planète pilotée. Un monde enfin libéré de la nature. De la géo-ingénierie aux recherches sur l’utérus artificiel, c’est la même rationalité instrumentale et la même toute-puissance qui se manifeste.

 Dans votre livre, vous avancez le concept de fragilité, des humains, des écosystèmes, des sociétés. En quoi la fragilité est-elle une clé pour décrypter notre situation ?

Le dérèglement conjoint du monde et de la nature donnent à voir une défaite de la toute-puissance. La fragilité des écosystèmes, la fragilité des sociétés, la fragilité des humains désocialisés, disloqués, massifiés, se révèlent violemment. Ces événements s’enchevêtrent et laissent entendre que l’humanité ne va plus de soi, à la fois comme espèce habitant la Terre et comme créatrice de mondes communs.

Face à ces défis immenses, doit-on cultiver la fragilité ou bien tenter de la vaincre ? Ce livre s’attache à déconstruire la toute-puissance issue du dualisme occidental, qui a opposé nature et société et autorisé finalement la domination et l’instrumentalisation de la nature et des humains. Cultiver la fragilité est une force créatrice qui rassemble au lieu d’opposer, qui lie au lieu de délier, qui conjugue au lieu de mettre en concurrence, qui refuse fermement la démesure au lieu de l’accentuer dans une course désespérée. Des voix et des pensées diverses ouvrent ce chemin, des expériences multiples indiquent d’ores et déjà une bifurcation. Alternatiba en est une.

 Vous écrivez qu’il y a deux voies pour répondre au changement climatique : l’une serait celles des mouvements sociaux, des alternatives à ce système (justice, coopération, sobriété, souveraineté, autonomie…).

Quand des mouvements sociaux refusent les OGM et l’agriculture industrielle, l’extractivisme et les gaz de schistes, les grands barrages, les lignes grande vitesse, les aéroports géants, les accords dits de libre-échange, quand ils promeuvent des low tech plutôt que des high tech, quand ils se soucient de la biodiversité, ils prennent en compte la fragilité des écosystèmes et des sociétés. Quand ils refusent la précarité sociale, l’individualisme forcené, la course à l’efficience et à la compétitivité, ils manifestent la fragilité des humains qui ne peuvent vivre dignement que protégés par des institutions, par des milieux de vie. Je me souviens d’une réflexion du commandant Marcos qui écrivait que les luttes contre le néolibéralisme étaient finalement des luttes pour la vie. Une vie que les firmes transnationales cherchent à capturer dans ce que j’appelle « une économie de la vie » et une technologie de la vie. La lutte contre le changement climatique est une lutte pour la vie, contre toutes les tentatives mortifères de la domestiquer, la planifier, la refabriquer.

 L’autre, en l’absence de solution politique, serait celle des nouvelles techniques qui s’imposeraient pour transformer le climat, l’agriculture, le monde vivant dans son entier, jusqu’à l’humanité. Vous écrivez qu’il s’agirait alors d’un monde cyborg.

Oui, ce livre est aussi une alerte car la toute-puissance s’est déplacée, elle emprunte de nouvelles voies. La fragilité devient un manque, une erreur de la nature, un défaut de rationalité. Il s’agit donc de la vaincre en la réparant, la comblant, en la transformant en opportunité économique et financière, en augmentant et accélérant les capacités humaines, en fabriquant une planète « intelligente » qu’il suffirait de piloter. L’hybridation des machines et des humains, jusqu’au plus intime, celle de la nature et de la technique, pourraient accomplir la modernité et affranchir la condition humaine de sa dimension naturelle. La nature, comme contrainte et réalité extérieure à l’expérience humaine, serait enfin morte, comme le prétendent les tenants de cette voie.
Cette fiction a des effets concrets et s’incarne dans des pratiques modifiant radicalement le rapport de l’humanité à elle-même et à la nature. Elle dessine un monde « cyborg », fusionnant nature et société. Ce processus est entamé, il n’est pas seulement le rêve démiurgique des post-humanistes ou des trans-humanistes. Ces projets, certes anciens pour la plupart, pourraient, cette fois, avoir quelque chance de se réaliser pleinement, du fait de l’accélération des changements technologiques, des catastrophes écologiques, de la vacuité des politiques pour les éviter, de la massification des humains. Des humains modifiés, appareillés, cybernétisés, accélérés, adaptés aux nouvelles conditions de vie sur une Terre « intelligente », une humanité humanoïde, n’est pas une vue de l’esprit. Elle l’est d’autant moins que dans le prolongement d’une certaine post-modernité, cette hybridation est aussi saluée comme une promesse nouvelle d’émancipation par des courants de pensée de la philosophie des sciences , des courants féministes ou post-féministes. La mort de la nature comme réalité extérieure à l’expérience humaine, permettrait de s’affranchir des dominations traditionnelles en supprimant les frontières entre les humains et les non-humains, entre la nature et l’artifice, entre le masculin et le féminin. La « science » économique, quant à elle, ambitionne de devenir une science de la vie, une neuro-bio-économie.

 Revenons au titre de votre livre, « Osons rester humains ». Pourquoi utilisez-vous le verbe « oser » ?

Oser rester humain signifie à la fois se libérer du dualisme occidental et s’opposer aux biopouvoirs et géopouvoirs qui entendent supprimer la nature pour nous délivrer définitivement, voire éternellement, de notre fragilité et des limites de notre condition. Osons, car nous avons à désobéir collectivement à l’injonction modernisatrice et à toutes les puissances qui entendent sauver la planète et le climat, améliorer l’humanité, en nous privant de ce qui est à notre portée, des résistances et des vies assumant la fragilité des êtres, des espèces vivantes et de la Terre. Ces expériences inaugurent une bifurcation vers des mondes ayant apprivoisé les limites qui les rendent possibles et désirables.

 Vous êtes économiste, pourtant votre propos n’est-il pas plutôt philosophique ?

J’ai combattu, avec d’autres, la constitution d’une « science » économique, autonomisée par rapport aux autres sciences sociales et coupée de la réflexion philosophique. Le dernier chapitre de mon livre est consacré à ce que j’appelle l’économie comme « science cyborg », comme neuro-bio-économie, permettant la fusion de l’économie, de la biologie moderne et des sciences cognitives dans une science générale du vivant. Cette neuro-économie vise à augmenter les capacités rationnelles de la prise de décision, d’améliorer le vieil homo œconomicus dépassé, en utilisant les neurosciences cognitives et l’imagerie cérébrale : par exemple, comment par exemple améliorer le comportement des traders, soumis à des émotions fortes, et devant prendre des décisions rapides ?

 Si on vous reprochait d’être par trop pessimiste, voire démobilisatrice, que répondriez-vous ?

Est-ce pessimiste et démobilisateur de dire qu’il y a en France près de 4 millions de chômeurs et encore plus de personnes précarisées ? Est-ce pessimiste de dire que la démocratie est en danger ? Est-ce pessimiste de dire qu’il y a près de 5 millions de personnes en situation de précarité énergétique ? Non. Et il n’est pas plus pessimiste de dire qu’en matière de changement climatique, nous sommes mal partis, et qu’il faut prendre au sérieux l’objectif de laisser dans le sol les énergies fossiles si nous voulons pouvoir agir. Cette idée de pessimisme ou d’optimisme est à combattre. Car le problème majeur n’est pas le pessimisme mais le déni. Et l’optimisme d’une écologie dite « positive » (et donc optimiste) est une forme de ce déni : nous ne parviendrons pas à bifurquer de manière significative avec la somme des petits gestes volontaires (même s’ils sont nécessaires pour conserver une capacité de résistance), avec l’économie verte et la voiture électrique, avec une finance prédatrice et climaticide ou encore avec l’industrie pétrolière, qui a engrangé 900 milliards de profits entre 2001 et 2010. Oui, il faut de la réglementation, des interdictions et la reconnaissance des crimes climaticides. La question qui se pose à nous est la suivante : comment amplifier notre mouvement, nos alternatives pour arriver à des règles démocratiquement construites et instituant une justice climatique ? Le réchauffement climatique, par sa globalité, est une invitation à s’emparer des territoires confisqués et à réinventer la politique. Tout peut changer, écrit Naomi Klein.

 Vous êtes impliquée dans le mouvement Alternatiba, comme dans le Forum social mondial, vous serez engagée lors du sommet de la COP 21 en décembre à Paris. Pensez-vous que nous avons les outils pour réussir ces mobilisations ?

Le mouvement pour la justice climatique a appris de ses échecs. Les difficultés de l’après-Copenhague en 2009 sont dans tous les esprits. C’est pourquoi ces mobilisations ne seront pas de simples événements, des démonstrations spectaculaires et éphémères, le temps de la conférence. Elles ne seront pas non plus le folklore attendu dans la rue pendant que les négociations se déroulent dans l’univers hors-sol du Bourget. Elles seront ancrées dans des résistances, des expériences, qui d’ores et déjà ont engagé une transition. Elles donneront un sens politique à des luttes locales, souvent fragmentées. Le processus Alternatiba en est l’expression et un des outils essentiels pour la France.
Des mobilisations viendront aussi d’ailleurs, en Europe et dans le monde, avec la conscience forte que nous ne jouons pas un spectacle alternatif, et que nous sommes engagés, de la manière la plus large et non-violente, pour bloquer les projets climaticides et nous exprimer à la fin de la conférence sur ses résultats. Nos mobilisations dépassent l’agenda des négociations, mais ce moment de la Cop 21 à Paris, sera, nous l’espérons, un moment fondateur pour un mouvement renouvelé et de très grande ampleur.

Lire aussi : Geneviève Azam : « Osons rester humain. Les impasses de la toute puissance »
Les photos illustrant cet article sont d’Edith Gayot-Boudier que nous remercions chaleureusement.


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