Yonne Lautre

Entretien avec Paul Mathis « La biomasse, énergie d’avenir ? »

vendredi 20 novembre 2015 par Mathis Paul , Rédaction de Yonne Lautre

 Paul Mathis, vous avez publié aux éditions Quae, avec Hervé Bichat « La biomasse, énergie d’avenir ? ». Vous êtes ingénieur agronome, spécialiste de la photosynthèse et de la diffusion des connaissances dans le domaine de l’énergie. Pourriez-vous définir ce qu’est pour vous la biomasse-énergie ?

Remarque préliminaire : mon co-auteur Hervé Bichat est décédé en septembre dernier. Je m’exprime donc ici à titre personnel.
Dans des exposés, j’ai l’habitude de définir la biomasse par son étymologie : bio- (tout ce qui concerne le vivant), -masse (ce qui est produit en quantité massive). Concrètement, cela aboutit aux trois grandes classes de biomasse : les produits des cultures, les produits de la forêt, les déchets organiques.
Dans notre livre, nous faisons attention à bien expliquer que la biomasse répond traditionnellement, et encore aujourd’hui ou demain, à de nombreux besoins des humains. Parmi ces besoins, il y a des besoins énergétiques qui peuvent se classer (sans jugement sur leur pertinence) en trois catégories :
Les besoins de chaleur, pour des usages très variés, domestiques, agricoles ou industriels. Biomasse concernée : bois et déchets du bois, déchets organiques divers par incinération.
Les besoins de carburants, liquides ou gazeux, pour les moteurs thermiques destinés aux transports et aux travaux. Biomasse concernée : produits agricoles pour les biocarburants liquides de première génération, déchets forestiers et pailles pour les biocarburants liquides de seconde génération (à l’étude), déchets organiques humides pour le biogaz.
Les besoins d’électricité. Biomasse concernée : bois et déchets forestiers (apport très limité, devant rester marginal, comme je l’explique ci-dessous) ; déchets organiques solides pour l’incinération avec cogénération de chaleur et d’électricité.

 Pour lutter contre le réchauffement climatique, l’humanité va devoir réduire très fortement sa consommation d’énergies fossiles. La biomasse-énergie est une des grandes alternatives aux fossiles ?

La question est très débattue. En ce qui me concerne, je pense que, parmi tous les usages de la biomasse (dont il faut bien préciser que la production est limitée par la surface de sols productifs) l’usage énergétique ne devrait pas être prioritaire par rapport aux autres usages : alimentation, matériaux de construction, textiles et autres matériaux, chimie biosourcée pour remplacer la pétrochimie, etc., sans oublier le retour au sol d’une partie de la biomasse produite pour assurer une fertilité durable. La biomasse pourra-t-elle remplacer 20% des énergies fossiles ? Pour moi, c’est à peu près l’ordre de grandeur. Mais je sais que certains scénarios accordent une large place à la biomasse : scénario allemand de WBGU (mais ce serait certainement de la biomasse importée), scénario Ecofys. Cette place est très probablement exagérée.
La consommation de combustibles fossiles devant pratiquement disparaître après 2050, il faut compter sur les autres ressources : la sobriété, l’efficacité énergétique, les énergies non carbonées (énergie nucléaire et énergies renouvelables).

 La biomasse-énergie est-elle viable comme énergie thermique et dans quelles conditions ?

Brûler du bois, c’est sans doute le meilleur usage énergétique que l’on puisse faire de la biomasse. Et cela pour deux raisons : c’est une énergie renouvelable qui permet de diminuer effectivement l’utilisation de combustibles fossiles, et le rendement énergétique de combustion peut être très élevé, environ 85%.
A quelles conditions ? Trois conditions à mon avis. D’abord que la ressource soit gérée durablement, condition pour qu’il s’agisse d’une EnR. Deuxièmement, que le bois soit brûlé dans des installations à haut rendement. Et troisième condition, corrélée à la seconde, que la combustion n’émette qu’un minimum de polluants atmosphériques (bois sec, foyer à haute température, dépollution des fumées).

 Brûler de la biomasse-énergie pour produire de l’électricité peut-il être efficace ?

Si l’on utilise du bois ou des déchets pour produire de l’électricité, le rendement énergétique est généralement mauvais, de l’ordre de 30%. Cela n’a donc de sens que si la chaleur est utilisée efficacement et pratiquement tout le temps, en cogénération. Ce n’est généralement pas le cas. Mais cela peut marcher, surtout si la chaleur est utilisée pour des besoins industriels permanents. C’est aussi le cas en Suède, où des installations de cogénération au bois sont associées à des réseaux de chaleur pour le chauffage urbain, sachant que les besoins de chauffage s’étendent sur une longue période du fait de la longueur des hivers.

 Peut-on craindre des conflits d’usage dans le domaine de l’agriculture entre nourrir l’humanité et lui fournir de l’énergie ?

Vaste débat ! En matière d’agriculture, la priorité, c’est de satisfaire les besoins alimentaires locaux. Je pense qu’il y a peu de chance de conflit si les questions sont gérées à l’échelle d’un pays. Les autorités locales devraient savoir établir les priorités qui s’imposent. Il en va différemment si de vastes territoires (souvent dans des pays dépourvus de structures administratives solides) sont utilisés pour l’exportation de biomasse, que ce soit à des fins énergétiques ou comme aliment du bétail. Ces activités sont généralement contrôlées par des firmes multinationales qui imposent leurs choix aux états. On peut craindre alors des conflits d’usage au détriment des besoins alimentaires locaux, et voir aussi la mise en oeuvre de méthodes non durables.

 La forêt, en France et dans le monde, peut-elle réellement fournir toujours plus de centrales biomasse ?

Elle pourrait, mais il faut l’éviter car il y a bien mieux à faire, avec les produits de la forêt, que de faire de l’électricité avec un mauvais rendement (rappelons que la majorité des EnR produisent de l’électricité, sans oublier l’apport du nucléaire). D‘autant que les centrales à biomasse posent d’énormes problèmes de logistique.
Je rappelle néanmoins que les forêts peuvent (et donc devraient) produire beaucoup plus qu’elles ne le font actuellement (voir question suivante). Mais cela ne devrait pas être pour alimenter des centrales électriques.
Le terme « centrale biomasse » est un peu ambigu. Je le comprends comme centrale électrique. Mais il ne faut pas exclure des centrales produisant exclusivement de la chaleur. Cela a du sens, d’autant que ces centrales sont le plus souvent d’assez petite taille car les besoins de chaleur sont souvent peu concentrés. Pour les grandes centrales répondant à des besoins industriels, le problème de l’approvisionnement à long terme en combustible se pose très clairement.

 Des auteurs aujourd’hui contestent le fait que brûler du bois serait sans incidence sur l’effet de serre. D’une part la combustion du bois produirait plus de CO2 que ce qui est communément présenté, d’autre part la forêt met très longtemps pour absorber le CO2 produit, hors le réchauffement c’est maintenant. Quelle est votre lecture de ces questions ?

C’est vrai que, sur le long terme, toute production de biomasse donne lieu à une prise de CO2 qui est ensuite réémis (dans la pratique il faut tenir compte de l’émission de CO2 due aux procédés : machines, transport, etc. pour les produits forestiers c’est faible si l’on reste à l’échelle de la région). Sur quelle échelle de temps cela se passe-t-il ? Pour des taillis à courte rotation, ce sera à l’échelle de 5 à 10 ans. Pour des forêts ordinaires, c’est à l’échelle de plusieurs décennies.
Il me semble évident qu’il faut éviter de couper à tour de bras en se disant que les arbres qui vont repousser vont pomper du CO2. A l’échelle mondiale, on peut certainement envisager des planter en premier, sachant qu’il y a de larges surfaces inutilisées. Au niveau français on peut estimer que le tiers de ce qui est catalogué comme forêt est pratiquement non valorisé. On peut envisager la mise en route d’une gestion rationnelle, avec plantation d’espèces produisant du bois d’oeuvre à long terme, et produisant aussi des petits bois divers lors d’opérations d’élagage et d’éclaircissement.
A moyen et long terme, la forêt peut donc jouer de multiples rôles pour le bilan carbone : carbone stocké dans les fûts en forêt, carbone stocké dans le bois d’oeuvre utilisé dans les constructions (dont l’usage diminue les besoins d’acier, d’aluminium et de bétons), remplacement du pétrole pour la chimie biosourcée, remplacement des combustibles fossiles pour le chauffage et pour les carburants de seconde génération (à mettre au point). La difficulté, c’est d’enclencher un processus vertueux... Je n’ai pas de solution miracle !

 En cas de réchauffement, comme cet été en France, la photosynthèse serait très perturbée. Ainsi la forêt absorberait moins de CO2….

Oui, c’est exact. La photosynthèse est sensible au stress thermique, surtout s’il est accompagné de sécheresse. S’il y a de l’eau, les plantes peuvent se refroidir (dans certaines limites) par évaporation.
Les forêts constituent ce que les spécialistes appellent un puits de carbone [voir la diapo 52 du « Global carbon budget 2014 » du Global carbon project ; téléchargeable]. Les stress engendrent une moindre production de biomasse, une moindre prise de CO2, et donc un affaiblissement de ce puits de carbone. Cet effet a déjà été mis en évidence. Sur cette question, vous pouvez consulter les travaux de Philippe Ciais, qui est le meilleur spécialiste français. Voir par exemple l’article :
Europe-wide reduction in primary productivity caused by the heat and drought in 2003 (Nature, 2005, 437, p.529)
Ou la courte interview :
http://www.climat-en-questions.fr/reponse/mecanismes-devolution/cycle-carbone-climat-par-philippe-ciais

Les photos de forêt illustrant cet article sont de notre rédaction.


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 177 / 4490392

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site En savoir plus sur ce Monde qui se réchauffe, se dérègle (...)  Suivre la vie du site Énergies  Suivre la vie du site Bois Biomasse Bioénergie  Suivre la vie du site Monde & réflexions globales   ?

Site réalisé avec SPIP 3.2.1 + AHUNTSIC

Creative Commons License