Yonne Lautre

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Entretien avec Marcel Courthiade à propos de son livre : « Petite histoire du peuple rrom ; première diaspora historique de l’Inde »

jeudi 11 avril 2019 par Rédaction de Yonne Lautre, Courthiade Marcel

Rédaction de Yonne Lautre : Marcel Courthiade, votre livre porte le titre de ’Petite histoire du peuple rrom ; première diaspora historique de l’Inde’, pourriez-vous le présenter, expliquer votre conception de l’Histoire et votre méthodologie ?

Marcel Courthiade : Ma méthodologie n’est pas très originale, et pourtant j’ai l’impression qu’elle n’est pas assez appliquée - notamment dans les Histoires officielles : 

  • le premier principe est d’éviter les lunettes de l’idéologie, des dogmes et des postures le plus possible - en tentant d’éviter surtout les lentilles de contact si solidement implantées qu’on ne les sent plus.... Je sais que ce n’est pas facile mais par rapport aux historiens classiques qui travaillent sur un pays ou une nation, le regard rrom qui couvre des dizaines de pays permet d’échapper à ça. Par exemple le chapitre sur les Rroms dans l’Empire ottoman me semble un apport à toute l’histoire car il échappe à la fois au regard orientaliste occidental et au regard nostalgique chauvin turc. En plus mes racines grecques du peuple m’ont vacciné contre le regard crispé antiturc de l’école grecque officielle - mais aussi des écoles des autres pays des Balkans. Mais je pourrais dire la même chose du chapitre sur les Rroms en URSS et bien d’autres... 
  • autre point : tenter de ressentir les périodes historiques de l’intérieur, bien sûr en évitant la subjectivité, simplement en essayant de donner la priorité aux préoccupations qui semblaient essentielles aux gens de l’époque - donc éviter les anachronismes non seulement factuels, mais aussi conceptuels. L’historien indien Ashok R. Kelkar parlait de la ’capacité d’imaginer les personnes impliquées [dans le passé] non pas comme de vagues personnages vénérables ou méprisables agissant dans une sorte de mécanique ou d’arithmétique de l’Histoire, mais comme des humains de chair et de sang ressentant comme nous, mutatis mutandis’. C’est ce qu’il appelle la jonction de l’humanisme et des sciences humaines. 
  • articuler les événements traités avec les grandes interrogations des diverses époques - qui évoluaient en permanence : national[ist]es, religieuses, économiques, identitaires, philosophiques. Surtout ne pas traiter l’histoire des Rroms comme celle d’extraterrestres de passage, mais une histoire intégrée à la société. Rester aussi critique, comme par rapport à l’antitsiganisme des Lumières, de Kant ou de son disciple Krause. Comprendre des actes pour nous odieux mais inspirés d’un dogme noble - comme avec Marie-Thérèse d’Autriche, dont les décisions aujourd’hui révoltantes marquaient un progrès par rapport à son père. Et correspondaient à son époque. Accepter les pages noires, par exemple l’enrichissement des Rroms du Brésil avec le trafic des esclaves noirs - un chapitre qui me vaut maintes et maintes insultes, mais l’esclavage était intégré au modèle social.  

Je crois pouvoir me vanter d’être parvenu au cours des années à une histoire bien plus neutre que celles enseignées dans les écoles. Ce n’est pas un mérite mais le fait de traiter d’une histoire transfrontière. Certains points vont nous amener l’hostilité d’historiens gaʒés - car en aucun cas nous ne suivons les affirmations de type revendicatif qu’ils ont : on n’est jamais assez hongrois pour les Hongrois, assez roumain pour les Roumains etc. et ce regard rrom permet de maintenir un équilibre.

Pourquoi, à votre avis, ce peuple dérange-t-il autant les gadje (ceux qui n’appartiennent pas au peuple rrom) ?

Les érudits européens ont créé une image des Rroms comme ’un merveilleux amaz d’ordures que de ces gens là’ ou ’étonnant cloaque de gens’ ou encore ’voleurs de haut vol, égout et sentine de différentes races’, image qui a été notamment diffusée par les Encyclopédistes et a pénétré dans les couches les plus primitives (peut-être les couches limbiques) du cerveau des braves gens, si bien que la prétendue marginalité des Rroms fait partie des fondements premiers de la vision du monde de l’Européen λ, une évidence qui n’est pas même remise en cause car elle échappe à la réflexion, trop consubstantielle aux certitudes. A ceci s’ajoute le traitement institutionnel entièrement social, dans la négation du patrimoine, de l’histoire, de toutes les valeurs de ce peuple, le mythe des Rroms qui n’ont pas vocation à s’intégrer etc. Or la vérité est autre, si bien que cette contradiction entre le discours raciste et/ou paternaliste et la réalité, jointe à la répugnance créée par le cliché calomnieux du ’tsigane’, a de quoi déranger. Il n’y a que la diffusion de la réalité la plus objective possible qui puisse permettre de dépasser ce blocage. 

Et pourtant ne pourrait-il pas leur apporter beaucoup, notamment - nous allons bientôt voter- une autre vision européenne ?

En fait c’est le contraire qu’on voit : autant les Rroms de ma génération avaient une vision européenne de la vie, autant les plus jeunes sont devenus hypersensibles aux discours nationalistes et on voit des Rroms de Serbie haïr des Rroms cossovars sur le modèle des gaʒés locaux, des Rroms de Roumanie et de Hongrie faire de même, des Rroms français ou espagnols redouter les ’Roumains’ et les ’Yougoslaves’... C’est le côté négatif de l’intégration : intégrer les bassesses de la société dominante et perdre le patrimoine qui était bien supérieur. Le fait d’avoir été rabaissé pendant des siècles conduit à l’assimilation aux couches les plus basses de l’échelle sociale, avec leur regard souvent simpliste et égoïste sur la vie.

Comment analysez-vous les récentes violences contre des Rroms en banlieue parisienne ?

C’est tout à fait normal. L’intelligentsia française et en partie européenne a toujours refusé de reconnaître les Rroms comme un peuple avec toute la richesse qu’il apporte à la société, en termes de vision du monde, de diversité, de patrimoine, de créativité, de travail physique, artistique (sauf la musique), industrieux etc. Cette intelligentsia impose son monopole dans le déni de toute identité rromani qui ne soit pas, comme dit le poète Rajko Djurić ’du vent le jouet, du monde le rebut’, donc elle nous présente uniquement comme un problème, un handicap, un danger pour la société. À ceci s’ajoutent les rumeurs débiles de trafic d’organes, que j’avais déjà entendues vis-à-vis des Albanais pendant les guerres des Balkans, rien de neuf. Alors des gens qui au départ veulent s’arroger un rôle valorisant de défenseurs violents de la veuve et de l’orphelin, souvent des gens en mal d’identité propre dans cette société, sautent sur ce prétexte pour se défouler. Ce n’est pas la rumeur qui a lancé les violences, c’est un trop-plein de violence qui a suscité la rumeur comme prétexte. Et face à cela les négationnistes universitaires gardent le monopole des médias pour enfoncer le clou de ces Rroms qui seraient par définition des cas sociaux, presque par construction (ils n’osent pas dire génétiquement, mais c’est la même idée). 

C’est pour ça qu’il faut casser le monopole du déni. L’exode des proto-Rroms de la ville de Kannauj en Inde du nord a eu lieu à la fin de l’hiver 1019, il y a exactement mille ans - Millénaire fêté en grande cérémonie en Inde cet hiver, dans les hauts lieux les plus prestigieux du pays. Il y aura cet été 600 ans que les premiers Rroms ont été mentionnés en France, exactement à Châtillon sur Chalaronne dans l’Ain. Il est donc temps de passer à la diffusion d’éléments moins dogmatiques, moins faussés et moins calomnieux que ce qui est imposé par les paternalistes, car sans cela les violences se répéteront et s’installeront dans la (déplorable) routine... 

Vous êtes titulaire de la chaire de rromani à l’INALCO, pouvez-vous nous parler de cette langue ?

C’est une langue à part entière, de la même famille que le sanskrit - langue de la culture de l’Inde. Ses locuteurs ont quitté le nord de l’Inde il y a mille ans et mille ans plus tard elle est encore connue de 7 millions des Rroms et parlée tous les jours par environ 5 millions. C’est un miracle par rapport à d’autres diasporas. Elle comporte 4 dialectes - bien sûr avec de petites variantes locales et son alphabet commun à ces 4 dialectes a été officialisé en 1990 (Congrès mondial de Varsovie). Elle a une littérature orale très riche, mais aussi une littérature écrite qui a véritablement démarré dans les années 1920. La bibliothèque BULAC à Paris a 480 ouvrages littéraires en rromani - elle vient d’ailleurs de consacrer une exposition au Millénaire. L’État roumain a reconnu le rromani comme langue minoritaire et c’est environ 36.000 élèves rroms par an qui peuvent suivre des cours de leur langue maternelle mais aussi de littérature, d’histoire etc. L’Europe incite les autres pays à suivre l’exemple roumain, mis en place en 1991, mais les autres États sont sourds à l’appel. Seule la France a commencé une réflexion qui peut être fertile dans ce domaine puisqu’enfin la diversité et la pluralité internes sont perçues comme une richesse pour toute la nation. Continuons le plus possible à avancer là dessus car le spectre arriéré d’une république des clones hante toute l’Europe...


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