Yonne Lautre

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Entretien avec Maria Reggiani, réalisatrice de « Suzanne et René, un pays sur Terre. »

jeudi 20 février 2020 par Rédaction de Yonne Lautre, Reggiani Maria

  Maria Reggiani, nous avions publié un entretien avec vous en 2014 lors de la sortie de votre film « Savoir-terre » qui portait sur la défense de l’installation agricole pour des jeunes « hors cadre familial ». Vous voici avec un nouveau long métrage intitulé « Suzanne et René, un pays sur Terre ». Quel chemin poursuivez-vous ? Quel(s) lien(s) entre ces deux films ?

Dans « Savoir-Terre » Mathieu, un des protagonistes du film, disait vouloir devenir « paysan ». Précisant : agriculteur c’est un métier, paysan c’est un mode de vie.
Si je reprends la définition de Mathieu, avec ce nouveau film, dans un sens, j’ai poursuivi mon exploration du monde paysan. Suzanne et René sont les derniers d’une certaine façon de faire, avec une relation à leur outil, leur travail, qui a déterminé leur mode de vie. Toutefois il ne s’agit pas d’un film dont le sujet serait les paysans, ou le monde rural, mon approche n’est ni journalistique, ni sociologique. C’est un portrait, qui comme tous les portraits a sa dimension subjective. Il se trouve que René est éleveur, Suzanne, cultivatrice à la retraite. J’ai voulu montrer qu’ils aiment ce qu’ils font, qu’ils savent être pleinement présent à chaque chose qu’ils accomplissent dans une journée. Par des images et des sons, et par leur association au montage, j’ai cherché à restituer au spectateur ce sentiment du pur présent. Au tournage puis au montage, nous avons calé le rythme du film avec le rythme de vie des personnages, indissociable de celui de la nature. Souvent le monde rural m’apparaît traité comme un monde dans le monde, presque exotique, comme si les gens qui y vivent étaient fondamentalement différents. J’ai souhaité dépasser cet imagier, avec ses décors, ses métiers, ses situations déjà répertoriées. Je voulais emmener le spectateur ailleurs, et avec mes personnages.

  En 2014, vous expliquiez construire une relation avec les personnes que vous allez filmer. N’êtes-vous pas allée encore plus loin cette fois-ci ?

En effet. Ne serait-ce que parce que nous avons tourné le film sur une période d’un peu plus de deux années. Le point de départ du film était de tourner au village de Sommecaise, en se laissant guider par l’intuition. Je ne cherchais pas un sujet, mais plutôt des situations, des lieux, qui m’inspirent une envie de cinéma. C’est ainsi que nous avons commencé à filmer René dans ses activités, puis Suzanne. Nous les connaissions déjà, ainsi que Magali, la fille de René avec qui nous nous sommes liés d’amitié. Peu à peu nous avons développé avec eux une relation privilégiée en les filmant, tout simplement en étant là, attentifs, ponctuellement mais régulièrement, sur une longue période. Au fil de ces années de tournage, une espèce de conversation s’est nouée entre nous, avec Suzanne de façon plus constante et à la fois plus informelle. Pendant le tournage, spontanément René a commencé à s’adresser à moi qui fait aussi le son. Je lui ai parfois posé des questions dans la continuité des échanges que je pouvais avoir avec lui hors caméra. René a l’art de conter des histoires à partir de tout et de rien, de faire de chacun un personnage, un héros affublé d’un surnom qu’il a inventé. A travers moi, il s’adresse à un « nous » plus large. Avec Suzanne cela a été un peu différent. La parole est plus intime. Je la relançais par des questions, parfois je laissais s’installer le silence, un silence habité par la vie du village, le son de ses gestes quand elle tricote ou lorsqu’elle jardine, un coq qui chante, l’heure qui sonne. Parfois cela ressemble à un dialogue, parfois à un monologue. En la filmant, j’ai accueilli cet échange tel quel, acceptant que cela puisse être décousu.
Dans le film la fonction de la parole n’est pas d’informer, mais de tisser un lien. J’ai opté de garder la forme les échanges tels qu’ils sont survenus au cours des tournages. Ma présence fait donc partie du film. Faire exister le lien que nous avons tissé avec eux est une façon de créer une passerelle avec le spectateur.

  Ce nouveau film est-il engagé comme l’était « Savoir-Terre ». Pourquoi ?

Je rêvais d’un film de pure rencontre, où le spectateur n’a pas besoin d’en savoir beaucoup pour suivre ce qu’il se passe. Pas besoin d’expertise, pas même de celle des personnages. Ce rêve va à l’encontre du système de financements des films, car il faut « pitcher » un sujet, entrer dans une case, raconter ce qu’il sera avant qu’il ne soit tourné. A une époque qui a horreur de la lenteur, l’idée que créer quelque chose prend du temps est irrecevable. Que ce soit un film, une relation, faire pousser quelque chose, ou élaborer une idée. Or, il arrive un moment où on ne veut plus avoir à négocier sur ce qu’on croit juste de faire. Je pense que l’engagement commence par là. Pour nous, - Ned Burgess directeur photo, Laure Blancherie, monteuse, et moi, réalisatrice - faire un film n’est pas seulement une question de contenu. En réalisant « Suzanne et René », un pays sur terre » nous avons aussi défendu une certaine idée du cinéma. Concrètement, nous avons fait le film avant de trouver un financement. Les frères Dardenne et Camille Laelmé des Films d’Ici l’ont aimé et nous ont aidé à le finir. Maintenant il faut qu’il trouve son public.

Lire aussi : « Suzanne et René un pays sur terre », film documentaire de Maria Reggiani : jeudi 20 février, au cinéma Agnès Varda à Joigny


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